Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 14: The Producer's Move
Le producteur s’appelait Marcel Vasseur. Elise l’avait croisé deux fois dans sa vie — une fois lors d’une avant-première à Deauville, une autre dans les coulisses des César, où il lui avait serré la main avec la froideur d’un homme qui ne salue que les valeurs sûres. Il ne l’avait jamais rappelée. Jusqu’à maintenant.
Son texto était arrivé à 7h42, pendant qu’elle se brossait les dents, dans l’appartement de Theo où elle continuait de dormir — où elle *devait* continuer de dormir, pour la presse, pour leur image, pour ce contrat qui ressemblait de plus en plus à une prison dorée.
*Elise. J’ai un rôle pour vous. Discret. Aujourd’hui. 14h. Rive Gauche. Je vous envoie l’adresse. Ne le dites à personne.*
Elle avait ri en lisant le message. Un rire court, sans joie. Le genre de rire qui sort quand on comprend que l’univers a un sens de l’humour particulièrement tordu.
Elle avait un rôle pour elle. Aujourd’hui. Le jour même où elle devait préparer l’interview Canal+ avec Theo, deux jours avant leur grand numéro de couple amoureux. Le jour où Theo lui avait ordonné, froidement, de lui dire la vérité sur ses messages anonymes.
Elle n’avait rien dit. Elle avait glissé son téléphone dans sa poche et souri, et Theo avait plissé les yeux, mais il n’avait pas insisté — parce qu’ils avaient appris, tous les deux, à choisir leurs batailles.
Marcel Vasseur l’attendait dans un café vide au sous-sol d’une galerie d’art du sixième arrondissement. Un endroit tellement discret qu’il ne porta même pas de lunettes de soleil. Il était assis au fond, devant un expresso à moitié vide, un dossier fermé posé devant lui comme un trophée.
« Elise, dit-il en se levant. Merci d’être venue. »
Elle lui serra la main. Sa paume était sèche, sa poignée franche. Il ne la fit pas attendre.
« J’ai vu votre passage à Canal+. Vous avez de la présence. Malgré… le sujet. » Il marqua une pause. « Malgré le sujet, vous avez été intéressante. »
« Merci », dit-elle en s’asseyant. Elle n’ajouta rien. Elle avait appris avec Theo que le silence pouvait être une arme.
Marcel ouvrit le dossier. Il contenait un script, une photo de casting, une liste de financements. Il le poussa vers elle.
« Nous montons une adaptation des *Liaisons dangereuses*. Budget confortable. Réalisateur confirmé — Claire Fontane, celle du Prix à Venise. On a déjà signé deux acteurs majeurs. Mais le rôle de la Merteuil, celui qu’on n’arrive pas à boucler, celui qui demande une femme capable de jouer la manipulation et la vulnérabilité sans jamais montrer la couture — » Il tapota le script. « — celui-là, il est pour vous. »
Elise sentit son cœur battre plus vite. La Merteuil. Le rôle d’une vie. Un rôle qui demandait une actrice prête à tout.
« Pourquoi moi ? » demanda-t-elle, méfiante. « Ma carrière est en ruine, Marcel. Vous le savez. »
« Votre carrière est en *silence*, pas en ruine. Il y a une différence. » Il se pencha en avant. « Et j’aime les actrices qui ont faim. Les actrices qui ont quelque chose à prouver. Les actrices qui ont traversé le feu. Votre profil, en ce moment, il est parfait pour ce rôle vous savez pourquoi ? »
Elle secoua la tête.
« Parce que la Merteuil, c’est une femme qui a tout perdu et qui décide de tout reconstruire. Une femme qui comprend que la vertu est une monnaie, et qu’elle peut la dépenser. Vous êtes exactement ça. »
Elise aurait voulu protester. Mais elle ne trouva pas les mots.
Marcel poursuivit, un ton plus bas. « Il y a une condition. »
Bien sûr. Il y avait toujours une condition.
« Le projet de Theo Moreau. Ce film personnel qu’il essaie de monter. Nous avons des informations — le circuit Croisette, le fond lui a été refusé deux fois. Il cherche des financements désespérément. Ce contrat avec vous, c’est son ticket. Je le sais. » Il sourit. « Tout le monde le sait. »
Elise garda le visage impassible, mais quelque chose se serra dans sa poitrine. Theo avait vendu leur faux amour comme un produit. Elle le savait. Mais l’entendre dire par un producteur, dans un café vide, ça rendait les choses plus sordides.
« Nous allons lancer notre campagne de promotion juste après votre interview Canal+. Et dans cette campagne, vous — enfin, votre équipe, votre attachée de presse — vous ferez une déclaration claire. Une déclaration sur son film. Vous le qualifierez de… comment dire… *formulaïque*. Déjà-vu. Un film d’auteur sans auteur. Quelque chose qui assassine sa crédibilité auprès des financiers restants. »
« Quoi ? » Le mot sortit plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Elle se pencha en arrière, comme si on venait de la frapper. « Vous voulez que je détruise le projet de Theo pour avoir le mien ? »
« Je veux que vous jouiez votre carrière. » Marcel haussa les épaules. « Theo Moreau ne vous apportera rien. Il vous utilise comme un visage publicitaire — vous le savez, il le sait, nous le savons. Son projet, c’est une œuvre sur une actrice qu’il a perdue. Il écrit sur le passé. Moi, je vous propose d’écrire sur l’avenir. »
Elise pensa au manuscrit. À la scène qu’elle avait lue dans son étude, cachée dans un tiroir qui grinçait. Elle n’avait pas tout lu — Theo lui avait arraché des mains avant qu’elle ne puisse finir — mais ce qu’elle avait vu l’avait ébranlée. Une héroïne qui ressemblait à s’y méprendre à elle. Des dialogues qui reprenaient des phrases qu’elle avait prononcées dans des moments qu’elle croyait privés. Il n’écrivait pas sur une actrice qu’il avait perdue. Il écrivait sur *elle*.
Mais il refusait de l’admettre.
« Je ne peux pas accepter votre condition », dit-elle finalement. Sa voix était plus ferme qu’elle ne le pensait. « Le contrat… ma relation publique avec Theo… elle durera encore six mois. Si je le détruis professionnellement, je détruis aussi ma propre crédibilité. Les gens verront clair dans le jeu. »
« Vous croyez que les gens ne voient pas clair *déjà* ? » Marcel éclata d’un rire bref. « Elise. Tout le milieu sait que votre couple est un produit. La seule question, c’est qui va tirer la cartouche en premier. Si vous attendez que Theo vous lâche, vous vous retrouverez seule, le contrat rompu par lui, votre carrière encore plus morte qu’avant notre rendez-vous. Alors que si vous le devancez, vous devenez une femme qui prend son destin en main. Et ça, les studios adorent. »
Elle regarda le script. *Les Liaisons dangereuses*. Le nom de Claire Fontane, imprimé en haut, comme une promesse. Elle rêvait de travailler avec cette femme depuis l’école de théâtre.
« Je ne déciderai pas ici », dit-elle. « Il me faut une semaine. »
« Vous avez deux jours. » Marcel se leva. « Après votre interview Canal+, ma proposition s’envolera. Et je sais que vous êtes intelligente, Elise. Je sais aussi que vous êtes désespérée. C’est pour ça que je suis là. » Il prit le script et le glissa dans sa sacoche. « Vous savez où me trouver. »
Il partit sans un mot de plus. Elise resta seule dans le café vide, le regard fixé sur la table, à imaginer le rôle de la Merteuil, et à imaginer le visage de Theo quand il apprendrait ce qu’elle venait de faire.
Le pire, c’est qu’elle n’avait pas encore décidé quoi faire.
Mais elle savait ce qu’elle allait faire tout à l’heure, quand elle retournerait à son appartement : répondre à D’Ambert. Parce que si le producteur la menaçait, si Theo la méprisait, si Marcel Vasseur la courtisait comme un pion, elle avait besoin de savoir jusqu’où allait la vérité sur cette histoire.
Elle allait répondre à D’Ambert.
Et elle ne le dirait pas à Theo.
Elle sortit du café, retrouva la lumière grise de Paris, et son téléphone vibra dans sa poche. Un message de Theo.
*Répétition interview à 17h. Ne sois pas en retard.*
Elle regarda le message, puis le nom de D’Ambert en dessous avec ses trois messages non lus.
Elle avait deux heures.
Elle ouvrit le message du maître-chanteur.
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