Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 23: The Script is Missing
Le lendemain matin, la lumière grise de Paris filtrait à travers les volets mal fermés de l’appartement d’Elise. Theo était déjà debout, les cheveux en désordre, vêtu du tee-shirt de son frère à elle. Il avait les yeux rivés sur son téléphone, puis sur la table basse où traînait son manuscrit—ou plutôt, ce qu’il en restait.
— Elise.
Sa voix était étrangement calme. Trop calme. Elle sortit de la salle de bains, une serviette autour du cou, encore humide.
— Thé ou café ? demanda-t-elle, ignorant le ton.
— Mon script. Il n’est plus là.
Elle s’immobilisa. Le silence prit une densité soudaine.
— Quoi ?
— Mon script. Le premier jet de *La Dernière Scène*. Il était dans ma sacoche, hier soir. Je l’ai posé sur le fauteuil en rentrant. Maintenant, il n’y est plus.
Elise s’approcha, les sourcils froncés. Elle regarda le fauteuil vide, puis la sacoche ouverte sur le sol, puis Theo.
— Tu l’as peut-être déplacé. Tu étais fatigué. On a bu, on a parlé…
— Je n’ai pas déplacé un script de cent vingt pages dans un studio que je ne connais pas. Je ne l’ai pas laissé dans un taxi. Je ne l’ai pas glissé sous un coussin par erreur.
Elle soutint son regard. Il y avait dans ses yeux quelque chose qu’elle ne lui avait jamais vu : une méfiance froide. Le poids de dix années de carrière, de trahisons silencieuses, de sourires de façade.
— Theo, je ne l’ai pas pris. Pourquoi est-ce que je prendrais ton script ?
— Pour le vendre, Elise. À un producteur rival. Tu en connais des dizaines. D’Ambert lui-même t’a proposé de l’argent. Et tu as désespérément besoin de ce contrat Liaisons dangereuses.
Elle sentit le sang lui monter aux joues.
— Tu me crois capable de ça ? Après tout ce qu’on vient de traverser ? Marcus, Camille, l’interview ? Tu me crois capable de te voler ton travail pour financer mon propre salut ?
— Je ne sais plus quoi croire.
Il passa une main dans ses cheveux, marcha jusqu’à la fenêtre, puis se retourna. Sa mâchoire était serrée, sa voix tremblait légèrement.
— Tu m’as menti. Pendant des semaines. Sur D’Ambert, sur ton téléphone caché. Tu m’as laissé croire que tout était réglé, que tu me faisais confiance. Et maintenant, le seul texte que j’ai écrit depuis deux ans—le seul truc qui n’appartienne qu’à moi—disparaît dans un appartement où il n’y avait que nous deux.
— Il n’y avait pas que nous deux, dit-elle, la voix plus aiguë. Il y a eu des livreurs. Est-ce que je sais, moi ? Peut-être que quelqu’un…
— Un livreur entre pour voler un scénario manuscrit ? Vraiment ?
Elle se dirigea vers lui, main tendue.
— Theo, écoute-moi. Je ne t’ai jamais volé. Pas ton script, pas ton travail, pas ton talent. Je peux être ambitieuse, maladroite, égoïste parfois. Mais pas ça. Jamais ça.
Il la regarda, et elle vit dans ses yeux la fissure—l’enfant anxieux qu’il avait évoqué la veille, celui qui avait peur de perdre ce qu’il construisait.
— Tu ne m’as jamais volé ? répéta-t-il lentement. Alors pourquoi est-ce que je me sens dépouillé depuis qu’on a signé ce contrat ?
Le mot tomba comme une lame.
— Parce que tu es fatigué, dit-elle doucement. Parce qu’on est tous les deux sous pression. Parce que Camille a réussi à semer le doute dans ta tête.
— Camille n’a rien à voir là-dedans.
— Marcus, alors. Ta propre agence t’a trahi. Tu cherches quelqu’un à blâmer.
Il se raidit. Sa voix devint dure.
— Tu ne peux pas tout mettre sur le dos de Marcus. Tu ne peux pas te cacher derrière mes peurs pour éviter de répondre à la seule question qui compte : as-tu pris mon script ?
— Non. Je ne l’ai pas pris.
Le silence. Long. Douloureux.
— Alors c’est quoi, ton explication ? demanda-t-il. Un fantôme ? Une coïncidence ? Ou bien tu es en train de me raconter une autre histoire, encore une, et je suis trop aveugle pour voir la vérité ?
Elle sentit les larmes monter, mais elle refusa de les laisser sortir. Pas devant lui. Pas maintenant.
— La vérité, Theo, c’est que tu as passé ta vie entière à ne faire confiance à personne. Tu as appris que les gens te quittent, te trahissent, t’utilisent. Et moi, je suis juste une autre personne qui entre dans ta vie avec un contrat et un plan de carrière. Alors bien sûr que tu me soupçonnes. C’est plus facile que de me croire.
Il soutint son regard un long moment. Puis il attrapa sa veste sur le dossier de la chaise, enfila ses baskets, et se dirigea vers la porte.
— Theo.
Il s’arrêta, dos tourné.
— Tu vas où ?
— Voir si quelqu’un, quelque part, peut me dire où est passé ce script. Peut-être que je trouverai des réponses. Peut-être que je trouverai autre chose.
— Si tu sors par cette porte, dit-elle, la voix brisée, c’est que tu as déjà décidé que j’étais coupable.
Il se retourna alors. Il avait les yeux rouges, lui aussi.
— Non. J’ai décidé que j’étais fatigué de vivre avec quelqu’un qui me cache la moitié de sa vie. Je ne suis pas ton adversaire, Elise. Mais je ne suis pas ton pantin non plus.
Il sortit. La porte claqua. Le bruit résonna dans l’appartement comme un coup de feu.
Elle resta immobile au milieu du salon, le sang battant dans ses oreilles. Puis elle se laissa tomber sur le canapé, le visage dans les mains, et pleura—de rage, de frustration, de solitude. Sa carrière s’effondrait. Sa réputation, déjà en lambeaux, brûlait sous les feux de l’interview de Camille. Et l’homme qui commençait à lui faire croire qu’elle pouvait être autre chose qu’une survivante venait de la traiter de voleuse.
Elle resta assise là pendant un long moment, jusqu’à ce que sa respiration redevienne régulière. Puis elle se leva, se moucha, et se mit à ranger l’appartement. Il fallait qu’elle fasse quelque chose. N’importe quoi.
Elle ramassa les verres vides, tira les rideaux, ramassa la sacoche de Theo restée au sol. À l’intérieur, un stylo cassé, un vieux ticket de métro, et un carnet noir. Le carnet privé de Theo. Elle le laissa. Elle n’était pas une voleuse, même si lui la croyait capable de l’être.
C’est en sortant les poubelles qu’elle le vit.
Un fragment de papier, froissé, noirci sur un côté, comme s’il avait été arraché à un feu. Elle se pencha, le ramassa, et le déplia avec des doigts tremblants.
C’était une page du manuscript. La scène finale. Le texte était en partie brûlé—quelques mots effacés, une ligne coupée—mais la signature de Theo, désormais obsolète, était encore lisible : *Fonds de tiroir, scène 47, version bêta.*
Elle regarda le fragment dans sa main, puis la poubelle, puis l’appartement. Quelqu’un avait été là. Quelqu’un qui savait exactement quoi chercher, et quoi détruire.
Quelqu’un qui n’était pas elle.
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