Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 6: The River of Ash
La ruelle déboucha sur une étendue de cendres croustillantes qui craquèrent sous ses semelles comme de la neige gelée. Tom s’arrêta net, le souffle court, la sueur traçant des rigoles dans la crasse de son visage. La Tamise s’étalait devant lui, large et sombre, miroitant des reflets orangés que la ville en flammes jetait sur ses eaux. Des barges et des skiffs dansaient sur le courant, leurs propriétaires criant des prix à des familles entassées sur les quais, chargées de ballots et d’enfants hurlants.
L’air sentait le poisson mort, le goudron chaud et la fumée.
Tom pressa le coffret contre sa poitrine, dissimulé dans son ballot de chiffons de ramoneur. La chaleur persistait, familière maintenant, presque rassurante — comme un chien fidèle collé à ses côtes. Il longea la berge d’un pas rapide, glissant entre les groupes de réfugiés, les yeux plissés pour percer la brume mêlée de braises qui flottait au-dessus de l’eau.
Il lui fallait un batelier. Mais ses poches étaient vides — il le savait, il les avait retournées trois fois en une heure. Il ne lui restait que sa ceinture, une pièce de cuir épais rehaussée d’une boucle en étain gravée d’un cheval cabré. Son père la lui avait donnée. Tom serra les dents et chercha une barque dont le patron n’avait pas l’air trop rusé.
Un vieil homme était accroupi à l’arrière d’un skiff fatigué, les mains calleuses posées sur les rames, le visage aussi ridé qu’une pomme oubliée. Il ne criait pas, lui. Il regardait les flammes avec un calme étrange, comme s’il avait déjà tout perdu et n’attendait plus rien.
Tom s’approcha.
— Vous prenez des passagers ?
Le vieil homme le toisa lentement, des pieds sales au visage noirci.
— Pour aller où, un gamin qui sent la suie et le feu ?
— De l’autre côté. N’importe où.
— N’importe où, ça coûte cinq shillings.
Tom sortit sa ceinture d’un geste brusque, la tint devant lui comme une offrande.
— J’ai pas de monnaie. Mais l’étain vaut le double.
Le batelier ne prit pas la ceinture. Il regarda Tom plus longuement, puis son regard glissa vers la ville. Vers ce point précis où les toits semblaient se tordre, là-bas à l’ouest.
— Tu sors du brasier, toi.
— On en sort tous, répondit Tom en désignant la foule d’un menton.
— Pas comme toi. Les autres, ils ont l’air d’avoir fui. Toi, t’as l’air d’avoir traversé.
Tom sentit la chaleur du coffret s’intensifier contre son torse. Un battement. Il ne laissa rien paraître.
— Je suis rapide. C’est tout.
Le vieux batelier haussa une épaule. Il tendit la main, paume ouverte. Tom y déposa la ceinture. Le vieux l’examina, la soupesa, gratta l’étain d’un ongle jaune. Il hocha enfin la tête et la glissa dans sa tunique.
— Embauche-toi. Mais si tu me mènes la soldatesque aux trousses, je te jette à l’eau.
Tom monta dans le skiff avec une agilité que la fatigue n’avait pas entamée. Le coffret cogna légèrement le bois, et il le plaqua instinctivement contre son ventre, un geste qu’il n’avait pas conscient de posséder. Le vieil homme rama calmement vers le centre de la rivière, coupant la piste d’un large ferry chargé de bétail qui beuglait de terreur.
L’eau était noire. Des cendres tombaient comme une neige lente, grasse, silencieuse. Tom leva les yeux et retint son souffle.
Le ciel n’était plus un ciel. C’était un plafond de fumée et de braises, strié d’éclairs orangés. Des pans entiers de la ville se découpaient en silhouettes de charbon, dentelées, ébréchées. Et au-dessus de l’incendie planait un voile de chaleur qui faisait danser les contours des bâtiments les plus proches, comme un songe fiévreux.
Il aurait dû se sentir sauvé. Mais la chaleur contre sa poitrine n’était plus tiède. Elle était chaude, insistante, presque brûlante.
Le vieux batelier ramait sans mot dire. Le clapotis des rames devenait l’unique musique du monde. Tom regardait la berge sud se rapprocher, quand un reflet accrocha son œil — un éclat de rouge, là-haut, mouvant.
Il tourna la tête lentement.
Un profil découpé sur l’angle d’un toit encore debout, à l’ouest de la rive nord. Un manteau rouge, sombre dans la lueur des flammes, presque noir. L’homme se tenait aussi immobile qu’une gargouille, les jambes écartées, les mains croisées dans le dos. Une posture d’autorité. De ceux qui regardent sans participer, non parce qu’ils sont spectateurs, mais parce qu’ils sont marionnettistes.
Sir Robert Markham.
Tom aurait pu se tromper. La distance, la fumée, la fatigue. Il n’avait pas vu le visage — juste la silhouette et ce manteau traître. Mais une certitude glacée lui vrilla l’échine : Markham ne regardait ni le fleuve, ni l’incendie. Pas même la foule en détresse sur les berges.
Il regardait le skiff. Il regardait Tom.
Le coffret s’enflamma contre sa peau à travers les chiffons. Tom retint un cri, pressa son avant-bras contre sa poitrine comme pour éteindre une braise sur ses vêtements. Le vieux batelier leva un sourcil.
— Un malaise ?
— Non. La fumée, répondit Tom d’une voix étranglée.
Il rouvrit discrètement le ballot. Le coffret, entre les chiffons noirs de suie, dégageait une vapeur fine. Pas la vapeur de l’eau qui sèche. Plutôt une chaleur sèche, régulière, presque pulsée. Le phénix gravé sous la plaque extérieure semblait luire — faiblement, comme un fer qu’on retire du feu. Tom referma le haut de son sac d’un geste vif.
À cet instant précis, il comprit que l’objet ne se réchauffait pas seulement au contact du feu. Il réagissait à la *présence* de l’homme au manteau rouge. Ou à sa volonté. Une pensée absurde, il le savait. Mais il avait passé la nuit à courir entre les cauchemars éveillés de la ville en flammes, et l’absurde avait désormais droit de cité dans son esprit.
— Vous le connaissez ? demanda-t-il au batelier, sans montrer du regard la silhouette.
Le vieux ne ralentit pas sa cadence. Il glissa un œil par-dessus son épaule, parut chercher, puis revint à sa rame.
— Le seigneur au manteau rouge ? Tout le monde le connaît, maintenant. Sir Robert. Un homme du roi, il paraît. Il est arrivé hier soir avec une escorte de cavalerie et il court la ville comme s’il cherchait quelque chose de précis dans les flammes.
Tom garda le silence, la gorge soudain serrée.
— Certains disent qu’il dirige l’effort de sauvetage, continua le vieux. Que c’est lui qui trace les lignes de coupe. Qu’il sacrifie des rues entières pour en sauver d’autres.
— Et d’autres disent quoi ?
Le vieil homme cracha dans l’eau. Son crachat brilla un instant avant de disparaître dans le courant.
— Les autres disent qu’un gentleman du roi n’a pas besoin de se tenir sur un toit pour regarder un feu. Les soldats suffisent pour ça. Un gentleman du roi, il se tient sur un toit quand ce qu’il cherche n’est pas dans le feu. Quand ce qu’il cherche est en train de s’enfuir.
Tom ne répondit pas. Les mots résonnaient trop juste, trop précis pour ne pas être des pièces d’un puzzle qu’il commençait à peine à assembler. Il avait vu Markham diriger les soldats. Il avait vu les barricades se dresser sur les rues qui menaient au pont. Il avait cru à une stratégie de protection. Mais s’il s’agissait d’un piège ? D’une gigantesque souricière urbaine destinée à contenir l’incendie *et* son fuite ?
Le skiff glissa sous l’ombre des arches du pont. L’air s’y fit plus frais, plus sombre. Tom frissonna malgré la chaleur persistante du coffret.
— Vous le croyez responsable ? demanda-t-il soudain. De l’incendie ?
Le vieux batelier le regarda longuement. Un regard vieux comme l’eau, profond et méfiant.
— Je crois que les responsabilités, ça se décide chez les riches. Mais c’est nous, les pauvres, qui étouffons sous la fumée. Alors que ça m’importe, qu’il soit responsable ou pas ? Il est là. Il a le pouvoir. Il regarde. Le reste, c’est du vent.
Il rama encore un instant, puis ajouta, plus bas :
— Mais un homme qui regarde un feu sans chercher à sauver personne, ce n’est pas un pompier. C’est un incinérateur.
Tom acquitta un silence.
Le skiff frôla enfin la berge sud. Des quais grossiers, une jetée de bois branlante, des ombres furtives entre lesquelles couraient des dockers chargés de tonneaux. Tom sauta sur l’embarcadère, les jambes lourdes, et se retourna un instant pour remercier sa lame désormais enfuie. Le vieux homme ne dit rien. Il poussa sur sa rame et retourna vers le brasier dont les reflets couraient sur l’eau comme des doigts ardents.
Tom le regarda disparaître dans la brume de cendres. Puis il pressa le coffret contre sa poitrine, une fois, fermement, comme on presse une blessure pour arrêter le sang.
La chaleur avait diminué. Elle était devenue tiède, presque douce. À travers la suie, il sentit la gravure du phénix sous ses doigts. Le métal semblait respirer doucement, en accord avec son propre souffle épuisé.
Il tourna le dos au fleuve. La rive sud était sombre, bruissante de mille activités nocturnes. Les ruelles étroites sentaient le suif et l’eau croupie, la misère et les affaires. Des enseignes de fer grinçaient dans la brise chargée de particules.
Tom commença à marcher, pas très vite, pas très loin. Il cherchait des yeux une enseigne — il savait où il allait, ou du moins il le croyait. Une rue, une allée, une porte basse peinte en vert écaillé. Une vieille femme qui écoutait les secrets plus sûrement qu’elle n’encaissait les gages.
Sous ses doigts, le coffret était encore tiède. Un pouls discret, presque vivant. Et, pour la première fois depuis qu’il avait quitté la maison en feu, Tom ne se demanda pas ce qu’il contenait.
Il se demanda ce qu’il attendait de lui.