Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 15: The Secret Meeting
La lumière du flash l’avait aveuglée une seconde, pas plus. Elise avait tourné la tête, le temps de comprendre ce qui venait de se passer, et déjà l’homme s’éloignait dans la foule du boulevard, son téléphone serré contre la poitrine comme un trophée. Elle était restée figée deux secondes de trop, la main sur la poignée de la porte de Vasseur, le soleil de l’après-midi parisien cognant sur son front.
Elle n’avait pas appelé Theo. Elle avait marché jusqu’à son appartement, les semelles de ses escarpins claquant sur le trottoir, et elle avait refermé sa porte sans allumer les lumières. Il était 17h04. Sa répétition avec Theo était dans moins d’une heure. Elle avait trente-cinq minutes pour décider quoi dire, quoi taire, quoi inventer.
Elle n’avait pas décidé.
Son téléphone vibra. Theo. Puis encore. Elle ne répondit pas. Elle s’assit sur le canapé et regarda l’écran s’éteindre, se rallumer, s’éteindre encore. À la quatrième tentative, un message claqua :
*Je sais. Je suis presque chez toi.*
Elise se leva. Elle fit trois pas vers la fenêtre, regarda sans voir les toits d’ardoise, puis revint vers la porte, incapable de s’asseoir. La sonnette retentit. Elle inspira, une fois, deux fois, et ouvrit.
Theo se tenait dans l’embrasure, téléphone à la main, l’écran allumé vers elle. La photo était nette — trop nette. Vasseur lui tenait la porte, la main dans le creux de ses reins, et sa tête à elle était penchée, en train de rire. On aurait dit une femme qui n’avait aucun secret, aucune urgence, aucune dette. On aurait dit une actrice en représentation.
— Entre, dit-elle, la voix plate.
Il entra. Il ne regarda pas l’appartement — il n’avait jamais vraiment regardé cet appartement — il posa son téléphone sur la table basse comme on pose une pièce à conviction.
— Tu vois le rendez-vous avec Vasseur, dit-il. Tu vois sa main sur ton dos. Tu vois l’heure — 14h20, hier. Et tu vois la nouvelle qui est sortie il y a une heure : « La liaison d’Elise Moreau : fin du contrat avec Theo Nolan ? »
— C’est une photo, Theo. Une seule photo.
— C’est Vasseur. Tu sais ce qu’il produit, et tu sais ce qu’il pense du film que je défends.
— Je sais ce que je dois faire pour ma carrière.
Le silence tomba — épais, chaud, comme l’air d’un studio sans climatisation. Theo fit un pas vers elle.
— Qu’est-ce qu’il t’a proposé ?
— Qu’est-ce que ça change ? Tu vas me dire que je dois refuser ? Que je dois continuer à jouer la jolie fiancée de couverture pour que ton projet puisse exister ?
— Mon projet existera sans ton rôle de faire-valoir, Elise. Ton image, par contre, ne survivra pas à une deuxième trahison publique.
— Ma trahison. Pars de là, toujours. C’est moi qui trahis. Toi, tu écris des scénarios en cachette, tu me mens depuis le premier jour, tu me sers des phrases glacées sur « le contrat » quand je te demande la moindre chose. Mais c’est bien moi qui trahis.
Elle avait haussé la voix. Elle entendit le tremblement dedans et le détesta. Theo croisa les bras, et c’est ce geste — cette forteresse — qui fit déborder son amertume.
— Qu’est-ce qu’il t’a proposé ? répéta-t-il.
Elle aurait pu mentir, encore. Elle aurait pu parler de D’Ambert, du théâtre, de n’importe quoi. Mais quelque chose en elle venait de lâcher, un fil qu’elle n’avait pas senti se rompre.
— Les Liaisons dangereuses. Merteuil.
La rumeur de la foule au loin, filtrée par la fenêtre, parut presque irréelle dans le silence qui suivit. Theo la regardait avec cette intensité qu’il réservait aux scripts qu’il aimait — mais il n’aimait pas cette scène-là.
— Et en échange ?
— En échange, je dis publiquement que ton film est une formule épuisée. Que tu tournes en rond.
Elle attendit sa colère. Elle l’avait déjà vu en colère, froid, distant — mais ce qui passa sur son visage était autre chose. Une fissure. Quelque chose qui ressemblait à de la fatigue.
— Tu sais à quoi j’ai renoncé pour ce « contrat », Elise ?
— À rien. Ta carrière est intacte. Tu es l’acteur sans scandale, la marchandise parfaite. Tu as besoin d’une fiancée temporaire pour obtenir ton financement, et moi j’ai besoin d’une couverture pour survivre. C’est un échange commercial. Je sais ce que c’est.
— Tu ne sais rien de ce que j’ai abandonné.
Sa voix s’était abaissée d’un cran — épuisée, nue, presque fragile. Il fit le tour du canapé et s’adossa à la fenêtre. La lumière déclinante dessinait une ombre sous sa mâchoire.
— Le financement de mon film. Mon film à moi. Pas celui dont tu parlais à Canal+, pas la fiction que mes agents ont fabriquée pour couvrir ta bouche. Le manuscrit que j’écrivais la nuit, que tu as lu sans permission, que tu as failli perdre dans une valise. Celui-là.
Elise déglutit.
— Le studio exigeait une image sans aspérités pour signer. Pas de scandale, pas d’histoires, pas d’interview qui sorte du cadre. C’est pour ça que je cherchais un contrat propre. Pour qu’on me laisse financer le truc que j’écris depuis cinq ans.
— Tu m’as engagée pour financer ton manuscrit ?
— Je t’ai engagée parce que tu étaits la seule personne assez grande pour qu’on croie à la comédie, et assez blessée pour ne pas avoir le choix d’accepter. Les deux éléments étaient nécessaires.
La dureté du constat lui coupa le souffle. Elle avait su que son désespoir était visible, mais l’entendre formulé par lui, avec cette précision clinique, faisait mal. Elle le dévisagea, cherchant l’ironie, moquant — elle ne trouvait que de la franchise. Une franchise qui, chez lui, ressemblait à une blessure ouverte.
— Et moi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que je suis dans l’équation ? Le matériau dont tu as besoin, disponible et jetable ?
— Tu es l’acteur de ton propre rôle, Elise. Tu es Merteuil sans contrat. Tu es d’un cynisme si parfait que tu ne vois plus chez moi que le cynisme, jamais le reste.
La phrase la déstabilisa. Elle pensa à la scène du manuscrit — le passage qu’elle avait lu, la femme perdue, la phrase de sa mère — et elle eut soudain la sensation que Theo avait un accès à des parties d’elle qu’elle-même verrouillait.
— Tu aurais dû me dire que le contrat servait ça, dit-elle. Que c’était pour ton œuvre.
— Tu voulais que je te dise quoi, en plein premier rendez-vous arrangé, que j’étais un acteur de studio qui ne vit que pour un manuscrit que personne n’a jamais lu ? Que la « petite amie » dont j’avais besoin n’était pas une image, mais une façade de plus pour protéger un projet que tout le monde aurait raillé ?
Il passa une main dans ses cheveux. Pour la première fois, elle vit combien il était exténué. Ce n’était plus le Theo de l’affiche, souverain et poli. C’était un homme qui avait mis sa propre œuvre en gage pour pouvoir la créer.
— Tu ne me trouves pas pathétique ? demanda-t-il, et la question n’était pas rhétorique. Depuis cinq ans, j’écris la nuit comme un adolescent. Je signe des contrats qui mentent à tout le monde, y compris à moi-même, pour garder la main sur ce texte. Et quand une femme entre dans ma cuisine à 2 heures du matin et vole le manuscrit au lieu de m’arrêter de le faire — elle croit que c’est un crime. Tu crois que c’est un crime, me lire ? Mais c’est la seule personne au monde qui m’a lu sans que je le demande.
Elise sentit sa gorge se serrer.
— Tu sais comment je t’ai écris, Elise ?
— Ne commence pas.
— Dans le rôle de la femme qui se noie. La femme qui ment si bien parce qu’elle croit que la vérité ne peut pas se dire. La femme qui dit « je vais bien » comme une technique.
Elle ferma les yeux. Il était en train de comprendre ce qu’elle cachait. Pas le nom de D’Ambert, pas la menace, pas le numéro vert — mais la structure d’elle, son squelette de mensonges. Et cela lui faisait plus peur que n’importe quelle photo volée.
— Une heure, dit-elle. J’ai une heure avant la répétition.
— Pour ?
— Pour te dire ce que je n’ai encore dit à personne. Le reste.
La question de Theo ne vint pas. Il laissa le silence s’installer, comme on tend une corde entre deux précipices. Elise avança jusqu’à la table, prit son téléphone, ouvrit le fil de messages — celui où la voix de D’Ambert, avec une précision de greffier, dénombrait ses dettes et ses défauts.
— Tu veux savoir qui m’appelle depuis des mois ? dit-elle. C’est lui. L’ex qui sait où j’étais chaque nuit pendant les tournages, et qui a décidé de me faire payer ma réussite à sa place. Il m’a demandé de venir seule, demain. Et je crois que si j’y vais, j’aurai peut-être une carrière après — mais peut-être que je n’aurai plus rien.
Theo lut les messages en quatre secondes, l’écran pâle dans la pénombre de l’appartement. Il leva les yeux vers elle.
— Demain, dit-il, vous n’irez pas seule.
— C’est une décision que je dois prendre seule, Theo.
— Vous avez pris des décisions seules toute votre vie, Elise. Ça se voit à chaque fois que vous dites « je vais bien ». Vous ne savez pas comment on se laisse aider. Pas même par un homme qui a écrit cinq ans pour comprendre comment vous fonctionnez.
La phrase la heurta — et en même temps, elle fit vibrer en elle quelque chose qu’elle n’avait pas éprouvé depuis longtemps : la certitude embarrassante d’être enfin regardée dans sa complexité, sans jugement réducteur.
Son téléphone vibra à nouveau. Le producteur.
— Laissez-le sonner, dit Theo.
— Vous n’êtes pas mon gardien, Theo.
— Non. Je suis votre partenaire. Du moins, ce que vous voulez bien laisser exister de notre partenariat — et je voudrais savoir si vous avez encore l’intention de m’accorder un rôle dans la scène de votre vie, ou si je reste seulement celui qui la lit à votre place.
La phrase resta suspendue entre eux. Elise baissa les yeux sur son téléphone : Vasseur avait envoyé un mot — *48 heures, toujours. Le temps ne s’arrête pas. Ni pour vous, ni pour lui.*
Elle releva la tête.
— Je ne suis pas votre rôle à écrire.
— Je le sais. C’est exactement ce qui m’a poussé à écrire sur vous.
Et dans la seconde qui suivit, Elise choisit de dire la prochaine phrase, celle qui allait décider de la suite :
— Demain, je vais le voir seule. Mais je vous laisse la localisation ouverte. Et si je vous envoie un mot précis, vous arrivez — vous, pas la police, pas vos agents. Vous me promettez que c’est vous qui venez ?
Theo soutint son regard, longuement, comme on mesure un poids.
— Je viendrai.
Le mot était simple. Il était nu. Et pourtant, dans la bouche d’un homme qui n’avait cessé de se protéger, c’était la chose la plus vulnérable qu’elle ait jamais entendue. Elle ne savait pas si c’était vrai, si c’était un rôle — mais elle choisit, pour l’instant, de le croire.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.