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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 6: Family Dinner

Le trajet vers la maison de son père fut un silence tendu, interrompu seulement par le ronronnement du moteur. Elise regardait défiler la campagne anglaise, les haies basses et les cottages de brique qui se fondaient dans le gris du ciel. Elle n’était pas venue ici depuis la mort de sa mère, trois ans plus tôt. Chaque kilomètre qui la rapprochait de cette maison de Colchester ravivait une odeur de renfermé, de bois ciré et de reproches muets.

« Tu es sûre que c’est une bonne idée ? » demanda-t-elle sans se retourner vers Theo.

Il conduisait avec une assurance tranquille, une main sur le volant, l’autre posée sur le dossier de son siège. Il portait un pull bleu marine parfaitement ajusté, une barbe naissante cultivée avec soin. Il avait l’allure d’un gendre idéal. C’était précisément pour cela qu’elle le détestait un peu.

« C’est le contrat », répondit-il. « Rencontre avec la famille. Section 4, alinéa 2. Tu as signé. »

— Le contrat prévoit mes parents. Il aurait pu prévoir un avertissement sur mon père.

— Tu m’as dit qu’il était difficile. Pas que c’était un obstacle.

— Il y a une différence entre difficile et hostile. Mon père n’a pas approuvé un seul choix de ma vie depuis que j’ai annoncé vouloir devenir comédienne à quinze ans. Il m’a dit que je vivais dans le mensonge. C’était prophétique, non ?

Theo lui lança un regard en coin. Elle vit dans ses yeux un calcul rapide, une évaluation de sa vulnérabilité. C’était ce qu’il faisait toujours. Convertir chaque émotion en donnée.

« On a un rôle à jouer. Tu sais faire ça mieux que personne. »

Elise serra la mâchoire. Sa carrière reposait sur cette habileté à être quelqu’un d’autre devant une caméra. Ce qu’il ne comprenait pas, c’est qu’elle n’avait jamais eu à jouer devant son père. Avec lui, elle était toujours restée une enfant en quête d’approbation. Et maintenant, elle venait lui mentir.

La maison apparut au bout d’une allée de gravier, une ferme normande qu’elle n’avait jamais comprise : pourquoi avoir choisi l’Angleterre pour reproduire l’architecture de la France qu’il avait fuie ? Henri Moreau se tenait sur le seuil, les bras croisés. Il avait vieilli — son visage s’était creusé, sa barbe grise était mal taillée — mais son regard était le même. Méfiant. Jugeant.

« Élise. »

Il ne fit pas un pas vers elle. Elle traversa l’allée, sentit le gravier crisser sous ses escarpins, et l’embrassa sur la joue sans qu’il ne lui rende le geste.

« Vous devez être Theo Ashford. » Son père tendit une main ferme. « J’ai lu beaucoup de choses sur vous. »

— Tout est vrai, répondit Theo avec un sourire éclatant. Elise retint un frisson. Chaque mot de cette phrase était un calcul.

Dans la salle à manger, la table était dressée avec un soin que son père avait dû déléguer à sa voisine, Mme Ollivier, qui déposa un plat de blanquette avant de disparaître avec un sourire entendu. Elise s’assit face à Theo, son père en bout de table. La distance entre eux semblait physique.

« Alors, Theo », dit Henri en servant le vin sans en proposer à sa fille. « Qu’est-ce que vous faites exactement dans la vie ? À part réparer la réputation de mon enfant ? »

— Je travaille dans la gestion d’image, répondit Theo en portant son verre à ses lèvres. Mais avec Elise, c’est devenu personnel. Très vite.

Elise toussa dans sa serviette. Le mensonge lui brûlait la gorge.

— Personnel ? répéta Henri. Vous êtes ensemble depuis — quoi, trois semaines ? C’est rapide.

— Quand on sait, on sait. Theo posa sa main sur la table, à portée de celle d’Elise, sans la toucher. Un geste chorégraphié. Elle connaissait déjà son répertoire. C’était une comédie précise, chaque mouvement calculé pour être capté par un œil externe. Mais ici, il n’y avait pas de caméra. Ce qui rendait sa performance encore plus dérangeante — il était aussi bon menteur sans public qu’avec.

— Ma fille a toujours eu un mauvais jugement sur les hommes, lâcha Henri. Vous avez vu ce qu’il s’est passé avec ce Lacroix. Marié, avec des enfants. Elle l’a cru quand il lui a promis de quitter sa femme. C’est ce qu’elles veulent toutes entendre, non ?

Le silence s’épaissit comme une crème brûlée. Elise sentit la chaleur monter à ses joues. Elle reposa sa fourchette avec un soin qu’elle n’avait pas.

— Papa, ce n’est pas le sujet du dîner.

— C’est le sujet de ta vie, ma fille. Quand est-ce que tu arrêtes de courir après des fantômes et que tu construis quelque chose de vrai ?

Theo posa sa main sur la sienne, et cette fois, c’était un geste réel. Elle sentit la chaleur de ses doigts à travers la peau, un contact qui n’avait rien de feint.

« Monsieur Moreau, je comprends votre inquiétude. Votre fille a une carrière extraordinaire et une intégrité artistique que je respecte profondément. Ce qui s’est passé avec Lacroix était une trahison — de sa confiance, de son talent. Mais c’est précisément ce qui la rend forte. Elle a traversé la tempête et elle est toujours là. » Il serra sa main. « J’ai l’intention d’être l’homme qui mérite sa confiance, pas celui qui en abuse. »

Henri fixa Theo pendant un long moment. Puis il découpa sa viande avec un soin chirurgical.

« Vous parlez bien. Trop bien. J’ai vu assez de menteurs pour savoir quand un homme récite un texte. »

Elise verrouilla sa respiration. Il avait raison. Theo récitait. Mais elle voyait aussi quelque chose dans son regard que son père ne pouvait pas discerner : une lueur presque humaine, un écart à peine perceptible dans la précision de sa performance.

« Il a raison, dit-elle soudain. On se connaît depuis peu. Mais ce que je ressens est vrai. »

Les mots sortirent avant qu’elle ne puisse les arrêter. Elle vit le regard de son père se déplacer vers elle — une fente dans l’armure qu’elle avait construite pour ce dîner. Theo tourna les yeux vers elle, et il y avait quelque chose de nouveau dans son expression. De la surprise. Peut-être de la confusion. Elle ne savait pas elle-même pourquoi elle avait dit cela. Pour sauver la performance ? Pour couper court à l’interrogatoire ? Ou parce qu’à cet instant, dans cette maison pleine de sa jeunesse perdue, la frontière entre le rôle et la réalité s’était dissipée comme la brume d’hiver ?

Le dîner s’acheva sans autre incident. Henri les raccompagna à la porte sans les embrasser. Il tendit une dernière fois la main à Theo, plus longue que nécessaire, comme pour chercher une faille dans la poigne du jeune homme.

« Prenez soin d’elle. Elle ne se laisse pas faire. »

— Je n’ai pas l’intention de la contrôler. Juste de la soutenir.

Cette réponse sembla ébranler Henri, qui hocha la tête et ferma la porte sans un mot.

Dans la voiture, l’air était froid et chargé de quelque chose d’indéfini. Theo démarra le moteur mais ne quitta pas immédiatement la place. Il resta là, les mains sur le volant, le regard droit devant lui.

« Tu n’étais pas obligée de dire ça. »

— C’était pour le rôle.

— Je sais. Mais c’était convaincant. Presque trop.

Elle tourna la tête vers lui. Le crépuscule découpait ses traits, l’adoucissait. Il y avait dans sa voix une note qu’elle ne lui connaissait pas — incertitude ? Fêlure ?

« C’est mon métier, Theo. Être convaincante. »

— Oui. C’est aussi le mien. C’est peut-être ça, le problème.

Il laissa le silence s’installer puis démarra. La voiture s’engagea sur le chemin gravillonné. Elise sortit son téléphone pour consulter ses messages. Trois messages de Vivienne. Deux de son assistant. Et un numéro inconnu, un SMS de deux lignes :

« D’Ambert vous attend toujours. Demain. 22 heures. Les docks de Wapping. Arsenal D. Venez seule. Sinon, les photos avec Lacroix apparaîtront au grand jour, et votre “histoire d’amour” avec le beau Theo volera en éclats. »

Sa gorge se serra. Elle effaça le message d’un geste rapide, puis tourna la tête vers la vitre passagère, pour que Theo ne voie pas son visage dans le reflet.

Elle allait devoir mentir encore. Seulement cette fois, elle ne savait pas si elle mentait à Theo ou à elle-même.