Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 14: From the Ashes
La poussière de farine lui chatouilla les narines avant même qu’il n’ouvre les yeux. Tom toussa, un nuage blanc s’éleva autour de son visage, se colla à ses lèvres desséchées. Sa tête pulsait, un souvenir douloureux du lanterne fracassé et des flammes qu’il avait lui-même semées.
— Réveille-toi, souffla une petite voix grave. Ils sont passés deux fois déjà.
Tom cligna des paupières, les distingua dans la pénombre : deux yeux brillants dans un visage poudré, une silhouette maigre accroupie devant lui. Le garçon du boulanger. Il tenait un cruchon d’eau dans ses mains tremblantes.
Tom se redressa avec difficulté, chaque côte protesta. Ses vêtements, encore fumants quelques heures plus tôt, n’étaient plus que des loques noircies. Il regarda autour de lui : une cave voûtée, des sacs de grains éventrés, des étagères cassées. Le plafond craquait au-dessus d’eux.
— Le feu est partout, dit le garçon. Le fleuve s’embrase, les quais sont un brasier. Ils disent que c’est Judas qui a mis le feu.
— Ils disent ça de tous les incendies, grogna Tom en saisissant le cruchon. Il but trop vite, l’eau lui arracha un frisson, une douleur en travers du ventre.
— Ce n’est pas toi qui as mis le feu au quai ? demanda le garçon, sans jugement dans le regard, juste une curiosité dévorante.
— Si. En partie.
— Pour fuir les soldats rouges ?
Tom acquiesça. Il laissa ses yeux s’adapter à l’obscurité. La cave sentait la levure morte et le brûlé, une odeur qui n’était plus celle du pain cuit mais celle de toute une rue qui se consumait. Un silence insolite pourtant, un silence d’après-catastrophe, entrecoupé de craquements qui semblaient venir d’un autre monde. Un cri étouffé peut-être, mais si lointain que Tom n’en était pas sûr.
— Pourquoi m’avoir sauvé ? demanda Tom.
Le garçon haussa les épaules. Il s’assit en face de lui, se frotta le collier où la marque — Tom la vit une seconde sous la poussière — formait une cicatrice blanche et refermée.
— La femme en rouge m’a dit que je devais aider ceux qui portent la boîte de fer.
Tom sentit son cœur faire une pause dans sa poitrine. Il avait cru être seul dans son secret. Percy savait, certes, mais Percy était l’ennemi. Chronos savait, mais Chronos était perché dans sa tour à attendre des faveurs. Ce garçon, son pain, cette femme, ces marques… tout se tenait comme une toile d’araignée dont il ne voyait que des fils.
— Elle t’a dit quoi d’autre ?
— Que tu allais essayer d’ouvrir la boîte. Et que tu n’y arriverais pas seul. Elle m’a demandé de te donner cette clé, et voilà. Fini. Elle est partie comme elle était venue, sans plus de mots.
Tom se rappela la clé. Il fouilla dans sa poche intérieure, sa main rencontra le fer froid et usé. Il la tira, la posa sur le sol de terre battue entre eux. Elle brillait faiblement dans la lumière oblique d’un soupirail, quelques poussières d’or qui dansaient dans le rayon.
— L’as-tu regardée ? demanda Tom.
Le garçon secoua la tête. Tom prit la clé, la soupesa. C’était une pièce sobre, sans décor, à l’exception d’une inscription minuscule le long du manche : une série de chiffres saisis dans le métal, si fins qu’ils semblaient avoir été gravés à l’aiguille. Il les passa à la lumière.
— 1-6-6-6.
Sa propre année. Non pas la sienne, l’année de la ville. L’année de sa naissance. Le feu qui courait dans les rues était né en cette année, peut-être plus tôt qu’ils ne le croyaient.
— Tu sais lire ? demanda le garçon.
— Un peu. Mon père me faisait lire le journal du quartier avant qu’ils ne le financent plus.
Tom remit la clé dans sa poche. Dehors, un raclement de métal, des voix pressantes. Les deux se figèrent. Mais le bruit passa, s’éloigna. Le garçon souffla, l’air poussiéreux se souleva autour de lui.
— Ils cherchent toujours, murmura-t-il. Des soldats, mais aussi des hommes en habits civils avec des marques sur leurs manteaux. Je n’ai jamais vu ce genre de marques avant aujourd’hui. Des armoiries en sang.
Tom se mordit l’intérieur de la joue. Percy avait dû mobiliser tout son petit monde ; les habits civils, c’était de sa plume à lui. Des hommes discrets, efficaces, invisibles dans la foule paniquée. Et Markham aussi, quelque part, envoyait peut-être ses propres hommes avec ses propres marques, tous à la poursuite d’une seule et même boîte qui restait dans un sac à côté de Tom, intacte, dépassant légèrement d’un amas de farine et de toile.
Il la regarda. Elle semblait ordinaire, terne, une simple boîte de fer forgé aux arêtes apparentes. Mais il savait ce qu’elle contenait — ou ce qu’elle prétendait contenir, le cœur d’une légende, un essaim de flammes, une liste de noms pour Percy, une relique pour le savant Chronos. Il avait passé des années à voler sans savoir à qui il volait, sans se demander pourquoi les objets qui passaient entre ses mains étaient précieux. Cette fois, tout en lui était balloté, remué comme une lessive faiblement battue, entre ce que les autres croyaient et ce qu’il aurait voulu savoir de lui-même.
— Je ne laisse pas la boîte s’ouvrir à un autre, dit Tom, comme pour se convaincre.
Le garçon pencha la tête. Il avait l’air d’un vieux sage dans un corps maigre de huit ans.
— Ils disent que celui qui l’ouvre met le feu à sa fin. La dame en rouge me l’a dit avant de partir.
— La dame en rouge t’a dit beaucoup de choses, sourit Tom sans joie. Elle n’a pas dit qui elle était ?
— Juste une silhouette dans les braises. Elle disait que la boîte et la clé devaient se rencontrer avant que la ville ne tombe en cendres entières. Peut-être qu’elle parlait de toi.
Tom laissa passer un long silence. La fumée filtrait par le soupirail, formait des rubans qui ondulaient dans la lumière du feu extérieur. La ville entière s’était transformée en une immense forge d’où montait un rougeoiement sourd, un monstre qui ne cessait de croître. Il se surprit à penser à son père, debout aux côtés d’un autre incendie, plus petit, guidant une chaîne de seaux, la voix grave et les yeux calmes. Son père avait refusé un marché, un pouvoir, et la mort l’avait pris. Tom ne voulait pas être à son tour une victime passive, écrasée sans choix.
— Alors je l’ouvrirai moi-même, dit Tom d’une voix dure. Avant ce soir. Je paierai avec elle ce qu’il faut pour passer cette ville ou je me brûlerai avec les clés à la main.
Ses propres mots le surprirent. La détermination s’était logée en lui si profondément qu’il ne l’avait pas sentie arriver, juste une onde de chaleur dans le ventre à la place.
Il se leva, vérifia que la boîte était bien dans le sac, que la clé restait dans sa poche, se palpa les côtes, les jambes. Ses bottes étaient à moitié fondues, mais il pourrait courir encore un peu. Il regarda le garçon.
— Tu restes ici ou tu viens ?
Le garçon parut hésiter. Sa marque au collier avait légèrement rosé, comme si elle reflétait la fièvre intérieure d’une décision.
— La dame m’a dit de t’accompagner jusqu’à ce que la clé et la boîte se parlent. Je suppose que je suis encore utile.
— Personne n’est utile, dit Tom. Ils ne font que leur route. Viens.
Il écarta légèrement la trappe de la cave. Le fracas des planches qui s’effondraient lui parvint, un vent brûlant traversa le boyau de bois, chargé de cendres. Là-haut, un ciel que même le jour ne parvenait plus à éclairer, voilé de fumée, rougi comme un soleil agonisant. Les rues résonnaient de cris, de courses, du mugissement grave du feu qui avalait les maisons par blocs entiers. Une charrette renversée bloquait une allée, un cheval sans cavalier tirait une barrique d’eau dans le désordre.
Tom serra la lanière du sac contre son épaule. Il chercha du regard la tour de l’église où il avait laissé Chronos. Le beffroi se détachait, encore debout, réticent, étrange parmi les brasiers environnants. Le savant l’attendait probablement, patient comme un champignon dans l’ombre d’une grotte, exigeant des nouvelles avant de lâcher le moindre secret.
Tom recommença à marcher.
Il ne courait plus, non. Il avançait d’un pas régulier, évitant les blessés et les cordes tendues, sautillant par-dessus des débris fumants l’espace trop large interdit à un malandrin moins agile. Le garçon le suivait à un pas et demi, tantôt silencieux, tantôt donnant un coup de pied distrait dans une braise à terre. Ils atteignirent la rue de la Tour après un détour par des passages insalubres où le feu n’avait pas encore étendu ses longs doigts. Tom s’arrêta au carrefour, ruisselant de sueur et de cendre, et sortit la boîte de son sac.
Il la souleva à hauteur de son visage. Il n’avait jamais hésité à la regarder longuement en face — elle était trop précieuse pour être manifestée — mais cette fois, il voulait qu’elle voie son visage, qu’elle comprenne que le visiteur de ce soir n’était plus un voleur à la petite semaine.
La boîte était froide. Terrifiant de froideur alors que la ville entière s’embrasait. Il avait presque envie d’y plaquer sa joue pour se rafraîchir.
— Encore un peu, dit Tom à voix basse. Encore le temps de comprendre, et je te fais parler, que tu sois maudite ou pas.
Le garçon regardait, droit, une gravité enfantine dans le visage. Tom remit la boîte dans le sac, resserra le nœud. Il jeta un dernier regard vers le quai d’où il était parti, là-bas, vestige réduit en braise et tisons, là où lui-même avait semé un feu dans une auberge de dock pour s’enfuir.
Un mouvement lointain attira son œil. En haut du beffroi, une silhouette nue se tenait à la fenêtre, le crâne chauve reflétant le rougeoiement. Chronos les attendait, les yeux peut-être braqués déjà, en personne, affriolé par ce que le garçon pourrait raconter.
Tom marcha vers lui, les épaules calées, la gorge serrée par le sentiment contradictoire d’être traqué de toutes parts et pourtant plus libre qu’il ne l’avait été depuis qu’il avait volé cette boîte pour de bon. Le but n’avait jamais été simple, la fuite jamais simple, mais le passage était droit devant, large comme une promesse de braise mal éteinte.
Il entra dans le clocher sans regarder en arrière.
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