Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 24: The Burnt Page
Elle resta figée, le fragment calciné entre ses doigts. Le papier était gondolé, les bords noirs et friables, mais une ligne de dialogue restait lisible, comme une cicatrice sur la peau de la page. Theo était parti. La porte avait claqué. Et dans le silence de l'appartement, elle n'entendait plus que le battement sourd de son propre cœur.
Elle ne prit pas le temps de réfléchir. Elle enfila son manteau, glissa le fragment dans la poche intérieure, et sortit dans la nuit parisienne. Le métro la recracha près de la place de la Bastille, et elle marcha vite, les talons claquant sur le pavé mouillé.
Vivienne lui ouvrit en peignoir de soie, les cheveux encore humides, un verre de vin blanc à la main. Elle ne demanda pas pourquoi Elise était là à minuit passé. Elle s'écarta simplement, la laissant entrer, et referma la porte.
« Thé ou whisky ? » demanda-t-elle.
« Tu as vu l'interview de Camille ? » répondit Elise.
Vivienne haussa un sourcil. « J'ai vu assez de dégâts pour une soirée. Assieds-toi. »
Elise ne s'assit pas. Elle sortit le fragment calciné de sa poche et le posa sur la table basse en marbre, entre deux magazines people et un cendrier propre. Vivienne s'approcha, posa son verre, et l'examina longuement sans le toucher.
« C'est le script de Theo, » dit Elise. « Quelqu'un est entré chez lui et l'a volé. Il a brûlé une partie. Il croit que c'est moi. »
Vivienne saisit le fragment avec précaution, le retourna, l'approcha de la lampe. « Le papier est épais. Du coton. C'est du papier de qualité, pour un projet de passion. Pas une photocopie. »
« Il a travaillé dessus pendant des années. »
« Quelqu'un qui voulait juste le détruire n'aurait pas pris la peine de voler l'original. Il aurait tout brûlé sur place. » Vivienne remit le fragment sur la table et la regarda fixement. « Quelqu'un voulait la matière première. Les pages qui restent ont une valeur. Ce qui a brûlé, c'est un accident. Ou une messe en scène. »
Elise s'assit enfin, les mains à plat sur les genoux. « Tu penses que ce n'est pas lui qui l'a fait. »
« Je pense que Theo, malgré toute sa rigidité, n'est pas un imbécile. S'il avait trouvé une preuve solide contre toi, il ne se serait pas contenté de claquer la porte. Il aurait appelé son avocat. » Elle prit une gorgée de vin. « Il est parti parce qu'il est blessé, pas parce qu'il est convaincu. Il y a une différence. »
Elise ferma les yeux un instant. La fatigue pesait sur elle comme une chape de plomb. « Il m'a demandé si j'avais un motif. Et il a raison. J'en avais un. Je lui ai dit que je n'avais rien fait, et il est parti quand même. »
« Parce que la confiance, ce n'est pas un interrupteur qu'on allume, » dit Vivienne doucement. « Et toi, qu'est-ce que tu attends ? Tu es venue ici pour que je te dise que tu es innocente ? »
Elise rouvrit les yeux. « Non. Je suis venue pour que tu m'aides à trouver qui l'a fait. »
Vivienne la regarda un long moment, puis un sourire mince étira ses lèvres. « Bien. Montre-moi tout ce que tu as. »
Elise sortit son téléphone et fit défiler les messages qu'elle n'avait montrés qu'à Theo. Les menaces de D'Ambert. Les captures d'écran des conversations entre Camille et des intermédiaires. Et enfin, la photo qu'elle avait prise discrètement dans le bureau de Marcus quelques jours plus tôt : l'agenda ouvert sur la page du rendez-vous avec Camille, deux jours avant la fuite.
Vivienne étudia chaque image en silence, les doigts effleurant l'écran. Puis elle s'arrêta sur une capture de texte, plissant les yeux.
« Ce message de Marcus à Camille. Il dit : « Il ne saura pas ce qui l'a frappé. » Et la date ? » Elle montra l'écran à Elise. « C'est le lendemain du rendez-vous au café. »
Elise saisit le téléphone. « Theo m'a dit que Marcus était furieux qu'il veuille produire le script seul. Qu'il estimait avoir droit à un pourcentage sur la production, pas seulement sur le pitch. »
« Un agent qui perd un client de dix ans et qui découvre que ce client va produire son propre projet, sans lui ? » Vivienne se cala dans le canapé. « C'est un homme qui a besoin de se venger, et qui a les contacts pour monter une contre-offensive en quarante-huit heures. »
« Mais ça ne prouve rien. Il aurait pu parler avec Camille de n'importe quoi. »
« Le script de Theo est un objet. Un objet physique. Des pages papier, dans son bureau. Qui savait qu'elles étaient là ? Qui connaissait son emploi du temps assez précisément pour entrer quand il n'était pas chez lui ? »
Elise réfléchit. « Theo travaillait avec Marcus depuis dix ans. Marcus organisait ses plannings. Marcus savait quand il était en déplacement, quand il dormait chez moi, quand il était en réunion. Marcus avait les clés de l'appartement de Theo pour arroser les plantes. »
Le silence s'épaissit dans le salon. Vivienne termina son verre et le posa avec un claquement sec.
« Alors tu sais ce qu'il te reste à faire, » dit-elle. « Il faut une preuve matérielle. Pas une intuition. Pas une coïncidence de dates. Quelque chose qui relie Marcus à la disparition du script. »
Elise se leva, fit les cent pas devant la fenêtre. La ville scintillait en dessous, indifférente à son tumulte intérieur. « D'Ambert a des hommes à lui. Des anciens militaires. Mais si je passe par lui, je lui dois quelque chose. Je ne peux pas. »
« Tu n'as pas besoin de D'Ambert. Tu as besoin d'un accès. » Vivienne se leva à son tour, traversa la pièce et ouvrit un tiroir de son secrétaire. Elle en sortit une carte de visite, mate, sans fioritures. « Le gardien de l'immeuble de Marcus. Il s'appelle Fernand. Soixante-cinq ans, ancien flic, il déteste les patrons qui crient sur leurs assistants. Marcus lui a parlé comme à un chien, la dernière fois qu'il a fermé le bâtiment. Il se souvient de tout. »
Elise prit la carte. « Comment tu connais quelqu'un comme lui ? »
« J'ai fait des recherches sur Marcus quand Theo a commencé à me parler de ses projets. Je voulais savoir à qui j'aurais affaire, si les choses devenaient sérieuses. » Vivienne haussa une épaule. « Je suis une productrice prudente. Et je n'aime pas les hommes qui parlent mal aux gens qui tiennent leurs clés. »
Elise regarda la carte, puis la rangea dans sa poche, contre le fragment calciné. Deux objets. Une preuve d'un crime qu'elle n'avait pas commis, et une porte vers celui qui l'avait commis.
« Il faut que j'y aille ce soir, » dit-elle. « Avant que Marcus ne fasse disparaître d'autres preuves. »
« Il est minuit passé. »
« Pour quelqu'un qui entre dans des appartements la nuit, c'est le meilleur moment. » Elise se dirigea vers la porte, puis s'arrêta. Elle se retourna. « Vivienne. Merci. Pour ne pas m'avoir jugée. »
Vivienne croisa les bras, le visage adouci. « Je ne juge pas les gens qui se battent pour ce qu'ils aiment. Même s'ils ne savent pas encore que c'est ce qu'ils font. »
Elise baissa les yeux, puis sortit.
L'immeuble de Marcus était un bâtiment haussmannien froid, avec un digicode fatigué et des boîtes aux lettres alignées comme des soldats. Elle sonna au poste de garde. Une longue minute passa. Puis la porte s'entrouvrit, et un homme en pull de laine usé la dévisagea.
« Fernand ? » dit-elle. « Je m'appelle Elise Moreau. On m'a dit que vous vous souveniez de tout. »
Il la regarda, puis son regard tomba sur la carte qu'elle tenait. Il la prit, la retourna, et un semblant de sourire passa sur son visage fatigué.
« Vivienne, » murmura-t-il. Il s'écarta. « Entrez. Il fait froid. »
Dans la petite loge, il lui offrit un café qu'elle refusa poliment, et s'assit en face d'elle, les mains croisées sur les genoux.
« Qu'est-ce que vous voulez savoir ? »
Elle sortit son téléphone, afficha une photo de Marcus prise de loin lors d'une avant-première. « Lui. Est-ce qu'il est venu ici, il y a trois jours, à une heure inhabituelle ? »
Fernand plissa les yeux, réfléchit. « L'homme en costume gris, les cheveux plaqués ? Il est passé un peu après vingt-deux heures. Il paraissait nerveux. Il tenait un sac de sport, ce qui était bizarre, parce que je ne l'ai jamais vu porter autre chose qu'une mallette. »
Le cœur d'Elise s'accéléra. « Vous vous souvenez s'il a été longtemps ? »
« Vingt minutes. Pas plus. Il est ressorti en regardant son téléphone, et il a failli laisser tomber le sac. Le sac était plus léger en sortant, je crois. Il marchait différemment. » Fernand haussa les épaules. « C'est peut-être rien. Mais un homme qui porte un sac lourd et ressort léger, moi je remarque ça. Vingt ans de police, ça sert à ça. »
Elise composa lentement un numéro. « Il y a une caméra de surveillance dans le hall ? »
« La caméra du hall, elle est cassée depuis trois mois. La copropriété ne veut pas payer les réparations. » Il sourit, sans joie. « Mais la caméra du parking souterrain, celle-là, elle fonctionne. Parce que le président du conseil syndical s'est fait rayer sa voiture, l'an dernier. »
Elle le regarda. « Le parking souterrain a une issue vers l'escalier de service. »
« Oui. »
Elle sentit les pièces du puzzle s'emboîter dans son esprit, une à une. Marcus était entré par le hall, avec un sac plein de pages volées. Il était ressorti par le parking, le sac plus léger, après avoir brûlé une partie du script dans la cave de l'immeuble — la cave où Theo avait un espace de stockage, assez proche de son appartement pour que quelqu'un qui connaissait les lieux puisse y accéder sans attirer l'attention. Le feu partiel n'était pas un accident. C'était un message.
« Merci, Fernand, » dit-elle en se levant. « Vous venez de me sauver. »
« Sauver, » répéta-t-il. « Un mot lourd. »
Elle était déjà dans la rue, le téléphone à la main. Elle composa le numéro de Theo. Il sonna une fois. Deux fois. Trois fois. Puis la messagerie.
« Theo, » dit-elle, la voix tendue mais ferme. « Je sais qui a pris ton script. Ne raccroche pas. Je reviens chez toi. J'ai trouvé quelque chose. »
Elle coupa la communication et leva les yeux vers le ciel nocturne, où les nuages s'amoncelaient au-dessus de la ville. Demain, il y aurait la confrontation avec D'Ambert, l'interview de Camille à digérer, le délai de Vasseur. Mais ce soir, il n'y avait qu'une seule chose qui comptait : retrouver Theo avant qu'il ne fasse une bêtise, et lui prouver qu'elle n'avait jamais été son ennemie.
Le problème, c'était elle n'avait pas encore de preuve définitive. Juste la parole d'un gardien et un fragment calciné. Et elle savait que, pour un homme comme Theo, les mots ne suffiraient jamais.
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