Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 25: The Confession
La salle de conférence de l’hôtel Lutetia bourdonnait comme une ruche électrique. Elise se tenait à l’arrière, dos collé au mur de velours grenat, les yeux fixés sur l’estrade où Camille, rayonnante, trônait derrière un pupitre de micros. À ses côtés, un producteur inconnu, costume anthracite et sourire carnassier, et—Elise cligna des yeux pour vérifier—Marcus. Son agent, celui de Theo, trois heures après que Theo lui ait signifié son renvoi.
Le cœur d’Elise se serra. Elle chercha Theo dans la foule des journalistes. Il était au troisième rang, mâchoire crispée, poings serrés sur les genoux. Il n’avait pas répondu à son message vocal, mais il était là. Il avait dû voir l’annonce, comme tout Paris.
«—Et c’est avec une immense fierté que nous annonçons l’adaptation prochaine du premier long-métrage scénarisé par notre talentueux Marcus Delacroix, disait Camille, voix mielleuse. Un projet que nous croyons destiné au Festival de Cannes.»
Le producteur acquiesça. Marcus, livide, n’osait regarder personne.
Une main se leva dans la salle. «—Le scénario de qui, exactement ? Marcus n’a jamais écrit une ligne de sa vie.»
Chuchotements. Camille, imperturbable : «—Marcus a développé ce projet en secret. Une histoire d’amour tragique, très personnelle. Nous avons signé avec un réalisateur de premier plan. Tournage dans trois mois.»
Elise vit le dos de Theo se raidir. Il se leva. Lentement. La salle entière tourna la tête.
«—Ce scénario, dit Theo d’une voix grave qui portait jusqu’au fond de la pièce, appartient à ma compagne. Il a été volé dans son appartement, il y a trois jours.»
Un silence de plomb. Camille sourit, faussement confuse. «—Théo, quelle drôle d’accusation. En plein lancement public de mon projet ? Tu es peut-être jaloux que ton agent te dépasse.»
«—Marcus n’est plus mon agent, dit Theo en avançant dans l’allée. Je l’ai viré ce matin. Pour trahison.»
Marcus se leva, mains tremblantes. «—Théo, ce n’est pas ce que tu crois…»
«—J’ai retrouvé une page brûlée du manuscrit dans la poubelle de son bureau, continua Theo. Et un gardien de nuit m’a confirmé l’avoir vu quitter l’immeuble avec un sac volumineux, à trois heures du matin.»
Les flashs crépitaient. Camille perdit une seconde son sang-froid. «—Vous n’avez aucune preuve.»
«—J’ai votre confusion, répondit Theo, maintenant à un mètre de l’estrade. Et j’ai votre agenda, quand on verra le contrat signé entre ta production et son agence. Allez, Marcus. Dis-leur. Dis-leur combien tu m’as vendu.»
Marcus recula. «—C’était une question de survie, murmura-t-il. Tu refusais les rôles, tu brûlais tes chances. Camille m’a offert le double de mes commissions.»
Un cri dans la salle. Les journalistes se ruèrent vers l’estrade. Theo bondit, attrapa Marcus par le revers de sa veste. «—Tu as volé mon travail. Mon histoire. Ma vie privée.»
«—C’était juste un script, hoqueta Marcus. Juste un script.»
Theo balança son poing. Le bruit sourd de chair contre chair rebondit contre les vitraux de l’hôtel. Marcus s’effondra, le nez éclaté, sous une salve de flashs. Camille cria, recula. Le producteur tenta d’intervenir, reçut un coude dans la poitrine.
Elise bougea. Elle traversa la foule, fendant les corps agglutinés, jusqu’à Theo qui se tenait au-dessus de Marcus, souffle court, poings rouges. Il tremblait. Les caméras le fixaient. Un homme public frappant son agent en direct, sans filtre, sans façade.
Elle saisit son bras. «—Arrête. Arrête, maintenant.»
Theo tourna la tête. Ses yeux, d’habitude si maîtrisés, étaient nus. «—Il a pris ma vie, Elise. Il l’a prise et il l’a vendue.»
«—Je sais, murmura-t-elle. Mais ce n’est pas comme ça qu’on la récupère.»
Elle se tourna vers les micros. Cent visages, cent objectifs, mille voix en attente. Son cœur battait vite, trop vite. C’était la fin. Elle le savait. La seule issue pour sauver Theo des gros titres de demain était de tout faire exploser aujourd’hui.
«—Je dois vous dire quelque chose, commença-t-elle, la voix posée malgré le chaos. Quelque chose que je n’ai pas le droit de taire.»
Le silence retomba, plus dense encore. Elle sentit le regard de Theo sur elle, une question muette.
«—Theo Moreau et moi, nous ne sommes pas un couple, dit-elle. Nous ne l’avons jamais été.»
La salle entière retint son souffle. Un murmure incrédule parcourut les rangs.
«—C’était un contrat, enchaîna-t-elle. Six mois d’une fausse idylle pour sauver ma carrière après mon scandale. Pour lui, pour redorer une image qu’il n’avait jamais ternie. Une simple transaction médiatique.»
Theo fit un pas vers elle. «—Elise, ne fais pas ça…»
«—Mais aujourd’hui, poursuivit-elle, les yeux brillants, en regardant cet homme debout dans un champ de ruines qu’il n’a pas causées, en le voyant se battre pour une histoire que je n’ai pas volée, pour une confiance que je n’ai jamais méritée—je me rends compte que le contrat n’a jamais été le problème.»
Le visage de Theo se décomposa. Il comprit trop tard.
«—Le problème, c’est que j’ai signé pour jouer un rôle, et que j’ai fini par croire au personnage. Theo, ajouta-t-elle, doucement, pour lui seul, je ne sais plus où s’arrête ce que je fais semblant de ressentir et ce que je ressens vraiment. Tout ce que je sais, c’est que ce matin, avant même de retrouver cette page brûlée, j’aurais voulu que le script soit à moi. Pour te le rendre intact.»
Un long silence de cristal. Puis Camille éclata de rire—un rire clair, victorieux, qui figea chaque repère dans la salle.
«—Eh bien, dit-elle en ajustant son corsage. Voilà une promotion inespérée pour mon projet. La fausse idylle la plus médiatisée de l’année s’effondre en direct. Et en prime, on sait qui écrit vraiment les belles histoires.»
Theo, toujours debout, regarda Elise. Son visage n’exprimait ni colère, ni soulagement. Juste une douleur calme et profonde, celle de l’homme qui vient de perdre le dernier mensonge qui le protégeait.
«—Tu avais raison, dit-il enfin. Tout est faux. Même nous.»
Il tourna les talons. La foule s’écarta comme une mer noire et il disparut par la porte latérale, laissant Elise seule au centre de l’arène, sous les lumières aveuglantes, le mensonge de sa confession encore suspendu dans l’air comme une fuméeâcre.
Camille souriait. Marcus saignait doucement. Et quelque part, très loin, le téléphone d’Elise vibra contre sa cuisse : Vasseur. Midl. Le délai. Dépassé.
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