Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 7: Mother Redcap's Shop
La rue sentait la vase, le poisson pourri et la fumée lointaine qui traversait la Tamise comme un drap sale. Tom avançait en titubant, les jambes en coton, chaque inspiration lui brûlant la gorge. Ses habits de ramoneur, déjà en loques, étaient maculés de suie et de l'eau noire du fleuve. Le soleil déclinait derrière les toits de Southwark, jetant des ombres longues entre les maisons à colombages.
Il connaissait ce quartier comme on connaît le visage d'une mère. Des années de maraude, de rapines et de courses-poursuites avaient tracé dans sa mémoire le moindre cul-de-sac, chaque impasse, chaque soupirail où l'on pouvait se faufiler pour échapper au guet. Mais ce soir, ses jambes trahissaient sa science. Il n'avait pas mangé depuis l'aube. Ses mains tremblaient. La boîte—sa prison de fer—pesait contre sa poitrine comme encore plus qu'un poids de métal. Elle était chaude. Pas brûlante, non. Chaude. Tiède, presque, comme si quelque chose vivait à l'intérieur.
Il tourna dans une allée si étroite qu'il dut se mettre de profil. Les murs suintaient d'humidité et de crasse. Au fond, une enseigne en fer forgé représentait un chapeau rouge cabossé, rongé par la rouille et les années. La boutique de Mère Redcap. Le repaire de toutes les âmes perdues de Southwark, celle qui achetait sans poser de questions trop précises.
La porte était entrebâillée. Un rai de lumière orange filtrait au travers. Tom poussa et entra.
L'intérieur était un labyrinthe de bric-à-brac. Des pièces d'horlogerie suspendues à des fils comme des insectes séchés, des sabres ébréchés, des rouleaux de dentelle jaunie, des piles de chapeaux, des boîtes à musique ouvrées, des miroirs ternis. Et une odeur. Une odeur de je ne sais quoi—de menthe, de vieux papier, de cire, et de chair humaine trop peu lavée.
La vieille femme était assise derrière un comptoir de chêne massif, courbée sur un ouvrage de dentelle qui lui mangeait les yeux. Elle portait un bonnet froissé, coincé sur une masse de cheveux blancs crasseux, et son visage était un parchemin labouré par plus de rides que Tom n'avait d'années. Quand elle leva les yeux, ses iris noirs étaient vifs comme ceux d'un rat affamé.
— Le Ramoneur, souffla-t-elle sans se lever. Je me demandais quand tu pointerais le bout de ton nez.
Elle le connaissait sous ce nom. Il avait déjà fourgué chez elle des dizaines de petits trésors volés—des cuillères en argent, des boutons de manchette, des montre de gousset, des livres arrachés aux bibliothèques des riches. Jamais il n'avait volé un coffre.
Tom s'appuya contre un pilier de livres empilés, à bout de souffle.
— Mère Redcap. J'ai besoin...
— D'un lit chaud. De quelque chose à manger. Peut-être d'un médecin.
Elle croisa les bras sur son comptoir, le menton posé sur ses mains.
— T'as le visage d'un homme qui a couru plus vite que ses péchés toute la journée. Assieds-toi avant de tomber.
Il n'avait pas besoin de se le faire dire deux fois. Il se laissa glisser sur un tabouret dont les pieds avaient vu plus de misère que les paroissiens de Saint-Paul. Sa nuque trouva le dossier avec une gratitude proche des larmes. Ses yeux restaient pourtant braqués sur la vieille.
— J'ai besoin d'un avis. Pas d'un sermon.
— Les avis, je les vends. Les sermons, je les donne gratis à ceux qui ont l'air assez mauvais pour en avoir besoin.
Elle décrocha une pipe en terre posée à côté d'elle, l'alluma à une chandelle dont la flamme tremblait dans un souffle d'air.
— Alors, mon garçon. Parle.
Il hésita. Son instinct lui criait de ne rien montrer. Mais il était mort de fatigue, et dans cette boutique, avec cette femme, il savait d'instinct que mentir serait pire que tout. Il sortit la boîte de dessous sa chemise, la posa sur le comptoir.
Il y eut un silence.
Un long, terrible silence.
La vieille cessa de tirer sur sa pipe. Ses yeux—ses yeux noirs et vifs—s'écarquillèrent dans un mouvement si lent qu'on aurait pu le manquer. Mais Tom ne le manqua pas. Il vit la stupeur qui s'y peignait. La peur. Et autre chose. Quelque chose de sournois et d'avide qui courait au fond de ses prunelles comme un cafard dans la nuit.
— Où as-tu eu ça ? La voix de Mère Redcap avait perdu de son caquet. Elle était nouée, sèche, comme du papier bouchonné.
— Un incendie. Une maison de riche.
— Une maison de riche, répéta-t-elle lentement. C'est à ça que tu appelles un incendie ? Une maison de riche ?
Elle posa ses doigts tordus et torsadés sur le couvercle de la boîte, presque avec révérence. Ses jointures étaient blanches de tension.
— Tu sais ce que c'est ?
Tom secoua la tête.
— Non. Mais ceux qui la cherchent savent, eux. Et ils sont prêts à tuer pour l'avoir.
— Ceux qui la cherchent.
Elle retira ses doigts comme si le métal l'avait brûlée. Elle recula même d'un pas, la tête penchée.
— Ils t'ont trouvé, mon garçon ?
— Ils m'ont chassé. J'ai réussi à leur semer dans les ruelles d'en face. Mais ils ne sont pas morts. Ils sont peut-être derrière moi, à l'heure qu'il est. J'ai besoin d'une planque. Juste une nuit. Après quoi, je partirai vers le nord, ou l'est. Je ne sais pas encore.
Mère Redcap semblait ailleurs. Ses yeux allaient de la boîte à son visage, puis de son visage à la boîte. Elle passa sa langue sur ses lèvres, comme si elle avait soif.
— Cette boîte, murmura-t-elle enfin. Elle est damnée.
— Pardon ?
— Damnée. Tu as compris le mot, petit. Damnée.
Elle se pencha en avant, baissant la voix jusqu'à un souffle presque inaudible.
— Je la connais. Je l'ai vue. Il y a trente ans, à l'époque où le vieux roi régnait encore, un homme est venue ici avec cette forge dans les mains. Il cherchait un moyen d'y entrer. Regardait, tournait, retournait. Il m'a raconté une histoire de clé perdue, de phénix, de dette de sang. Six jours plus tard, on l'a retrouvé flottant dans la Tamise, la langue coupée, les doigts brisés, et le coffre avait disparu.
Elle s'interrompit, le regard vague.
— Depuis, chaque fois que ce coffre referait surface, les hommes qui le cherchaient mouraient mystérieusement autour de lui. Il est maudit, je te dis. Les hommes qui le transportent se font aussi vite qu'ils gagnent de l'or.
Tom crispa les doigts sur le métal froid autour de sa poitrine. La chaleur persistait, régulière, contre sa peau.
— Je suis encore en vie, pour l'instant.
— Pour l'instant. La vieille hocha la tête, comme pour confirmer un diagnostic. Et je ne te conseille pas de te fier à la durée.
Elle se redressa soudain, droite sur son tabouret, les mains à plat sur le comptoir.
— Écoute-moi bien, Tom. Quoi que tu décides de faire, fais-le loin d'ici. Je ne veux pas de cette malédiction sous mon toit. Je ne veux pas que ceux qui la cherchent trouvent le chemin de ma porte. Tu me comprends ?
— Je comprends que tu as peur.
— J'ai pas peur. La vieille ricana, et son rire sonnait faux comme une pièce de cuivre. J'ai du jugement. La peur, c'est pour les idiots qui ne savent pas ce qui vaut la peine d'être évité.
Elle plissa ses yeux comme pour chercher dans le sien quelque chose qu'elle n'y trouvait pas.
— Tu es un bon à rien, Tom. Un voleur de poules, un chapardeur, un asticot de gouttière. C'est pour ça que je t'ai toujours bien aimé. Tu n'étais pas assez ambitieux pour finir pendu.
Elle marqua une pause.
— Cette boîte a changé ça. Je le vois dans tes yeux. Elle t'a déjà transformé en autre chose. Quelque chose de plus dangereux. Une flamme desséchée qui ne peut mourir en paix.
Elle tendit la main et toucha le bois du comptoir d'un ongle jauni.
— Pars, Tom. Pars avec ta boîte. Ne la vends pas aux premiers venus. Surtout pas à ceux qui te l'ont demandée. C'est tout ce que j'ai à te dire.
— Tu en sais plus que tu ne le dis.
La vieille eut un sourire sinueux, un sourire de loup dans un visage d'agneau.
— Tout le monde en sait plus que moi le dis, mon garçon. C'est le propre des gens de bien. Va. Il est dangereux de rester ici plus longtemps.
Tom se leva, les muscles de ses cuisses protestant. Une douleur sournoise derrière ses côtes. Il replaça la boîte sous sa chemise, sa chaleur contre sa poitrine comme une braise apaisée. Il fit deux pas vers la porte, puis s'arrêta.
— Encore une chose.
— Oui ?
— Pourquoi les hommes qui la cherchent parlent d'une lettre ? De phénix ? Qu'est-ce que ça a à voir avec ce coffre ?
Les yeux de la vieille clignèrent une seule fois. Lentement.
— Je te l'ai dit. Je ne parle pas de ce que je sais. Ce que je te conseille, c'est de trouver quelqu'un qui sait écouter les os.
Elle reposa sa pipe entre ses lèvres et ne le regarda plus.
Tom sortit dans la nuit tombante, le cœur lourd, plus incertain encore qu'à son arrivée. Il marcha une dizaine de pas dans l'allée, puis se retourna.
Il vit Mère Redcap. Elle était debout à la fenêtre de sa boutique, le visage à moitié plongé dans l'ombre. Elle le regardait. Elle murmurait quelque chose entre ses dents. Il ne put entendre les mots, mais il vit ses lèvres articuler une seule syllabe, répétée deux fois, lentement.
Non.
Puis elle ferma le volet.
Tom resta immobile dans l'allée, les mains tremblantes, la chaleur du coffre contre sa poitrine. Il savait qu'il ne connaissait pas encore le vrai visage de ce qu'il portait. Mais il savait, avec une certitude glaciale qui lui serrait le ventre, que cette vieille femme venait de décider de quelque chose qui le concernait. Et que ce qu'elle avait décidé, il ne parviendrait peut-être pas à l'apprendre à temps.
Il regarda autour de lui. Les toits se découpaient sur le ciel orange, teinté par l'incendie au loin. La lutte continuait. Et lui, avec une boîte damnée contre le cœur, n'avait nulle part où aller, sinon vers l'avant.