Le Contrat de Façade
Lire le chapitre 5: The Earring's Return
Les phares de la voiture balayèrent la façade de son immeuble londonien avant de s'éteindre, plongeant la rue dans une pénombre mouillée. Elise ne bougea pas tout de suite. Elle avait les doigts crispés sur le dossier en cuir posé sur ses genoux, le contrat toujours chaud de la soirée, et le poids de la scène de La Capeline encore lourd dans sa poitrine.
Théo coupa le moteur. Le silence s'installa, dense, entrecoupé par le claquement régulier des essuie-glaces qu'il éteignit d'un geste sec.
— Vous voulez que je vous raccompagne jusqu'à la porte ? demanda-t-il, la voix neutre, presque professionnelle.
— Non. Je connais le chemin.
Elle ouvrit la portière, mais sa cheville heurta quelque chose de métallique sous le siège. Elle se pencha machinalement, les doigts tâtonnant sur la moquette. Quand elle se redressa, elle tenait une petite boucle d'oreille en argent, un motif de lune fine et délicate, dont le fermoir était tordu.
Son souffle se coinça.
— Vous l'aviez laissée tomber l'autre jour, dit Théo. Dans la voiture, au premier rendez-vous. Je l'ai trouvée en rentrant.
Elle ne répondit pas. Ses doigts se refermèrent sur l'argent froid, et la sensation la traversa comme une décharge — le souvenir de sa mère ajustant cette même boucle devant le miroir, la veille de l'opération, ses mains légèrement tremblantes. *« Pour qu'il y ait un peu de lune avec toi partout où tu vas. »*
— Vous auriez dû me la rendre plus tôt, dit-elle, la voix plus dure qu'elle ne l'avait voulue.
Théo haussa un sourcil. Un éclat de pluie courait le long de la vitre, découpant son profil en ombres mouvantes.
— J'aurais pu. Mais je me suis dit que vous préféreriez la récupérer dans un contexte moins public. La dernière fois, elle a glissé sous les projecteurs.
Elise remonta le col de son manteau. Elle ne pouvait pas lui dire que ce n'était pas un bijou de scène, ni un accessoire oublié d'un tournage. Que cette boucle d'oreille était la seule chose de sa mère qu'elle portait encore sur elle — et qu'elle l'avait perdue sans même s'en rendre compte.
*Négligente.*
Le mot claqua dans son esprit, froid et accusateur, comme la voix de Vivienne. Elle était devenue si absorbée par la performance qu'elle en avait laissé tomber les seules ancres réelles de sa vie.
— Merci, dit-elle simplement.
Elle referma la portière sans attendre de réponse et marcha vers son immeuble. Sous la pluie fine, la boucle d'oreille lui brûlait la paume comme un reproche.
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Le lendemain matin, son téléphone vibra avant même que son café soit infusé.
Le premier message venait de Vivienne, un lien vers un article du *Daily Mirror* : « Elise Moreau et Theo Ashford : le dîner qui en dit long. » On y voyait une photo volée — elles étaient partout, celles-là, même quand on croyait les avoir contrôlées — où Théo se penchait vers elle, la main frôlant la sienne. La légende évoquait une « alchimie indéniable » et un « nouveau couple puissant du cinéma européen ».
Elle fit défiler. *Le Guardian* avait repris l'information, plus prudemment. *Vanity Fair* parlait d'une « renaissance médiatique » pour elle. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #MoreauAshford commençait à prendre de l'ampleur.
Tout fonctionnait. L'engrenage tournait.
Alors pourquoi avait-elle ce goût amer dans la bouche ?
Elle posa le téléphone et ouvrit le contrat, relu une énième fois. Aux clauses de contrôle d'image, de sorties publiques obligatoires, de langage corporel à adopter — une nouvelle ligne avait été ajoutée dans la marge, de l'écriture fine de Théo. *« Toute apparition non planifiée sera gérée par une improvisation conjointe et un signal discret convenu à l'avance. »*
Le signal discret. Il avait dû l'ajouter après La Capeline, après le photographe inconnu. Il préparait déjà la prochaine embuscade.
Soudain, le téléphone vibra de nouveau. Cette fois, un numéro inconnu, un message vocal.
Elle hésita, puis appuya sur lecture.
— *Mademoiselle Moreau ? Ici Julien D'Ambert. Je travaille pour le compte d'une certaine personne qui a vu vos photos récentes. L'argent n'est pas un problème, et votre réputation non plus, si vous acceptez de vous montrer moins... réservée sur les circonstances entourant votre précédent engagement avec Abel Lacroix.*
La voix était polie, trop polie. Le genre de politesse qui précède toujours une menace raffinée.
— *Je vous laisse un numéro où me joindre. Nous pourrions discuter d'un arrangement. Il serait dommage que quelqu'un d'autre — un photographe, par exemple — mette la main sur les photos que personne n'a encore vues.*
La messagerie se tut.
Elise resta immobile, le téléphone collé à l'oreille, le cœur battant à un rythme qu'elle connaissait bien : celui d'une panique naissante. Les photos que personne n'avait encore vues. La nuit avec Abel — il y avait donc des clichés plus compromettants que ceux du tabloïd. Une preuve directe, peut-être, qui pourrait détruire tout ce que le contrat avec Théo avait commencé à reconstruire.
Elle rappela Vivienne.
— Quelqu'un vient de me contacter. Il a des photos d'Abel. Plus compromettantes que celles qui ont fuité.
Silence à l'autre bout. Puis, la voix de Vivienne, tendue :
— Combien il veut ?
— Il n'a pas dit. Il veut d'abord me voir. *« Discuter d'un arrangement »*.
— Ne vas pas seule.
— Je n'ai pas le choix. Si je refuse, il les lâchera sans doute aux médias, et dans une semaine, tout ce que Théo et moi construisons s'écroulera.
Le silence de Vivienne en disait long.
— Et Théo ? demanda finalement l'agente.
Elise regarda la boucle d'oreille posée sur la table, la lune d'argent qui semblait briller faiblement dans la lumière grise du matin.
— Théo croit que tout est sous contrôle, dit-elle. Il n'a pas besoin de savoir.
Mais même tandis qu'elle prononçait ces mots, quelque chose en elle se contracta. Ils avaient signé un contrat qui stipulait une transparence totale sur les menaces extérieures. Une clause qu'elle violait déjà.
Elle enfila l'autre boucle d'oreille — celle qu'elle avait encore — et glissa celle retrouvée dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. La lune d'argent contre son cœur, comme le dernier rempart de quelque chose que personne ne pourrait lui voler.
Le rendez-vous avec Julien D'Ambert fut fixé pour le soir même, dans un bar discret du quartier de Soho. Elise sortit de son appartement sans prévenir personne. Elle n'était plus l'actrice qu'on manipule. Cette fois, elle allait découvrir qui tirait les ficelles — même si, pour cela, elle devait marcher seule vers un piège inconnu.