Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 22: The Fallout
La pluie avait cessé, mais l'humidité restait suspendue dans l'air parisien, collant aux vitres de l'appartement d'Elise comme une seconde peau. Elle avait insisté pour qu'ils viennent ici plutôt qu'à son hôtel — un endroit que Camille ne connaissait pas, disait-elle, bien que Theo soupçonnât une autre raison. Peut-être le besoin de poser ses affaires sur du vrai terrain, de se tenir dans un lieu qui n'appartenait qu'à elle.
La porte claqua derrière eux, et le silence s'installa, lourd et maladroit.
Theo fit un tour d'horizon : les murs blancs, les étagères remplies de livres aux dos froissés, la petite cuisine ouverte où traînait une tasse de café oubliée depuis trois jours. Un appartement de femme qui n'y vivait pas vraiment. Il s'arrêta devant une photo encadrée sur la cheminée — une femme plus âgée, souriante, les yeux plissés comme ceux d'Elise.
— Ta mère ? demanda-t-il sans se retourner.
— Oui. À Nice, l'été de mes douze ans.
Sa voix était neutre, mais Theo perçut la tension qui la parcourait. Le sac d'Elise tomba sur le canapé avec un bruit sourd.
— Je peux prendre une douche ? demanda-t-il. Je sens encore la pluie sur ma peau.
Elle acquiesça d'un geste vague, lui indiquant le couloir du menton. Il passa devant elle, s'arrêtant une seconde quand leurs épaules se frôlèrent. Elle ne recula pas. Il non plus. Puis il continua son chemin.
Sous l'eau chaude, Theo laissa la vapeur emplir ses poumons. Ses pensées tournaient en boucle : Marcus. Dix ans. Dix ans de confidences, de négociations, de rires dans les avions entre Londres et Los Angeles. Dix ans pour découvrir qu'on ne connaît jamais vraiment les gens. Il appuya ses paumes contre le carrelage frais, laissant l'eau ruisseler sur sa nuque. Le visage de Marcus — ce mélange de défi et de honte — restait incrusté sous ses paupières. Puis il pensa à Camille, à son interview qui commençait dans moins d'une heure, à la bombe qu'elle allait lâcher sans publiciste pour la contrer.
Il coupa l'eau. Dans le salon, il trouva Elise assise en tailleur sur le canapé, son téléphone à la main, les doigts crispés sur l'écran.
— Ils ont commencé ? demanda-t-il en nouant la serviette autour de sa taille.
— Dans vingt minutes. Camille a posté un teaser. Elle promet des révélations… explosivas.
Le mot français — explosivas — sonnait faux, trop espagnol. Theo s'assit à l'autre extrémité du canapé, laissant un coussin entre eux. Les gouttes d'eau de ses cheveux tombèrent sur ses épaules nues.
— Tu as des vêtements à me prêter, ou je fais de la drapé dans ta salle de bain ?
Un sourire furtif traversa son visage. Elle se leva, disparut dans la chambre, revint avec un t-shirt noir trop grand et un pantalon de jogging gris.
— C'était à mon frère, dit-elle. Il te sera peut-être juste un peu court.
Theo enfila le t-shirt, qui lui allait étonnamment bien en largeur mais s'arrêtait au-dessus des coudes. Il ne dit rien, mais l'odeur — une lessive douce, presque imperceptible — lui rappela quelque chose. Le visage d'Elise se détendit d'un cran.
— On commande quelque chose ? proposa-t-elle. Je sais que tu es plutôt caviar et champagne, mais il y a un super thaïlandais qui livre ici.
— Le même que celui de la photo ?
Elle cligna des yeux, puis éclata d'un rire court, surprenant.
— Oh, mon Dieu. C'était quand même plus intime, cette photo. Tu y penses encore ?
— J'y pense souvent.
Le silence qui suivit fut différent. Plus léger. Elise prit son téléphone et commanda, puis le posa sur la table basse — écran contre la surface, pour ne pas voir les notifications. Theo fit de même avec le sien, un geste qu'ils firent presque en miroir. L'un sans l'autre, on se serait peut-être accroché à ces écrans comme à une bouée. Mais ensemble, quelque chose dans la pièce semblait tenir la marée à distance.
— Quand j'étais petite, dit Elise sans préambule, je m'imaginais en monster. Une sorte de créature que les gens verraient un jour, au détour d'une conversation ou d'un baiser, et qui les ferait fuir.
Theo se tourna vers elle. Elle regardait la photo sur la cheminée.
— La vraie Elise, celle qui voulait trop, qui parlait trop fort, qui riait trop fort. Quand les caméras se sont braquées sur moi pour la première fois, j'ai pensé : voilà, ils vont voir. Ils vont enfin voir le monstre. Et si je joue la femme qu'ils attendent, peut-être que je pourrai les tromper assez longtemps pour obtenir ce que je veux.
— Et qu'est-ce que tu voulais ?
Elle baissa les yeux sur ses mains.
— Qu'on m'aime assez pour ne pas regarder de trop près.
Le thaïlandais arriva dans un sac en papier bruyant. Ils mangèrent en silence, assis par terre devant la table basse, les baguettes cliquant sur le carton. Le riz gluant collait aux dents de Theo. Il n'avait pas faim, mais il mâchait quand même, une manière de différer l'heure de vérité. Le poste de télévision éteint semblait les accuser.
— Camille passe dans dix minutes, dit enfin Elise.
Theo reposa la boîte en carton.
— On ne peut rien y faire maintenant. La regarder en direct, c'est lui offrir notre attention. Notre peur.
— Mais on doit savoir ce qu'elle dit pour préparer la riposte.
— Riposter en direct ? Non. On la laisse parler, on note ses armes, et on choisit notre terrain.
Elise se mordit la lèvre, une habitude qu'il commençait à reconnaître chez elle. Un geste de réflexion profonde, de calcul. Elle ouvrit la bouche pour répondre quand son téléphone vibra sur la table. Ils regardèrent tous deux l'écran illuminé.
📱 **VASSEUR** — « Votre décision sur Les Liaisons dangereuses doit être rendue avant demain midi. Je ne peux pas tenir l'offre plus longtemps. »
Elise laissa le téléphone vibrer jusqu'à ce qu'il s'arrête. Puis elle se leva, rangea la vaisselle sale sans un mot, et revint s'asseoir dans le canapé, les jambes repliées sous elle.
— Mon frère, dit-elle enfin, comme si le silence avait besoin d'être rempli. Lui et moi, on ne s'est jamais compris. Il est resté avec mon père quand mes parents ont divorcé. Je suis partie avec ma mère. Nos vies ont pris des chemins… parallèles. On se parle deux fois par an, aux enterrements et aux mariages.
— Et les monstres ? demanda Theo. Des deux côtés ?
— Lui, c'était un ange. L'enfant parfait. Bon à l'école, gentil, serviable. Moi, j'étais la tempête. La mauvaise graine. On me l'a répété assez souvent.
Il y avait de la colère dans sa voix, mais pas d'amertume. Une colère propre, presque satisfaite. Comme si elle avait fini par accepter cette étiquette et la portait comme un vêtement devenu confortable.
— Et toi ? demanda-t-elle en se tournant vers lui. Ta famille. James m'a dit… des choses.
Theo posa ses coudes sur ses genoux, les mains jointes.
— Mon père était un escroc. Pas un petit arnaqueur de quartier, mais un vrai. Des pyramides de Ponzi, des comptes offshore, des promesses vendues à des gens qui croyaient en lui. Il a ruiné des familles entières. Il a ruiné la nôtre par la même occasion.
— Comment tu t'en es sorti ?
— J'ai changé de nom.
Elle le regarda, sans jugement. Un simple regard qui lui demandait de continuer.
— J'ai abandonné le nom de mon père. J'ai pris celui de ma mère — enfin, l'équivalent anglais de celui de ma mère. J'ai construit ma carrière sur l'idée que je n'étais pas lui. Que je ne serais jamais lui. Fini, le mensonge, la manipulation, l'argent facile. J'étais l'acteur propre, l'homme sans scandale, le gars fiable. Tu sais ce que ça coûte, de maintenir cette façade pendant quinze ans ?
— Je commence à comprendre.
Le courant passa entre eux, tangible dans la lumière tamisée du salon. Theo entendait sa propre respiration, peut-être trop rapide. L'air était chargé de cette chose non dite qui pendait entre eux depuis le dîner, depuis les messages menaçants, depuis la pluie sur la rue.
— Qu'est-ce qu'on fait demain ? demanda-t-il, changeant de sujet avec maladresse.
— On va à Montparnasse. On affronte D'Ambert, ensemble. On lui montre qu'on n'est plus deux cibles isolées, mais une seule entité capable de se défendre.
Elle n'avait pas dit « un couple » — et pourtant c'était ce que ça voulait dire. Il ne la corrigea pas.
Elise se leva, prit deux verres dans le placard et sortit une bouteille de whisky de derrière les livres de cuisine.
— Pour une fois qu'on est chez moi, dit-elle en versant généreusement dans les deux verres, on boit comme des gens civilisés. Pas comme des acteurs en représentation.
Ils trinquèrent. Le métal des verres fit un tintement clair. Le whisky descendit avec une chaleur douce et amère. Theo remarqua qu'Elise, pour la première fois, semblait respirer profondément. Ses épaules étaient baissées. Son visage était ouvert, sans les couches de politesse et de défense qu'il y lisait d'habitude.
Il réalisa qu'il avait cessé, quelque part entre la douche et maintenant, de penser à elle comme à une partenaire sous contrat. Elle était là, chez elle, dans un t-shirt trop grand, les cheveux encore humides, et il se surprit à vouloir rester.
— Tu sais quoi ? dit-il en reposant son verre.
— Quoi ?
— On s'en fiche, de ce qu'elle va dire sur Canal+.
Elise esquissa un sourire, lent, presque timide.
— C'est la première fois depuis des années que je me sens presque à l'abri.
Le TV resta éteint. La pluie recommença à tomber contre les fenêtres, douce et régulière.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.