Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 26: The Aftermath
Les flashs crépitaient encore derrière ses paupières closes. Elise était adossée au mur froid de la cage d'escalier de service, les mains tremblantes, le souffle court. Elle avait fui la salle de presse par l'issue dérobée, laissant derrière elle un chaos de questions hurlées et de visages médusés. Son téléphone vibrait sans fin dans sa poche — des notifications, des appels, des messages. Elle ne voulait rien voir.
Elle resta là, immobile, jusqu'à ce que le silence revienne. Puis elle monta les marches une à une jusqu'à son appartement, ouvrit la porte, et le trouva.
Théo était assis sur le canapé, la tête dans les mains. Il n'avait pas allumé les lumières. La ville brillait derrière la baie vitrée, indifférente à leur naufrage.
— Tu es parti, dit-elle doucement.
— Je suis revenu.
Elle s'approcha, s'arrêta à deux mètres de lui. Il releva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais secs.
— J'ai écouté ton message. Dix-sept fois.
Elise déglutit.
— Et tu l'as cru ?
— Sur le moment, non. Ensuite, j'ai pensé à Marcus. À la façon dont il a toujours su trouver mes failles. Comment il a attendu que je sois le plus vulnérable pour frapper. Et puis j'ai pensé à toi — à cette salope de conférence de presse où tu as tout balancé pour me sauver de moi-même.
Il se leva lentement.
— Pourquoi tu as fait ça, Elise ? Tu viens de te tirer une balle dans le pied. Devant tous les médias. Pour quelqu'un qui t'a accusée de vol et qui est parti en claquant la porte.
— Parce que tu ne méritais pas de te faire détruire par Marcus. Pas après ce qu'il t'a fait.
Théo la regarda longuement.
— Tu sais ce que Camille va en faire ? Cette déclaration ?
— Oui. Elle va dire que j'ai toujours menti, que je ne suis qu'une actrice désespérée qui invente des histoires pour rester pertinente. Elle va utiliser mes propres mots pour m'enterrer. Et nous avec.
— Et Vasseur ? Ton contrat ?
Elise détourna les yeux.
— Il est mort. Il était déjà mort quand j'ai ouvert la bouche.
Un long silence s'installa. Le téléphone d'Elise vibra encore. Elle l'éteignit et le posa sur la table.
— Je crois qu'on a besoin de parler, dit-elle. Vraiment parler. Pas comme des associés. Pas comme des partenaires de contrat.
— Je sais.
Il retourna s'asseoir, et elle prit place à l'autre bout du canapé, les jambes repliées sous elle.
— Le script, commença-t-elle. Ce que tu as écrit. Marcus l'a volé, mais toi — tu l'as écrit pour quelqu'un. C'est pas une fiction, Théo. On le sent à chaque mot.
Il resta silencieux si longtemps qu'elle crut qu'il allait se lever et partir encore. Mais il parla :
— Elle s'appelait Charlotte. On avait vingt-trois ans. On était étudiants à Londres, moi en écriture, elle en médecine. On s'était rencontrés dans un pub près de King's Cross. Elle détestait mon accent français, je trouvais le sien ridicule. On ne s'est plus quittés pendant trois ans.
Sa voix était calme, presque détachée, comme s'il racontait l'histoire d'un autre.
— Elle est morte d'un anévrisme. D'une seconde à l'autre. On était en train de se disputer — une bêtise, un truc à propos de quelqu'un de sa famille. Elle est partie en claquant la porte, et le lendemain matin, ils m'ont appelé de l'hôpital. Elle n'avait pas eu le temps d'arriver aux urgences.
Elise sentit son cœur se serrer.
— Théo…
— Je n'ai jamais écrit sur elle. Jamais. Pas jusqu'à ce script. C'était la première fois que j'osais y toucher. Et il est parti. Comme elle. Je l'ai perdu deux fois.
Il baissa la tête.
— Voilà pourquoi je n'aime pas m'attacher. Ou plutôt : voilà pourquoi j'ai peur. Parce que chaque fois que j'aime quelqu'un — vraiment, profondément — ils finissent par me quitter. Charlotte est morte. Marcus a trahi. Et toi…
Il la regarda enfin.
— Toi, tu as fait la seule chose que je ne pensais pas possible. Tu as tout sacrifié pour moi, en public, et tu es restée quand je suis parti.
— Je n'avais nulle part où aller. C'est mon appartement.
Il rit — un petit rire triste, presque involontaire.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
Elise hésita. Puis elle se rapprocha de lui sur le canapé.
— Je vais te dire un truc que je n'ai jamais dit à personne. Tu te souviens de ce que je t'ai raconté sur mon enfance ? Les chuchotements dans les couloirs, les parents qui ne me regardaient jamais vraiment ?
Il acquiesça.
— C'est pas tout. Quand j'avais quatorze ans, ma mère m'a dit qu'elle regrettait de ne pas avoir avorté. Le jour de mon anniversaire. Elle riait en le disant, comme si c'était une blague. Mais je n'ai jamais réussi à oublier cette phrase.
Théo tendit la main, hésita, puis posa ses doigts sur les siens. Léger. Interrogateur.
— Et pourtant, tu es devenue actrice. Tu as fait du regard des autres ton métier.
— Parce que si je n'existais pas dans leurs yeux, je n'existais pas du tout. La scène était le seul endroit où quelqu'un me voyait vraiment. Et en face de la caméra, pour un instant, j'étais quelqu'un qu'on aime.
Sa voix se brisa légèrement sur le dernier mot. Il la laissa respirer.
— Et maintenant ? demanda-t-il doucement.
— Maintenant, je me suis fait connaître du monde entier comme une menteuse. Alors j'imagine que j'ai réussi à me détruire d'une manière que même ma mère aurait admirée.
Il retira sa main. Mais pas pour la repousser : il se tourna vers elle, posa les deux mains sur ses épaules.
— Tu n'es pas une menteuse. Ce que tu as dit à la presse — que tu tombes vraiment amoureuse de moi — ce n'était pas un mensonge.
— Comment tu peux en être sûr ?
— Parce que je te connais, Elise. Parce que je t'ai regardée défendre un homme qui t'a accusée de vol. Parce que tu as laissé ton propre contrat mourir cette après-midi pour me sauver. Et parce que — il marqua une pause — parce qu'il y a quelque chose dans la façon dont tu dis mon nom.
Elle le regarda, cherchant dans ses yeux une trace de moquerie. Il n'y en avait pas.
— Dis-moi que c'est faux, murmura-t-il. Dis-moi que ce que j'ai vu à la tribune était du jeu, et je te croirai.
Le silence s'étira. À travers la fenêtre, les lumières de Paris clignotaient dans la nuit.
— Je ne peux pas.
Il poussa un long soupir, comme s'il venait de retenir son souffle pendant un siècle. Puis il sourit — un sourire vrai, presque déconcertant de simplicité.
— Bien. Parce que je crois que moi aussi.
Un téléphone vibra sur la table. Les deux jetèrent un œil. L'écran d'Elise affichait un nom : VIVIENNE.
— Je devrais… dit Elise en tendant la main.
— Non. Pas encore. Laisse-les cuire dans leur jus une nuit. Demain, on affrontera ça ensemble.
Elle retira sa main sans répondre. Le téléphone s'arrêta de vibrer. Une notification apparut : un message de Vivienne. Elise le supprima sans le lire.
— On devrait commander à manger, dit-elle.
— Il est minuit passé. Tout est fermé.
— Le Thaï au coin livre jusqu'à une heure.
Il la regarda avec une nuance d'amusement.
— Tu gardes toujours un plan de secours.
— Et toi, tu continues de me surprendre.
Le repas arriva quarante minutes plus tard, livré par un coursier qui ne les reconnut pas. Ils mangèrent silencieusement d'abord, puis parlèrent. De tout et de rien — de leurs films préférés, des pires critiques qu'ils avaient reçues, des acteurs qu'ils détestaient secrètement, de leurs recettes de famille ratées. Vers trois heures du matin, Elise riait d'une histoire où Théo avait oublié son texte en plein festival de Cannes et avait improvisé un monologue sur le fromage.
— C'est vrai ? demanda-t-elle, les larmes aux yeux.
— Je te jure. Le directeur du festival a cru que c'était écrit. Il m'a demandé où je l'avais trouvé. J'ai dit que c'était un hommage à mon grand-père. Mon grand-père était architecte.
Elle éclata de rire, la première fois depuis des semaines que ce rire montait de son ventre et non de ses lèvres.
— Remarque, dit Théo en reposant sa bière, je crois que c'est à ce moment-là que Marcus a compris que je pouvais me débrouiller tout seul. Et que j'étais une menace pour lui.
Elise s'adossa au canapé, le visage détendu sous la lumière douce.
— Qu'est-ce qu'on fait demain ?
— Demain, on est encore en vie. On a un toit. On a des preuves — des fragments de preuves — et on a un ennemi commun qui croit avoir gagné.
— Camille a ma confession. Elle peut la diffuser en boucle.
— Elle peut. Mais elle ne peut pas inventer ce qui s'est réellement passé entre nous. Personne ne le peut.
Elise tourna son verre entre ses doigts.
— On est peut-être en train de se tromper nous-mêmes, Théo.
— Peut-être. Mais ce soir, je n'ai pas envie de vérifier. Ce soir, j'ai juste envie de rester là, avec toi, sans caméras, sans contrats, sans Marcus. Juste un acteur en disgrâce et une actrice qui a tout perdu.
Elle laissa un silence passer.
— On est un beau désastre.
— Le plus beau que j'aie jamais vu.
Leurs regards se croisèrent. Quelque chose dans l'air changea — une tension différente, plus douce, plus dangereuse. Elise sentit son cœur battre plus vite.
Elle se pencha. Lentement. Offrant à l'autre la possibilité de reculer, de changer d'avis, de prendre une porte de sortie.
Il ne bougea pas.
Ses lèvres rencontrèrent les siennes. Un baiser léger, fragile, inattendu. Puis ils se séparèrent, et il appuya son front contre le sien.
— Ça va créer des complications, murmura-t-elle.
— On en a déjà des tonnes. Une de plus ne changera rien.
Il s'écarta, une lueur dans les yeux.
— Mais tu as raison. Demain, il va falloir répondre à plein de questions. Pour l'instant, reste avec moi. Juste ici. Encore un peu.
Elise acquiesça. Elle s'allongea sur le canapé, la tête posée sur un coussin, et il s'installa au sol à côté d'elle, le dos contre le meuble, un bras reposant près de la sienne.
Dehors, la ville grignotait la nuit sans se soucier d'eux. À l'intérieur, pour la première fois depuis des semaines, le silence n'était plus une menace.
Il était une promesse.
Quand le jour se leva enfin, gris et sale sur Paris, ils étaient toujours là. Théo dormait à moitié, la tête contre le bras d'Elise. Elle ne bougea pas. Elle laissa la lumière du matin les toucher sans se cacher.
Et pour la première fois de sa vie, Elise Moreau crut que peut-être — juste peut-être — elle pouvait être aimée pour ce qu'elle était réellement, et non pour ce qu'elle jouait.
Ce fut sur cette pensée fragile qu'elle s'endormit enfin, le visage tourné vers lui.
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