Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 28: The Investor's Gamble
Le plateau de tournage n’était rien qu’un hall d’hôtel désaffecté, éclairé par des projecteurs poussiéreux. Elise attendait, adossée à une colonne, quand le téléphone de Theo vibra. Il était à deux mètres d’elle, son carnet de notes à la main, le regard vissé sur le portable.
— C’est un numéro suisse, articula-t-il sans relever les yeux.
— Marcus ? demanda-t-elle, la gorge soudain sèche.
— Non. L’indicatif est Genève, mais c’est pas son ton. Ça fait trois appels.
Il finit par décrocher, et elle vit son visage changer—non pas de colère ou de peur, mais d’une concentration intense, presque médicale. Il écouta, hocha la tête une fois, puis demanda :
— Quelle condition ?
Le silence dura assez longtemps pour qu’Elise retienne son souffle. Theo raccrocha. Il avait les yeux ailleurs, quelque part dans la poussière dorée qui flottait entre eux.
— Tu connais un certain Victor Almeida ? dit-il.
— Le financier brésilien ? Celui qui a produit le dernier Guérande, celui qui a fait quatre prix à Cannes ? Il m’a approchée l’an dernier pour une adaptation, mais le projet est mort quand le scandale a éclaté. Pourquoi ?
— Il vient de me proposer de produire mon script. Pas celui qu’on m’a volé. Je t’avais dit que j’avais commencé autre chose, un nouveau texte, après Charlotte. Il ne l’a jamais lu, mais il en a entendu parler par un intermédiaire. Il veut le financer.
— C’est une bonne nouvelle, non ? Theo, ça veut dire que tu n’as plus besoin de…
— La condition, coupa-t-il en la regardant droit dans les yeux, c’est que tu sois la tête d’affiche. L’héroïne. Le rôle principal. Sans toi, pas de film.
Le silence retomba. Elise sentait le battement de son propre cœur dans la paume de ses mains.
— C’est un piège, lâcha-t-elle. Il veut faire un coup de pub. Engager la scandaleuse pour attirer l’attention sur le projet que le public croit volé.
— C’est ce que je me suis dit aussi. Almeida sait que l’histoire du vol nous a discrédités tous les deux. Il veut retourner ça, en faire une histoire de résilience.
— Et ça fonctionnerait, souffla-t-elle. Les gens aiment les combacks.
— Pas si le script est mauvais, dit Theo. Je ne veux pas que tu portes un projet raté juste parce que tu me dois de l’argent. Je t’ai donné les trois cent mille euros pour Marcus, pas pour acheter ton talent.
Elle se détacha de la colonne et vint se planter devant lui.
— Je ne te dois pas mon talent, Theo, mais je te dois une vérité. Tu as écrit ce texte après elle. Après Charlotte. Tu me l’as dit ce matin, les yeux encore rouges d’avoir pleuré dans mes bras. Si ce script parle de ce que je pense qu’il parle…
— Il parle d’un homme qui apprend à faire confiance à quelqu’un après avoir perdu l’amour de sa vie. Il parle de l’impossibilité de recommencer. Il parle de moi, évidemment.
— Il parle de nous.
Elle dit ça simplement, sans ironie ni reproche. Il y eut un long souffle entre eux.
— Je ne l’ai même pas fini, dit-il. Il manque les deux derniers actes. Je ne sais pas comment se termine l’histoire.
— Alors on va la terminer ensemble.
— Tu ne l’as pas lu.
— Je t’ai vu l’écrire depuis que je te connais, répondit-elle. Dans la façon dont tu tournais les pages de ton carnet, dans les silences que tu laissais dans les conversations. Le premier jet te faisait peur, n’est-ce pas ? Peur que ce soit trop personnel, trop visible, trop toi.
Il ne nia pas. Il se passa une main sur la nuque, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Elise le vit regarder ailleurs.
— Almeida donne sa réponse dans quarante-huit heures, dit-il. Il veut une preuve de bonne foi. Une lecture à deux, dans son bureau, devant ses avocats.
— Un pitch de comédien, dit-elle.
— Une audition.
— Alors il faut qu’on s’y prépare. Pas pour lui. Pour nous.
Il finit par lui sourire—un sourire fatigué, incertain, mais réel.
— Tu es en train de me convaincre de faire la seule chose que je voulais éviter.
— Je te convaincs de faire ce que tu veux faire depuis que tu as rencontré Almeida. Te relancer. Nous relancer.
— Et si ça nous détruit ?
— On est déjà à terre, dit Elise, avec une douceur qu’elle ne se connaissait pas. Ce projet ne peut que nous relever. Ou nous prouver qu’on peut tomber ensemble, sans nous faire mal.
Quelque chose se dénoua dans les épaules de Theo. Il sortit son carnet, le feuilleta jusqu’à une page noircie de ratures, releva des yeux soudain très clairs.
— Le personnage principal s’appelle Julien. Il revient dans la ville où il a enterré sa fiancée, dix ans plus tard, pour vendre la maison. Il croit qu’il va régler ça en une semaine. Mais il rencontre une voisine qui… elle ne le laisse pas partir. Elle le force à tout regarder en face.
— Et elle, elle a quoi, la voisine ? demanda Elise.
— Elle fuit sa propre vie. Elle a fait une erreur publique, une faute professionnelle qui l’a détruite. Elle est venue s’enterrer dans la campagne pour éviter les regards. Et puis elle rencontre ce type qui a peur d’aimer.
— C’est nous.
— C’est l’histoire que je n’arrivais pas à finir parce que je ne savais pas si j’y croyais encore. Est-ce qu’on peut se reconstruire après avoir tout cassé ? Je n’en savais rien, avant ce matin.
Il la regarda. Le regard était nu, sans froid, sans calcul. Elise vit qu’il avait cessé de jouer son rôle. Et elle se demanda si elle-même avait encore un rôle à jouer.
— On le fait, dit-elle d’une voix qui la surprit. On rend visite à Almeida. On lui lit ce que tu as. Et s’il dit oui, on tourne.
— Et s’il dit non ?
— Alors on saura qu’on a essayé. Et toi, tu sauras que tu as fini le texte. Ça, personne ne pourra te le prendre. Pas Marcus, pas la presse, pas le public.
Theo rangea son carnet. Il se passa la main sur les yeux, une seconde, puis il dit, très bas :
— J’ai peur de finir ce script, Elise. Parce que si je le finis, il existe. Et s’il existe, il peut échouer. Il peut être moqué, comme ce qu’on m’a volé l’a été.
— L’échec fait partie du métier.
— Je ne parle pas du script. Je parle de ce que je vais avoir écrit dessus. Elle, et toi, et moi. Tous mélangés. Je ne sais pas si je survivrai à voir ce que j’ai vécu réduit en deux heures de cinéma.
Il s’approcha d’elle. La distance entre eux était presque nulle.
— Mais j’ai envie d’essayer, avec toi.
Il tendit la main, paume ouverte. Elle y posa la sienne.
— Alors on y va lundi, dit-elle.
— Almeida veut un texte complet avant la réunion. Je dois écrire les deux derniers actes ce week-end.
— Alors, on écrit. Ensemble. Toi avec ton carnet, moi avec mes yeux dans le dos pour que tu ne t’enfuies pas quand ça deviendra trop dur.
Il rit—un petit rire, bref, mais vrai.
— C’est le rôle le plus dur que j’aurai jamais confié à une actrice.
— Je ne suis pas actrice avec toi, maintenant.
Il n’y eut rien de plus que ça. Il sortit son téléphone, commença à écrire un message à Almeida. Puis il s’arrêta, leva les yeux.
— Quarante-huit heures, dit-il lentement. Marcus a peut-être d’autres copies. D’autres fichiers. Si ce projet aboutit, il va s’y attaquer. Il faut que ce soit étanche. Tu as toujours les images de la caméra du parking ?
— Dans un coffre chez Vivienne. Je n’ai pas osé y toucher.
— On va en avoir besoin. Pas contre Marcus—déjà fait. Contre toi.
— Contre moi ?
— Pour lui prouver que le script que tu défendras est le mien, pas la copie qu’il a volée. Il faut monter notre traçabilité avant qu’il ne monte la sienne.
Elle ne lui demanda pas ce qu’il voulait dire. Elle le savait. Marcus ne s’arrêterait pas avec une preuve détruite et un billet de banque. Il avait laissé filer les images trop facilement, parce qu’il avait un autre plan.
Et ce plan venait peut-être de se nommer : Almeida. Qui avait besoin d’une héroïne attachée à un projet pour attirer les projecteurs. Qui produisait Guérande, le studio où Marcus avait commencé sa carrière.
Theo vit ses pensées se durcir.
— Tu t’es fait la même réflexion ?
— Almeida est le genre d’homme qui appelle trois fois sans laisser de message, dit-elle. Ce n’est pas de l’enthousiasme. C’est de la précipitation. Quelqu’un l’a mis en relation avec nous, et ce quelqu’un veut que ce projet voie le jour très vite. Avant que quelqu’un d’autre le propose.
— Marcus ne peut pas produire deux adaptations du même texte sans que ça se voie.
— Non, mais il peut te faire signer un contrat qui t’enlève les droits de ta propre histoire, si tu signes dans l’urgence. Il peut faire en sorte que le vol devienne légal en te poussant à accepter une offre trop belle pour être refusée.
Le portable de Theo vibra à nouveau. Ils regardèrent l’écran. Même numéro suisse.
Il décrocha, écouta une seconde, puis demanda, la voix neutre :
— Monsieur Almeida, avant de confirmer, j’ai une question. Par quel intermédiaire avez-vous eu vent de mon script ?
Le silence dura. Elise vit les traits de Theo se contracter—puis se détendre.
— Merci, dit-il, puis il raccrocha.
Il se tourna vers elle. Le regard était différent.
— Il m’a répondu que c’était une recommandation personnelle d’un associé genevois, très discret, qui préférait rester en coulisses. Il n’a pas donné son nom.
— Marcus a un associé à Genève ?
— Il a surtout un plan, dit Theo. Almeida ne savait rien du vol du script avant l’annonce de Camille. C’est Marcus qui l’a mis sur ce projet. Il ne veut pas t’aider, Elise. Il veut t’attacher à un film qu’il contrôlera indirectement, pour te garder sous sa main quand il aura besoin d’une autre faveur.
Elle sentit le froid lui descendre le long de la colonne.
— Et toi ? fit-elle. Tu veux toujours qu’on lui dise oui ?
Il prit son carnet, l’ouvrit, regarda les pages blanches des deux actes manquants.
— Je veux écrire l’histoire que je veux raconter. Et je veux que tu en sois la voix. Si Almeida est l’homme de Marcus, alors on lui donnera notre version de la scène. On lui jouera l’audition qu’il mérite.
— On lui jouera un rôle ?
— On lui jouera le rôle de deux artistes naïfs prêts à tout pour leur projet. Et pendant qu’il croira nous tenir, on aura le temps de finir le texte, de sécuriser les droits, et de retourner le jeu contre celui qui croit toujours nous contrôler.
Il lui tendit la main à nouveau. Cette fois, elle ne la prit pas immédiatement. Elle la regarda, puis le regarda, lui.
— Si on fait ça, dit-elle, on entre dans son monde. On joue encore. Encore des masques. Encore des mensonges. Tu es sûr de vouloir ça, après ce qu’on s’est promis ce matin ?
— Ce qu’on s’est promis, c’est de le faire ensemble, tu t’en souviens ? Pas de se cacher de la réalité. Marcus va venir nous chercher. Je préfère l’affronter sur un terrain où on a une chance de gagner.
Elle prit sa main.
— Alors je te suis. Mais je ne signerai rien avant d’avoir lu chaque mot de ce script.
— Tu liras tout. Et je n’écrirai rien que tu ne puisses pas défendre devant un tribunal.
Ils restèrent là, main dans la main, au milieu du hall désaffecté, les projecteurs poussiéreux qui passaient encore de l’or au gris. Le plan n’était pas propre. Il était dangereux, peut-être même un peu fou.
Mais pour la première fois depuis des semaines, Elise sentait qu’ils ne subissaient plus le jeu. Ils venaient de choisir de le jouer.
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