Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 18: The Priest's Power
La fumée lui brûlait les poumons. Tom courait sans regarder derrière lui, ses pieds nus frappant les tuiles brûlantes des toits de Londres. La lueur dorée de l’explosion continuait de danser à la périphérie de sa vision, comme un soleil vengeur qui refusait de se coucher. Le box, ce foutu coffre, était parti. Tombé entre les mains du prêtre, ou de Percy, ou des flammes – il ne savait plus.
Il s’arrêta au bord d’un toit effondré, haletant, les mains sur les genoux. Son cœur battait si fort qu’il entendait à peine le grondement de la ville qui mourait autour de lui. Des cris, des craquements, le souffle rauque des incendies qui léchaient les façades. Et quelque part, dans ce chaos, le garçon du boulanger.
— Non, murmura-t-il. Non, non, non.
Il se retourna, cherchant du regard la silhouette menue, le tablier taché de farine. Mais il n’y avait que des ombres grésillantes et des étincelles. Le gamin avait disparu dans la mêlée, emporté par la foule ou englouti par la fumée. Tom serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes.
— Je reviendrai te chercher, petit. Je te le jure.
Mais la promesse lui parut creuse, même à ses propres oreilles. Il venait de laisser un coffre ouvert – un coffre rayonnant d’une lumière qui n’avait rien d’humain – tomber dans les flammes du brasier. Et tout ce qu’il avait gagné, c’était la vie sauve, et encore. Pour combien de temps ?
Un craquement sourd le fit sursauter. Il se jeta en avant, roulant sur l’épaule, pendant qu’une poutre enflammée s’écrasait à l’endroit exact où il se tenait. L’air siffla, chargé de cendres brûlantes. Tom toussa, rampa les doigts crasseux sur les tuiles, et se releva.
Il fallait qu’il se mette à l’abri. Il fallait qu’il comprenne. Le prêtre – celui qui se disait créateur du coffre – il avait sauté pour l’attraper. Sauté dans les flammes, sans hésiter. Quelqu’un qui risquait sa vie pour un objet aussi loin, ce n’était pas seulement un gardien. C’était un possesseur, un homme qui savait ce que la boîte contenait.
Et ça, ça changeait tout.
Tom descendit d’un toit à l’autre, agile comme un chat blessé, jusqu’à ce qu’il repère une zone moins ravagée par le feu : un entrepôt laissé à l’abandon, sa façade noircie mais ses murs encore debout. Il poussa la porte d’un coup d’épaule. L’intérieur sentait le moisi, le poisson salé et quelque chose de chimique qu’il ne reconnut pas. Des caisses s’empilaient jusqu’au plafond, certaines éventrées comme des poissons morts.
Il entra, ferma la porte derrière lui, et s’adossa contre une caisse en bois, glissant lentement jusqu’à s’asseoir par terre. Ses yeux s’habituaient à l’obscurité, trouée çà et là de rayons de lumière orange qui filtraient entre les planches. Dehors, Londres brûlait. Dedans, il n’y avait que le silence et le battement de son propre cœur.
La lumière dorée. Elle lui revenait en boucle, obsédante. Ce n’était pas un reflet, pas une bougie, pas du feu. C’était une lumière douce, presque vivante, qui pulsait comme un muscle. Quand il avait frappé le coffre avec la brique, le froid avait gagné le métal – un froid impossible, caustique – et ce n’est qu’alors que l’arc s’était révélé. Puis le couvercle avait permis la fuite de cette clarté.
Il ferma les yeux, et l’image de son père lui traversa l’esprit. Tom Finch. Ce n’est pas qu’un nom : c’est une clé. La note disait que la flamme l’avait choisi. Quelle flamme ? Celle qui brûlait Londres en cet instant ? Ou une autre, plus ancienne, plus secrète ?
Le constat était là : le coffre ne contenait pas seulement une liste de conjurés catholiques. Percy s’était trompé, ou mentait. Et si Percy s’était trompé, alors Tom ne servait à rien entre ses mains, et son offre de l’épargner n’avait jamais été sincère. Il n’aurait été qu’un outil temporaire, un pion à jeter une fois l’objet récupéré.
Le prêtre, lui, savait. Le prêtre connaissait le contenu. Et il avait créé le coffre à l’image du sang de Tom. Pourquoi ? Quel besoin un homme d’église avait-il d’impliquer la lignée d’un pompier mort ?
Tom rouvrit les yeux. Ses doigts trouvèrent une poche intérieure à sa chemise en lambeaux. Il en tira un bout de papier fripé, couvert de la fine écriture de son père. Il le lut de nouveau, à la lueur vacillante qui s’infiltrait par les fissures.
*Thomas, si tu lis ceci, c’est que la boîte t’a choisi comme elle m’avait choisi. Ne la laisse pas tomber entre de mauvaises mains. Elle n’est pas faite pour être vendue, ni pour être cachée. Elle est faite pour être ouverte.* *La flamme de ton sang t’ouvrira le chemin. Ne cherche pas la serrure. Cherche le phénix.*
Phénix. Tom se souvint du symbole gravé, juste au-dessus de l’arc, presque invisible tant il était fin : un oiseau aux ailes déployées, la tête tournée vers le ciel. Il avait pensé qu’il s’agissait d’un ornement. Maintenant, il se demandait si c’était la vérité.
Un phénix. Cet oiseau qui renaît de ses cendres.
L’image d’un autre oiseau, filigrane, lui traversa l’esprit. Une pièce de monnaie ancienne, vue une fois dans les mains de sa mère quand il était petit. Il avait cru qu’elle volait des antiquités, comme tout le monde dans ce quartier pourri de Southwark. Mais elle avait toujours refusé de la vendre, même les soirs où ils n’avaient rien à manger.
— C’est un signe, disait-elle. Pas de l’argent.
Tom n’avait jamais compris. Il était trop jeune.
— Un signe de quoi, maman ?
Mais elle ne répondait jamais. Elle regardait le bout de la Tamise, là où le fleuve rencontrait le ciel, et elle souriait d’un sourire triste qui ne montait jamais jusqu’à ses yeux.
Maintenant, les crépitements de l’incendie ressemblaient à un rappel. Et les questions devenaient plus lourdes, plus urgentes.
Le prêtre. Pourquoi la création du coffre avait été confiée à son père ? Les deux hommes s’étaient-ils connus ? Son père était pompier, chargé de sauver Londres du feu. Le prêtre construisait une machine impossible qui ne craignait pas les flammes. Deux destins parallèles, liés par ce coffre de fer.
Le sang, la flamme, le phénix. Tout convergeait vers une vérité que Tom devinait, mais qu’il ne pouvait pas encore nommer. Il soupira. Le bout de papier dans sa main semblait plus léger qu’avant, comme si les mots s’étaient consumés avec lui.
Il se leva, brossa la suie de ses vêtements. Il n’avait plus ni coffre, ni plan, ni allié sûr. Il avait un nom – Thomas Finch – une promesse faite à un enfant perdu, et une pièce de monnaie oubliée, peut-être encore cachée dans la maison que sa mère avait laissée derrière elle.
S’il voulait comprendre ce que contenait ce coffre, s’il voulait savoir pourquoi le prêtre le chassait, pourquoi Percy le traquait, il devait revenir aux origines. Aux siennes. Et pour ça, il lui fallait retrouver les affaires de sa mère, et cette pièce à l’oiseau de cendre.
Dehors, le feu gagnait du terrain. Tom écouta quelques secondes les cris lointains, les appels à l’aide. Puis il marcha vers la porte de l’entrepôt, l’ouvrit et se glissa dehors, dans la chaleur du brasier.
Londres était un enfer. Mais il connaissait les enfers, lui. Il y avait grandi, dans les marges, dans les failles. Il s’adapterait.
Il fallait bien.
Son chemin le ramena vers le sud, vers les rues étroites qu’il connaissait depuis son enfance. Southwark n’était pas épargnée par le feu, mais certains quartiers tenaient encore. Il avançait vite, le dos courbé, furtif. Les milices de Percy étaient partout, dans les ombres, derrière les fenêtres. Il les évita comme il avait évité les gardes toute sa vie.
Finalement, il atteignit une petite maison de bois et de torchis, à moitié écroulée, abandonnée depuis longtemps. Il poussa la porte. À l’intérieur, l’air était sec et poussiéreux. Mais il savait où chercher.
Il se baissa, glissa la main sous une latte descellée du plancher. Ses doigts trouvèrent un paquet gras, enveloppé dans un tissu huilé. Il le tira. À l’intérieur, des lettres jaunies, et une pièce de cuivre terni.
Il la retourna entre ses doigts. Le phénix, gravé grossièrement, les ailes fatiguées par les ans.
— Maman, murmura-t-il. Qu’est-ce que tu faisais ?
Un bruit de pas, dehors. Tom serra la pièce dans son poing et se plaqua contre le mur. Les pas s’éloignèrent. Londres grondait toujours, mais ce quartier-là résistait encore, comme un grumeau dans une soupe qui brûle.
Tom s’assit par terre, la pièce contre sa poitrine, et ferma les yeux. Il ne dormirait pas, pas vraiment. Mais pendant un instant, il laissa le silence l’envelopper. Le coffre était perdu. Le prêtre l’avait peut-être déjà ouvert. Percy ne tarderait pas à découvrir qu’il était vivant, et il reviendrait, muni de toute sa fureur.
Mais ce que Tom tenait, maintenant, c’était une ligne de vie. Le phénix de sa mère, le phénix du coffre. Et si sa mère connaissait ce symbole avant lui, alors tout ce que son père lui avait écrit prenait un nouveau sens.
La clé n’était pas le sang. C’était le nom qui avait précédé le sien.
Il rouvrit les yeux, et dans la pénombre, il jura silencieusement. Le garçon du boulanger était encore là, quelque part. Il le retrouverait. Perthè, quand il saurait. Mais d’abord, il devait savoir qui il était.
Et ça, ça commençait par les lettres de sa mère.
Il déplia la première, les doigts tremblants, et se mit à lire.
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