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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 4: First Public Date

La Capeline sentait l’argent et le pouvoir, un parfum d’huîtres et de champagne qui aurait dû me mettre à l’aise. Au lieu de cela, chaque lustre en cristal semblait braquer un projecteur sur ma nuque, et chaque murmure des autres dîneurs me paraissait être un commentaire sur ma chute.

Theo, lui, était un caméléon. Assis en face de moi, costume bleu nuit parfaitement coupé, il souriait comme si nous étions seuls au monde. Le serveur venait de déposer nos entrées — des Saint-Jacques snackées, une sauce citronnée qui semblait dessinée pour les caméras — et Theo porta son verre à ses lèvres avec une désinvolture étudiée.

« Tu manges trop lentement, » murmura-t-il entre deux gorgées, son sourire ne vacillant pas. « Les photographes préfèrent les images où l’on parle, pas où l’on mastique. »

Je laissai ma fourchette retomber sur l’assiette. « Je ne savais pas que mon rythme de mastication faisait partie du contrat. »

« Clause 12, paragraphe 3. » Il haussa un sourcil. « “Les repas publics seront consommés à un rythme permettant la capture de moments conversationnels spontanés.” »

« Tu as écrit ça ? »

« Vivienne a suggéré l’esprit, j’ai formulé la lettre. » Il tendit la main par-dessus la table, effleurant mes doigts. Le contact était calculé, sans doute, mais la chaleur de sa peau me surprit malgré moi. « Rapproche-toi, Elise. Ton profil gauche est meilleur. »

Je me penchai, non sans un serrement de mâchoire. « Et si je refuse ? »

« Alors la photo de demain montre une actrice boudeuse au dîner romantique, et le titre sera “Elise Moreau, la capricieuse qui n’a pas le sens du spectacle”. » Il se pencha plus près, son souffle effleurant ma joue. « Tu sais mieux que moi ce que les tabloïds font d’un cliché mal interprété. »

Il avait raison. Je détestais qu’il ait raison.

Le dîner se déroula comme une chorégraphie invisible. Theo riait à mes remarques, même les plus acides, transformant mes sarcasmes en flirt mutin. J’inclinais la tête, je jouais avec mes cheveux, je feignais une intimité que je ne ressentais pas — non, que je refusais de ressentir. Le champagne aidait. La lumière tamisée aidait. Le fait que Theo soit, malgré toute ma rancœur, irritant de beauté, n’aidait pas du tout.

Mais la fatigue avait commencé à creuser en moi. Les semaines de scandale, les négociations, la signature du contrat, la tension de cette mise en scène perpétuelle — tout cela pesait sur mes paupières comme du plomb. Lorsque Theo raconta une anecdote sur le tournage de sa dernière série — quelque chose à propos d’un cascadeur et d’une mouette — je laissai mon regard dériver vers la fenêtre. Une seconde. Deux secondes. Peut-être dix.

L’éclair du flash arriva comme une gifle.

Je sursautai, braquée vers la vitre. Là-bas, de l’autre côté du carreau, un homme en veste sombre baissa son appareil photo et vérifia son écran avec un sourire carnassier. La photo était prise. Le cadrage était bon. Et mon visage, dans cet instant, n’avait rien d’une femme amoureuse.

« Bordel, » soufflai-je.

Le visage de Theo se tendit imperceptiblement. Il posa sa main sur la mienne — un geste public, lent, délibéré. Puis il pencha la tête et laissa échapper un rire. Un vrai rire, profond, qui plissa ses yeux et secoua ses épaules. Il le prolongea, le modula, y ajouta une petite secousse de tête comme si je venais de lui raconter la blague la plus drôle du monde.

Je compris. Il donnait au photographe une autre image. Candid, joyeux, complice. L’anti-bouderie.

Mais dans ses yeux, je vis autre chose. Un avertissement.

« Là, » murmura-t-il, son rire retombant en un sourire paresseux. « Maintenant il a deux photos. La tienne d’ennui et la mienne de joie. Devine laquelle les tabloïds choisiront ? »

« Celle qui vend, » répondis-je sèchement.

« Exactement. Et celle qui vend, c’est celle qui raconte une histoire. » Son pouce caressa ma main — un geste qui aurait pu être tendre, qui était en réalité une correction stratégique. « Tu as eu un moment de fatigue, Elise. Ce n’est pas grave. Mais on ne baissera pas la garde avant la fin du sixième mois. »

Je retirai ma main comme si sa peau était brûlante.

« Ne me touche pas comme si j’étais une marionnette dont tu tires les ficelles. »

Le visage de Theo perdit son sourire. Un éclat froid passa dans ses yeux, vite remplacé par une neutralité studieuse. « Je ne tire pas de ficelles. Je répare les erreurs. C’est mon travail. »

« Ton travail, c’est de me mettre en scène pour sauver ta carrière de l’oubli. »

Le silence entre nous dura trois battements de cœur. Les autres tables bourdonnaient, les verres tintaient, et quelque part derrière la vitre, le photographe avait déjà disparu dans la nuit londonienne avec la preuve de notre discorde.

Theo posa sa serviette sur la table. « Je crois que nous avons terminé. »

« Enfin. »

Nous réglâmes l’addition — il insista, évidemment, avec un sourire de façade adressé au maître d’hôtel — et sortîmes dans la fraîcheur de la nuit. La voiture l’attendait, noire et luisante, portière déjà ouverte par un chauffeur impassible. Theo me fit signe de monter la première. Je m’engouffrai sans un mot, m’enfonçant dans la banquette de cuir.

Il s’assit à l’autre extrémité, une distance nette entre nous. Les lumières de Londres défilèrent en traînées dorées derrière les vitres teintées.

Le silence était plus éloquent que nos disputes.

« Le photographe était au coin de la rue, » dis-je enfin, la voix basse. « Positionné au nord, comme tu l’avais prévu. »

Theo tourna la tête vers moi. « Oui. »

« Mais celui-là, qui a pris mon visage par la fenêtre ? » Je le fixai dans la pénombre de l’habitacle. « Il n’était pas à ton angle. Il était au sud. »

Un pli se creusa entre ses sourcils. « Quoi ? »

« Il regardait vers la sortie, pas vers le restaurant. » Ma voix tremblait légèrement, mais je poursuivis. « Il ne prenait pas des photos d’un couple enlacé. Il photographiait mes réactions. Il savait exactement quand j’allais regarder par la fenêtre. »

Le visage de Theo se figea. Il sortit son téléphone, fit défiler quelque chose, puis le rangea sans commentaire.

« Tu as raison, » dit-il enfin. « Ce n’était pas l’un des miens. »

Le mot résonna entre nous : *les miens*. Comme si la rue était un territoire quadrillé, et que quelqu’un d’autre venait d’y pénétrer.

« Qui d’autre sait que nous sommes ici ce soir ? » demandai-je.

Theo ne répondit pas tout de suite. Il fixait la fenêtre, ses mâchoires serrées, un muscle tressautant dans sa joue.

« Quelqu’un qui veut que cette histoire échoue, » dit-il enfin. « Et qui est prêt à s’en assurer personnellement. »

La voiture s’arrêta devant mon hôtel. Theo ne bougea pas.

« Je vais enquêter, » dit-il. « D’ici à demain, je saurai qui a loué ce photographe. »

Je poussai la portière, mais je me retournai avant de sortir. « Et si c’est la même personne qui a orchestré la fuite des photos avec Abel Lacroix ? »

Theo soutint mon regard. La lumière du réverbère dessinait des ombres dures sur ses traits.

« Alors nous n’avons pas seulement un contrat, Elise. Nous avons une guerre. »

Je claquai la portière sans répondre. Mais les mots restèrent avec moi, lourds et glacés, alors que je traversais le hall lumineux de l’hôtel.

Sous le bras, mon sac semblait plus lourd. Et je savais que cette nuit, je n’allais pas dormir.