Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 8: The Debt Forgotten
L’intérieur de la boutique de Mère Redcap sentait la cire et la poussière, une odeur de vieux objets qui n’avaient jamais servi à personne. La vieille femme n’avait pas bougé d’un pouce depuis que Tom avait franchi le seuil. Ses doigts crochus tambourinaient sur le comptoir, et ses yeux, d’un gris laiteux, ne quittaient pas la bosse sous le pourpoint du jeune homme.
— Tu me dois une vie, Tom le Pouce.
Il s’immobilisa, une main encore sur le loquet qu’il n’avait pas eu le temps de tirer.
— Pardon ?
— Une vie. Tu étais un marmot pas plus haut que mon tabouret quand ton père t’a traîné ici, couvert de suie et de sang. Il m’a demandé de te cacher trois jours, le temps qu’il règle ses comptes avec ceux qui lui voulaient du mal. Je l’ai fait. Je t’ai nourri, soigné, et je n’ai jamais demandé de paiement.
Tom sentit le coffret chauffer contre sa poitrine, comme un chat qui s’éveille. Il resserra sa prise sur la bandoulière de toile qu’il portait en travers du buste.
— Mon père est mort en pompier, dit-il lentement. Pas en fuyant.
— Ah, oui. Le grand héros aux mains calcinées. Celui qui courait dans les flammes pour en sortir les autres. Celui qui nous a tous fait croire qu’il combattait le feu par devoir, alors qu’il le combattait parce qu’il avait peur de ce qui l’attendait dehors.
Tom fit un pas vers elle, les poings serrés.
— Vous mentez.
Mère Redcap inclina la tête, et un sourire édenté étira ses lèvres.
— Je ne mens jamais, mon garçon. C’est ma seule vertu, et elle m’a coûté cher. Ton père était un homme brisé par ce qui brûle. Il a passé sa vie à éteindre les braises parce qu’il ne supportait pas d’en regarder une sans la voir. Et quand il a trouvé ce coffret — ce même coffret, j’en mettrais ma main au feu — il a su qu’il ne pourrait pas le garder.
La chaleur du coffret devint presque insupportable. Tom le sentit vibrer contre ses côtes, comme un cœur qui bat trop vite.
— Vous l’avez vu, dit-il. Vous savez ce que c’est.
— Je sais ce qu’il fait à ceux qui le portent. Je sais ce qu’il coûte. Ton père est mort parce qu’il a refusé de s’en séparer. Il a choisi le feu plutôt que de le lâcher, et le feu l’a pris. Tu veux finir comme lui ?
Tom se souvint de la boutique de son père, de ses mains couvertes de cicatrices, de ses cauchemars nocturnes où il murmurait des mots que son fils n’avait jamais compris. Il se souvint du jour où on avait retrouvé son corps dans une ruelle, les poumons noirs de fumée, alors qu’aucun incendie n’avait été signalé cette nuit-là. La rumeur avait dit qu’il s’était endormi avec une pipe allumée. Tom avait toujours su que c’était faux.
— Le coffret n’est pas à vendre, dit-il fermement.
— Je ne te demande pas de me le vendre. Je te demande de me le laisser. C’est ta dette, Tom. Une vie pour une vie. Tu me laisses le coffret, et tu repars libre, sans dette, sans poids.
La vieille femme tendit sa main sèche par-dessus le comptoir. Ses ongles jaunis étaient propres, et Tom remarqua qu’elle ne tremblait pas. Elle savait exactement ce qu’elle demandait. Et elle savait exactement ce qu’elle espérait obtenir.
Le coffret brûlait maintenant contre sa peau, mais Tom ne bougea pas. Il pensa à Sir Robert Markham, l’homme en rouge qui dirigeait le feu comme un général dirige une armée. Il pensa aux soldats qui bloquaient les rues, aux maisons qu’on laissait brûler pour contenir la flamme dans un périmètre précis. Et il pensa aux mots de la vieille femme : ton père a choisi le feu plutôt que de le lâcher.
— Non, dit-il.
Le sourire de Mère Redcap se figea.
— Tu refuses de payer une dette ?
— Je refuse de vous confier un objet que vous-même n’osez pas toucher. Vous avez tremblé quand vous l’avez reconnu. Vous avez murmuré « non » quand je suis parti. Vous savez ce qu’il contient, vous savez à qui il appartient, et vous savez que si je vous le laisse, ils viendront le chercher chez vous. Vous seriez morte avant la fin de la semaine.
La vieille femme resta silencieuse un long moment. Puis, lentement, elle retira sa main.
— Tu as la tête dure de ton père, dit-elle enfin. Et la même malédiction.
— Dites-moi ce que vous savez sur le phénix.
— Non.
— Sur l’homme qui est mort avec le coffret. Celui qu’on a retrouvé dans la Tamise.
— Non.
— Sur les os. Vous avez parlé d’écouter les os.
Mère Redcap plissa les yeux, et pendant un instant, Tom crut voir une lueur de quelque chose qui ressemblait à de la pitié.
— Les os savent ce que les vivants ont oublié. Mais tu n’es pas prêt à entendre ce qu’ils ont à dire. Va-t’en, Tom. Va-t’en pendant que tu le peux encore.
Elle détourna le regard et commença à fermer les volets de sa boutique, geste qu’elle avait eu une heure plus tôt. Tom aurait dû partir. Il aurait dû tourner les talons et courir vers la rivière, trouver une barque, n’importe quoi pour mettre de la distance entre lui et cette femme qui en savait trop.
Mais quelque chose dans sa voix, dans cette dernière phrase, le retint.
— Les os de mon père, dit-il. Vous les avez.
La vieille femme s’immobilisa, la main sur le volet.
— Ton père n’a pas de tombe. Pas de pierre. Pas de nom inscrit nulle part. Il a été enterré dans une fosse commune, comme tous ceux qui meurent sans famille pour les réclamer.
Tom sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le chagrin, la colère, l’incompréhension — tout cela se mêla en une boule chaude dans sa gorge.
— Je vais revenir, dit-il. Quand j’aurai compris ce coffret. Quand j’aurai trouvé Markham. Et vous me direz tout ce que vous savez.
— Si tu es encore en vie.
Il sortit. La porte claqua derrière lui, et les volets se fermèrent avec un bruit sec, comme un cercueil qu’on cloue.
La ruelle était vide. À l’est, le ciel était d’un rouge terrible, une lueur incandescente qui dansait au-dessus des toits. Le feu continuait de ravager Londres, et depuis la rive sud, on pouvait voir les flammes lécher les clochers, dévorer les maisons, transformer la plus grande ville du royaume en un brasier infernal.
Tom inspira l’air chargé de cendres et se mit en marche vers la Tamise. Il n’avait pas fait trois pas qu’une odeur nouvelle lui chatouilla les narines. Une odeur de bois brûlé, mais pas celle du feu lointain. Celle-ci était proche. Très proche.
Il se retourna.
Un filet de fumée s’échappait du toit de la boutique de Mère Redcap. Puis un autre. Puis une langue de flamme jaillit par une fissure dans le chaume, orgueilleuse et rapide, comme si elle n’attendait que d’être libérée.
Le feu avait pris dans la boutique. Et il n’y avait qu’une seule personne à l’intérieur.
Tom resta figé, un instant, le coffret brûlant contre sa poitrine, les cris de la vieille femme commençant à percer les murs de la petite maison. Il pouvait encore entrer. Il pouvait encore briser la porte, la traîner dehors, lui sauver la vie.
Puis il vit les traces rouges dans la poussière de la ruelle. Des traces de bottes. Des traces fraîches, qui faisaient le tour de la boutique avant de repartir vers le sud. Quelqu’un avait été là. Quelqu’un avait vu Tom entrer dans la boutique, avait vu la vieille femme fermer ses volets, et avait décidé qu’il était temps de faire taire quiconque en savait trop.
Tom sentit le coffret chauffer encore, plus fort, comme s’il approuvait son choix.
Il tourna le dos au feu qui prenait derrière lui et commença à courir.