Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 19: The Earring's Secret
Elle posa son sac sur la banquette, les doigts encore crispés sur la lanière de cuir. Le restaurant était presque vide à cette heure—quelques tables occupées par des couples qui chuchotaient, un serveur qui passait une serpillère près de la baie vitrée. Theo avait choisi l'endroit avec soin. Un lieu discret, loin des quartiers où on les attendait.
— Tu as l'air épuisée, dit-il sans préambule.
— Je n'ai pas bien dormi.
C'était un mensonge. Elle n'avait pas dormi du tout, hantée par la promesse faite à James et par le rendez-vous de Montparnasse qui l'attendait dans moins de douze heures. Theo la dévisagea un instant, puis détourna le regard. Il savait. Il savait qu'elle lui cachait quelque chose, et elle voyait bien qu'il en souffrait. Mais il ne la poussa pas. C'était leur nouvelle trêve silencieuse, fragile comme du verre soufflé.
— Camille a programmé une interview pour demain matin, dit-il en dépliant la serviette sur ses genoux. Sur Canal+. Elle va raconter sa version.
— Sa version de quoi ? De ma prétendue instrumentalisation ?
— De tout. De toi, de moi, du contrat. Elle veut présenter ça comme si tu m'avais piégé, comme si j'étais une victime naïve.
Elise rit, un son sec et amer. — C'est ironique, non ? Tout le monde me croit manipulatrice. D'Ambert me croit complice de son chantage. Camille me croit en train de te laver la réputation. Et toi...
Elle s'arrêta. Et toi, tu me crois capable de te trahir. La phrase resta suspendue, non dite.
Theo la regarda fixement. Il avait ce regard qu'elle commençait à connaître—celui qui cherchait la vérité dans les zones d'ombre de son visage. Puis quelque chose dans son expression changea. Il pencha la tête.
— Cette boucle d'oreille. Tu la portes toujours.
Elise porta instinctivement la main à son oreille gauche. La perle fine, sertie d'un anneau d'argent ancien, légèrement oxydé par les années. Elle ne s'en séparait jamais.
— Oui.
— Je l'ai remarquée dès le premier jour, au déjeuner avec ton agent. Tu l'as touchée trois fois en dix minutes. Comme un talisman.
Elle murmura, presque malgré elle : — Elle appartenait à ma mère.
Theo ne bougea pas, mais quelque chose s'adoucit dans sa posture. Il posa ses couverts.
— Tu ne m'en as jamais parlé.
— On ne se parle pas beaucoup, Theo. On se joue une comédie.
— Alors arrêtons ça. Juste pour ce repas. Juste pour cette heure.
Elise baissa les yeux vers la nappe blanche. Les messages de D'Ambert vibraient dans sa poche, un poids physique contre sa cuisse. Son téléphone caché, plein de menaces qu'il n'avait jamais vues. Et pourtant, ici, dans la lumière douce de ce restaurant presque vide, elle avait envie de lui dire la vérité. Toute la vérité. Qu'elle avait peur. Que Vasseur lui avait offert une porte de sortie qui ressemblait à une trahison. Que James lui avait demandé de ne pas le blesser. Que Montparnasse l'attendait, ce soir, et qu'elle ne savait pas si elle allait y aller ou brûler son téléphone dans le lavabo de l'hôtel.
— Ma mère est morte quand j'avais douze ans, dit-elle enfin. Cancer. Elle était actrice aussi, dans une compagnie de théâtre à Lyon. Rien de glorieux. Des pièces classiques qu'elle jouait devant trois cents personnes, dans des salles qui sentaient la poussière et le vieux bois.
— Elle t'a donné cette boucle d'oreille ?
— Elle m'en a offert une. Une seule. Elle m'a dit : « L'autre restera avec moi. Comme ça, on sera toujours reliées. » Et puis elle est morte, et je n'ai jamais réussi à porter l'autre. Ça aurait été comme admettre qu'elle ne reviendrait pas.
Le silence qui suivit était épais, vivant. Theo ne la regardait pas avec pitié—c'était ça qui la surprenait. Il ne la regardait pas comme une victime ou comme un projet de sauvetage. Il la regardait comme quelqu'un qui comprenait la perte.
— Je l'ai presque perdue, une fois, dit Elise dans un souffle. Il y a deux ans, à la sortie d'une première à Paris. Une bousculade. Camille m'a accroché le lobe en passant—accidentellement ou pas, je ne le saurai jamais. La boucle a glissé, a roulé sous une voiture. Je me suis jetée au sol, là, en pleine rue, devant les photographes qui mitraillaient. Je n'ai rien senti. Ni le froid du bitume, ni les flashs, ni les rires. Je n'ai pensé qu'à une chose : si je la perds, je perds le seul lien qui me reste avec elle.
— Tu l'as retrouvée ?
— Oui. Un inconnu l'a ramassée et me l'a tendue sans dire un mot. Je l'ai embrassé sur les deux joues. Il a dû me croire folle.
Theo sourit—un vrai sourire, pas celui qu'il offrait aux caméras. Un sourire qui creusait légèrement la joue droite et plissait les yeux.
— Ce jour-là, je n'aurais pas encore osé t'approcher, dit-il doucement. Mais je t'ai vue ramper sous une Peugeot en robe de soirée pour une boucle d'oreille de ta mère morte. Tu sais ce que j'ai pensé à ce moment-là ?
— Dis-moi.
— J'ai pensé que cette femme-là était la seule personne de ce milieu qui comprenait ce qui compte vraiment. Pas les contrats. Pas les rôles. Pas les couvertures de magazines. Les choses qui ne se remplacent pas.
Elise sentit ses yeux picoter. Elle cligna rapidement, se força à sourire. — C'est gentil de ta part, mais tu ne me connaissais pas encore. J'étais peut-être simplement en train de faire une crise de diva à propos d'un bijou.
— Non. On ne fait pas une crise de diva avec une perle ternie et un fermoir qui date de trente ans. On fait une crise de diva avec du diamant et une assurance. Ta boucle d'oreille n'a aucune valeur marchande. Et pourtant, tu as rampé au sol pour elle. Ça, ça ne s'invente pas.
Il y eut un moment de silence, où quelque chose passa entre eux—un pont jeté par-dessus des semaines de mensonges et de rendez-vous sous surveillance.
— Et toi ? demanda Elise, choisissant enfin la vérité plutôt que la prudence. Qu'est-ce que tu portes qui ne se remplace pas ?
Theo marqua un temps. Puis il sortit de la poche intérieure de sa veste un porte-cartes en cuir fatigué, ouvert. À l'intérieur, derrière une carte de crédit, il y avait une photo. Petit format, bords cornés. Un homme et un enfant sur une balançoire de jardin. Le père avait les cheveux sombres et le même sourire asymétrique que Theo. L'enfant riait aux éclats.
— Mon frère m'a dit que tu savais, pour mon père, murmura Theo.
— James m'en a parlé. Je suis désolée.
— Ne le sois pas. James ne t'aurait pas raconté cette histoire s'il ne te faisait pas confiance. Et je ne connais pas beaucoup de gens à qui James fait confiance en ce monde.
— Je t'ai fait une promesse, dit Elise lentement, pesant chaque mot. Et j'ai bien l'intention de la tenir.
La vérité dans sa bouche était amère. Elle savait que la promesse faite à James n'était pas encore testée. Montparnasse. Ce soir. D'Ambert et ses fichiers. Et pourtant, là, dans cette lumière, elle se sentait presque capable de tout laisser tomber pour rester dans cet apaisement.
Theo remit le porte-cartes dans sa veste et la regarda.
— Écoute. J'ai passé les dernières semaines à essayer de te deviner, de te protéger de mes ennemis quand tu étais peut-être la personne la plus dangereuse pour moi-même. Mais Camille peut parler demain matin devant des millions de téléspectateurs. Et je ne veux plus faire ça seul.
— Que proposes-tu ?
— Une trêve. Pas un contrat. Celui-là reste ce qu'il est, une coquille juridique qu'on devra dissoudre un jour. Mais pour Camille—on se bat ensemble. Tu arrêtes de me mentir, j'arrête de te surveiller. On trouve un terrain commun où on n'est plus des adversaires.
— C'est risqué. Tu ne me connais toujours pas assez pour me faire ce genre d'offre, Theo.
— Tu viens de me dire que ta mère t'a laissé une seule boucle d'oreille pour que tu ne sois jamais seule. Tu as raison : ce n'est pas le genre de chose qu'on révèle à un adversaire. C'est le genre de chose qu'on révèle à quelqu'un qui ne va pas t'utiliser contre toi.
Elise ouvrit la bouche pour répondre. Une sonnerie coupa la phrase à naître. Son téléphone dans sa poche—le vrai, pas le caché. Elle vérifia l'écran. Camille.
Elle ne décrocha pas. Mais la sonnerie avait rompu le charme, ramené la poussière du monde réel dans cette bulle de vérité qu'ils avaient construite autour de la nappe blanche.
— Laisse-moi au moins te dire une chose, répondit-elle lentement. Camille n'est pas ton seul problème. Elle n'est même pas le pire de mes secrets.
— Alors dis-le-moi.
— Je ne peux pas. Pas encore.
Theo soutint son regard longtemps. Il semblait réévaluer quelque chose, peser des hypothèses qu'elle ne pouvait pas encore comprendre.
— Alors je vais te dire ce que je sais déjà, dit-il enfin. Le bureau de ton frère a reçu un message de D'Ambert hier soir. Ton nom y figurait. Je ne sais pas ce qu'il dit exactement, mais si sa menace était vide, il n'aurait pas besoin de s'adresser à mon avocat.
Le sang d'Elise se glaça.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que James me l'a dit. Il me l'a dit avant de te parler. Il pensait que je devais le savoir.
— Oh.
Un seul mot. Toute la chimie de la conversation venait de changer de couleur. Theo savait pour D'Ambert—et il venait de le lui dire—afin de lui montrer qu'il choisissait malgré tout de la croire. Qu'il ne la protégeait plus ; il se battait à ses côtés.
Elle regarda la boucle d'oreille de sa mère, toujours à son lobe gauche. Le lien qui ne s'était jamais brisé. Et à cet instant, elle décida.
— Demain, dit-elle, le souffle court. Il y a quelque chose que tu dois voir. Sur mon téléphone.
— Quelque chose que tu ne m'as jamais montré ?
— Quelque chose que je n'ai montré à personne.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.