Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 30: The Deliberate Fire
La fumée montait comme un jugement au-dessus de Londres, mais ce n’était pas le vieux brasier qui inquiétait Tom. C’était le nouveau. À l’est, là où les toits de Shoreditch alignaient leurs ardoises grises, une colonne de fumée noire et grasse s’élevait, trop nette, trop soudaine pour être un accident. Le vent portait vers lui une odeur de suie fraîche et de paille brûlée.
Il s’accroupit derrière un muret de pierre effondré, à deux portées de flèche des premières masures. Londres le tirait comme une filiale trop lourde. Alice. Sa sœur. Elle était là, quelque part dans les ruelles fuyantes, et il n’avait plus le temps de tourner autour du pot.
Le champ devant lui était désert, mais pas tranquille. Trois hommes traversaient la route en courant, des seaux vides à la main, leurs visages masqués de chiffons. L’un d’eux trébucha et jura contre la Providence. Tom les laissa passer, puis rampa le long du fossé.
C’est là qu’il le vit.
Un moine. Robe brune, corde à la taille, capuche rabattue sur les yeux. Il ne courait pas, ne portait pas de seau. Il tenait dans sa main droite une torche basse, presque éteinte, et dans sa main gauche un petit pot de fer. Il s’arrêta devant une grange à foin, en bordure du champ, et jeta un regard circulaire — rapide, méthodique, comme un homme qui compte les témoins avant de commettre un péché.
Tom se figea contre la terre humide.
Le moine ouvrit le pot, en tira une boule d’étoupe imbibée d’huile, la posa contre le bois sec de la grange, puis y appliqua la flamme de sa torche. Le feu prit avec un *whump* sourd, doux et gourmand à la fois. Les flammes léchèrent les planches, puis montèrent, joyeuses, vers le toit de chaume.
Le moine ne recula pas. Il regarda le feu prendre, puis murmura quelque chose — une prière, peut-être, ou un compte à rebours. Tom resta figé, le cœur serré.
Ce n’était pas le hasard. Ce n’était pas un accident. Le braisier qui brûlait au sud depuis trois jours, celui qui semblait ne jamais se calmer, il l’avait cru naturel, né des étables du boulanger. Mais là, sous ses yeux, un homme de Dieu allumait un feu de diversion dans une grange vide.
Pourquoi ?
La réponse lui vint comme un coup de poing dans le ventre. Les feux ne s’éteignent jamais si quelqu’un les nourrit. Et un roi qui voit sa capitale brûler malgré tous ses efforts finira par imposer la loi martiale, par désigner des coupables, par transformer chaque ruelle en piège à loups. Percy n’avait pas besoin de trouver Tom lui-même. Il pouvait faire en sorte que toute la ville devienne une souricière.
Tom lâcha un juron silencieux. Le moine, lui, se retourna d’un pas tranquille et se dirigea vers une charrette bâchée, garée à l’ombre d’un orme mort. Il y avait quelque chose de mécanique dans sa démarche, comme si ce n’était pas la première grange qu’il embrasait.
Il fallait le suivre. Mais chaque seconde qu’il passait ici, c’était une seconde de moins pour trouver Alice.
Tom hésita, une fraction de seconde. Puis il se mit en mouvement, en crabe le long du fossé, parallèle à la route de terre, s’aidant des orties et des ronces pour se fondre dans l’ombre du soir. Le feu de la grange crépitait derrière lui, rouge et bruyant, une excuse parfaite pour tout ce qui allait suivre.
La charrette s’ébranla lentement, le moine tenant les rênes sans se presser. La route remontait vers Saint-Gilles, cette chapelle dont la serveuse lui avait parlé. Le curé Jean. La lettre de sa mère. Est-ce que le moine allait là-bas ? Est-ce que c’était le curé Jean lui-même ?
Tom suivit la charrette sur près d’un mille, à distance prudente, le cœur battant. La fumée derrière lui s’amassait en un panache sombre, et des cris commençaient à monter — des hommes qui appelaient, des femmes qui pleuraient. Le feu mordait déjà la masure voisine.
La charrette s’arrêta devant une dépendance en pierre, adossée à l’arrière de la chapelle. Le moine descendit, s’étira comme un homme qui sort d’une longue messe, puis marcha vers une porte basse. Il frappa trois fois, lentement. Un volet s’entrouvrit. Des mots furent échangés, trop bas pour que Tom puisse les saisir.
La porte s’ouvrit.
Le moine entra, et dans la lueur d’une bougie que tenait la personne à l’intérieur, Tom vit son visage — pas celui du moine, mais celui de la personne qui tenait la chandelle.
Une jeune femme. Cheveux brun sombre, tressés serrés, le visage pâle et marqué de coups. Elle portait une robe grise, déchirée à l’épaule.
Tom sentit son sang se glacer. Il la reconnut au même instant où elle reconnut la lueur de la torche encore fumante, peut-être, ou l’ombre qui bougeait derrière la charrette.
Alice.
Sa sœur.
Elle était là, deux mètres derrière le moine, et ses yeux élargis rencontrèrent les siens à travers l’entrebâillement de la porte. Ses lèvres formèrent un mot silencieux.
*Tom.*
Une corde fin, presque invisible, reliait son poignet gauche à un anneau de fer scellé dans le mur. Le moine la tira derrière lui sans la regarder, comme on tire une mule rétive, et referma la porte d’un coup sec.
Tom resta planté là, accroupi derrière la charrette, le souffle coupé. Il avait son écrin sous le bras — le lourd coffre de fer, toujours fermé, toujours froid malgré le brasier autour de lui. Il aurait pu le frapper, le moine, utiliser le coffre comme bouclier. Mais il avait vu les yeux d’Alice. Il avait vu la corde. Et il avait entendu les mots que le moine avait prononcés avant d’entrer, à voix basse, presque tendres :
« Si le rat veut sa sœur, il viendra à la tour. Ce soir. Avant le dernier feu. »
Le feu. Le dernier feu. Ce n’était pas une simple diversion pour lancer une chasse. C’était une invite. Un piège.
Tom recula à reculons, toujours accroupi, l’écrin serré contre sa poitrine, et il s’éloigna de la chapelle, le vent du sud portant vers lui la fumée des incendies que le moine avait allumés — pas pour détruire, mais pour attirer.
Il n’avait plus le temps de trouver le Dépeceur. Plus le temps de déchiffrer la liste. Si Alice était l’appât, alors l’hameçon était déjà dans sa bouche.
Mais une chose le retint, une pièce du puzzle mal ajustée. Le moine avait dit « la tour ». Pas Saint-Gilles. Pas la chapelle. La tour.
Et soudain Tom pensa à la note qu’il avait lue dans le coffre, cette phrase étrange sur le sang du serpent, sacrifié dans la tour. Et il comprit que ce n’était pas une instruction pour lui. C’était une description.
Ils voulaient le faire venir là-bas. Ils voulaient son sang sur le même autel qui attendait celui du serpent.
Il se mit à courir vers le sud, vers Londres, vers la tour, et la nuit brûlait autour de lui comme un enfer orchestré par des mains criminelles.
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