Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 16: The Opening Night
La salle de projection du Grand Rex baignait dans une lumière dorée artificielle, les projecteurs balayant le tapis rouge comme des langues de feu. Elise sentait le poids du tissu bleu nuit contre sa peau — cette robe que Theo avait choisie lui-même, décolleté sage, dos nu, élégance discrète qui murmurait plutôt qu’elle ne criait. Un choix calculé. Tout en elle était calcul, ce soir.
Les flashes crépitaient. Elise souriait, la main posée au creux du coude de Theo, ses doigts effleurant le tissu de son costume noir. Il se pencha vers elle, lèvres presque contre son oreille.
— Tu es magnifique. Joue la femme éperdue.
— Je joue la femme qui signe un chèque, murmura-t-elle en retour.
Il rit — un vrai rire, bref, surpris. Cela la déstabilisa plus que n'importe quel baiser simulé. Depuis la conversation de la veille, depuis qu'il avait vu les messages de D'Ambert sur son téléphone, quelque chose avait changé entre eux. Une trêve fragile, peut-être. Ou simplement la fatigue de deux combattants qui réalisent qu'ils se battent dans le même coin du ring.
La première du film de Theo — *L'Écho des Faubourgs* — attirait le gratin du cinéma français. Elise saluait d'un signe de tête les visages qu'elle reconnaissait, évitait soigneusement le regard de Marcel Vasseur, repéré à l'autre extrémité du tapis. Il lui restait trente-six heures pour répondre à son offre. Trente-six heures pour décider si elle détruirait le projet de Theo pour sauver sa carrière.
— Tu fixes Vasseur, dit Theo sans tourner la tête.
— Je vérifie que personne ne photographie notre complicité forcée.
— Il est venu te voir hier. La photo a fuité.
Elise sentit son estomac se nouer. Elle ouvrit la bouche pour inventer une explication, mais Theo l'interrompit.
— Pas maintenant. Dans une heure, quand nous serons seuls. Ce soir, nous sommes deux acteurs qui présentent un film. C'est tout.
Deux acteurs. Deux menteurs. Elise hocha la tête et laissa Theo la guider vers l'intérieur de la salle, la foule s'écartant comme une mer complaisante.
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En coulisses, après la projection — les critiques polies, les embrassades protocolaires, le champagne qui coulait sans jamais étancher — Elise chercha un moment de répit. Elle poussa une porte marquée *Privé* et se retrouva dans un corridor étroit, éclairé d'une lumière crue, où s'entassaient des caisses de matériel.
Un homme se tenait adossé au mur, un verre de whisky à la main. Il était plus âgé que Theo, les mêmes yeux — ce gris-vert qui semblait changer selon la lumière — mais le visage plus marqué, la mâchoire plus lourde. Il la regardait avec une intensité qui n'avait rien d'amical.
— Vous n'êtes pas censée être là, dit-il.
— Je cherchais les toilettes.
— Elles sont dans l'autre direction. Mais je suppose que les actrices savent toujours où trouver une sortie de secours.
Elise se raidit. Elle en avait assez des hommes qui la testaient.
— Et vous, vous êtes qui ? Le technicien qui critique le jeu des actrices depuis la régie ?
Il rit — un son grave, sans joie.
— James. Son frère.
Le sang d'Elise se glaça. Theo n'avait jamais mentionné de frère. Jamais. Dans leurs heures de répétition, dans leurs faux baisers et leurs vraies disputes, pas une seule fois le nom de James n'était apparu.
— Theo ne m'a pas parlé de vous.
— Évidemment. Je suis le frère honteux. Celui qu'on cache.
James poussa le mur et s'approcha, ses pas résonnant sur le béton. Il portait un costume qui coûtait sans doute une fortune mais semblait avoir été enfilé à la hâte, cravate desserrée, col ouvert.
— Savez-vous pourquoi Theo est si propre ? Si lisse ? Si parfait aux yeux du public ?
— Il est doué. Discipliné.
— Il est terrifié, corrigea James. Il y a quinze ans, notre père a été arrêté pour fraude financière. Un scandale énorme. Titres pendant des semaines. La famille détruite. Theo avait seize ans. Il passait ses examens à l'école de théâtre de Londres, cet été-là. Il a dû abandonner.
Elise resta immobile. James continuait, les mots comme des pierres jetées dans une eau calme.
— Notre père est mort en prison. Un an après son arrestation. Crise cardiaque. Theo en a porté la culpabilité — il n'était pas là, voyez-vous. Il répétait une scène de Roméo et Juliette pendant que notre père clamait son innocence à des murs de béton.
— Comment pouvez-vous savoir tout cela ? demanda Elise.
— Parce que j'étais là. J'ai payé les avocats. J'ai vendu notre appartement familial pour couvrir les dettes. Theo, lui, a construit méthodiquement une image inattaquable — pas de scandales, pas de controverses, pas de vies privées. Il contrôle chaque variable de sa carrière comme un scientifique contrôle une expérience. Et puis vous êtes apparue.
James s'arrêta à quelques centimètres d'elle. Il sentait le whisky et le tabac froid.
— Votre petit arrangement — parce que je sais, évidemment, que c'en est un — est la première chose qu'il fait qui ne soit pas parfaitement calculée. La première chose qui pourrait lui exploser au visage.
Elise soutint son regard. Elle pensa aux messages de D'Ambert, cachés dans son téléphone. Aux photos volées. À l'offre de Vasseur qui venait d'atteindre sa trentième heure. Elle pensa à ce qu'elle s'apprêtait à faire si elle acceptait — dénoncer le travail de Theo comme « formaté et sans âme » devant la presse.
— Pourquoi me dire tout cela ? demanda-t-elle.
— Parce que je veux que vous compreniez qui vous avez en face de vous. Theo a passé quinze ans à se construire. Vous, vous avez passé les dix dernières années à vous détruire. Vous êtes l'opposé exact de lui. Et pourtant, quand il vous regarde...
James laissa la phrase en suspens. Quelque chose dans son intonation changea, une fissure dans la carapace cynique.
— Ne le blessez pas, dit-il simplement. Il ne le survivrait pas. Pas une deuxième fois.
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Elise resta seule dans le corridor pendant une longue minute, le froid de la pierre traversant ses escarpins. Elle pensait à Theo sur le tapis rouge, souriant aux photographes avec une aisance si parfaite qu'elle semblait naturelle. Elle pensait à ses mains qui tremblaient légèrement quand il tenait son manuscrit — ce manuscrit qu'elle avait volé, lu, tenu entre ses doigts sans comprendre ce qu'il représentait.
Elle pensa à D'Ambert, à sa promesse de répondre à ses messages avant la répétition de dix-sept heures. À ce rendez-vous prévu pour demain, dans ce café près du canal Saint-Martin, où elle comptait bien se rendre seule malgré sa promesse à Theo.
Une porte s'ouvrit dans son dos.
Theo se tenait dans l'embrasure, les traits tendus.
— Je te cherchais. Vasseur est à l'intérieur. Il demande à te parler.
Elise sentit le poids combiné des secrets s'abattre sur ses épaules. James avait parlé de Theo comme d'un homme fragile dissimulé sous une armure de discipline. Mais Elise savait qu'elle-même portait une armure plus lourde — celle de ses mensonges, de ses omissions, de son ambition qui grimpait en elle comme une liane.
— Qu'est-ce qu'il veut ? demanda-t-elle.
— Il dit qu'il a une proposition à te faire. Une proposition qui pourrait changer ta carrière.
Theo la regardait — vraiment, profondément, comme s'il cherchait quelque chose dans ses yeux.
— Elise. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle aurait pu tout lui dire. Les quarante-huit heures. L'offre de Merteuil. La trahison qu'on attendait d'elle. Elle ouvrit la bouche.
— Rien, dit-elle. Ce n'est rien.
Le mensonge lui brûla la langue.
Derrière le sourire de Theo, elle vit l'ombre de James, les mots qu'il avait prononcés résonnant encore dans le corridor. Et elle comprit, avec une clarté glaciale, que dans trente-six heures elle devrait choisir entre sauver sa carrière et sauver l'homme qui se tenait devant elle — un homme qui portait déjà les cicatrices d'une vie entière de sacrifices.
Quelque part dans la salle, Marcel Vasseur l'attendait avec une proposition scellée.
Et quelque part dans un café près du canal Saint-Martin, D'Ambert préparait sans doute la rencontre du lendemain.
Elise suivit Theo vers la lumière, son cœur battant comme un compte à rebours.
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