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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 7: The Old Debt

Le café était une trappe à touristes, mais Marcus avait choisi la table du fond, près de la sortie de secours. Elise l'avait reconnu immédiatement, malgré les vingt ans de plus et le teint blafard d'un homme qui avait passé sa carrière dans des salles de montage sans fenêtres. Il avait vieilli comme un négatif qu'on laisse trop longtemps dans le bain révélateur.

« Vous êtes en avance », dit-il sans se lever.

Elise s'assit en face de lui, le dos droit, les mains posées à plat sur la table. Elle avait appris, en quatre mois de représentation forcée, que le corps mentait moins que les mots. Elle ne croisa pas les bras. Elle ne regarda pas la porte.

« Vos messages étaient assez explicites pour que je prenne le premier train. »

Le vieux journaliste gloussa, un son humide au fond de la gorge. Il poussa vers elle une enveloppe kraft épaisse, déjà décachetée.

« Prenez votre temps. »

Elle l'ouvrit. Les photos étaient imprimées sur papier brillant, comme des souvenirs de vacances qu'on aurait oublié de développer. Elise à vingt ans, les yeux cernés, une bouteille de vodka à moitié vide entre les mains. Elise sur la banquette arrière d'une voiture, entourée d'inconnus dont elle ne se souvenait même plus des prénoms. Elise, hilare, vertigineuse, un rail de poudre posé sur le miroir de la salle de bain d'une boîte de nuit — la photo était floue, mais l'angle était bon, trop bon.

Elle reposa les clichés sans les trier.

« On voit mon visage sur peut-être trois d'entre elles. Le reste, c'est des ombres. »

Marcus haussa les épaules. « Les légendes feront le travail. "Elise Moreau, ex-petite amie d'Abel Renard, surprise dans une orgie de cocaïne — le scandale qui va ruiner sa "renaissance"". On a des experts en vérification d'images, mais pour les photos qu'on ne montre pas, on n'a besoin de personne. Pas même de vous. »

Elle savait. Elle avait toujours su que ces nuits-là finiraient par remonter, comme des bouteilles jetées à la mer qui heurtent soudain une côte rocheuse. Mais le moment — ce moment précis, à trois semaines du gala de charité où elle devait incarner le visage propre du couple Moreau-Ashford, à cinq semaines du tournage qu'Abel tentait de lui arracher — le moment était une chausse-trappe.

« Combien ? »

Marcus sourit. C'était le sourire de quelqu'un qui allait annoncer un prix qu'il avait lui-même du mal à croire.

« Deux cent mille euros. »

La somme resta suspendue entre eux comme un coup de feu raté. Elise aurait voulu rire.

« Je suis en redressement financier depuis le procès. Vous le savez. »

« Je sais aussi que votre agent a signé un contrat de sponsoring avec une maison de haute joaillerie pour la série de films qui sortira l'année prochaine. L'argent arrive. Il suffit de patienter jusqu'au virement. »

Le contrat. Tout était dans le contrat. Sa vie entière, désormais, tenait dans des lignes de plus en plus fines entre ce qu'elle montrait et ce qu'elle cachait. Les six mois de performance avec Theo que le public adorait ; le contrat de parfum qu'on lui avait proposé hier ; et maintenant cette dette ancienne qui surgissait comme un cadavre dans la Seine.

« Je n'ai pas deux cent mille euros. Et si vous publiez ces photos, ma carrière meurt avant même de renaître. Vous n'aurez rien. Un titre à la une, une semaine de buzz, et puis quoi ? Vous ne faites plus de journalisme, Marcus. Vous faites du chantage de bas étage. »

Marcus haussa les sourcils, presque admiratif. « Toujours la lionne. C'est bien. Mais même les lionnes finissent par payer leur pension. Écoutez, je vous offre une chance : trente mille maintenant, le reste en trois mensualités. J'ai des délais, moi aussi. Mon fils a des problèmes de jeu. » Il dit cela sans honte, comme on avoue une maladie bénigne.

Trente mille. Elle pouvait les trouver. Vivienne avait le contact d'un producteur indépendant qui prêtait contre intérêts à des actrices en difficulté — une pratique courante dans une industrie qui se nourrissait de leurs faiblesses.

« Et si je refuse ? »

Marcus replia soigneusement les photos et les remit dans l'enveloppe. « Alors vous regarderez les journaux de jeudi avec le même vertige que moi quand je suis monté sur scène pour recevoir mon prix de journaliste de l'année, en 2004. On a tous des dettes, Elise. La seule question, c'est qui on choisit de payer. »

Il se leva, posa un billet pour son café sur la table — un geste presque pathétique dans sa précision — et sortit par la porte de derrière, comme s'il avait peur qu'elle le suive.

Elise resta seule au fond du café. Elle regarda l'enveloppe abandonnée sur la table. Marcus ne l'avait pas reprise. Il lui laissait vingt-quatre heures pour le rappeler, pour négocier, pour trouver l'argent. Les photos étaient désormais dans sa main à elle, mais la menace restait — des copies, toujours des copies.

Elle sortit son téléphone. Dans sa messagerie, trois messages de Theo. « Répétition presse demain à 10h. Tu devras porter le collier en perles que la maison a envoyé. » Une photo de lui en smoking, les yeux pétillants : « Ouverture du gala à 19h — j'ai préparé une surprise. » Puis, plus tard : « Tu as l'air fatiguée à l'écran, hier. Dors un peu. »

Elle supprima les deux premiers sans les relire et appela Vivienne.

— Ne me dis rien au téléphone, répondit Vivienne. Je suis au Palais. Donne-moi vingt minutes, j'arrive.

Elles se retrouvèrent dans un square à côté de la bibliothèque, sur un banc en vue du gardien mais hors de portée d'oreilles indiscrètes. Vivienne écouta sans interrompre, les mains croisées sur son sac, le visage impassible. Quand Elise eut fini, elle resta silencieuse un long moment.

« Tu sais ce que Theo dirait si tu lui en parlais. Clairement, le contrat t'ordonne de le faire. Tout risque externe doit être déclaré. »

Elise secoua la tête. « Et s'il décide que je coûte trop cher, que je suis devenue un risque trop lourd à gérer ? Il a d'autres options. Des actrices plus propres, plus dociles. Moi, je n'ai que ce contrat. »

Vivienne ne la contredit pas. C'était la chose la plus terrifiante dans leur amitié : elle ne mentait jamais par gentillesse.

« Je peux te prêter dix mille. »

« Ce n'est pas assez. »

« Non. Mais ça te laisse le temps de trouver le reste. » Vivienne sortit son chéquier — geste anachronique qui fit presque sourire Elise — et écrivit le montant sans hésiter. « Écoute. Ce Marcus, il dit qu'il a un fils avec des problèmes de jeu. Vérifie. S'il ment, les photos sont peut-être des copies mais la source est un bluff. Si c'est vrai, tu n'as pas besoin de le convaincre de ta valeur, tu as besoin de le convaincre que tu es plus rentable riche que morte. »

« Morte ? »

« Médiatiquement. Même chose pour nous. » Vivienne lui tendit le chèque. « Prends ça. Pour le premier versement. Et ensuite, tu me diras tout ce que Marcus te révèle. Mais tu ne diras rien à Theo avant que je t'y autorise. »

Elise prit le chèque. Le papier était lisse, presque chaud. Une preuve qu'elle existait aux yeux de quelqu'un.

« Et s'il le découvre ? »

Vivienne haussa une épaule, ramassa son sac, se leva. « Alors tu lui rappelleras que la clause de transparence fonctionne dans les deux sens. Il ne t'a pas dit pourquoi il tenait tant à ce gala. Il ne t'a pas parlé de sa "surprise". » Elle la regarda avec une tendresse brève et désolée. « On a tous nos zones d'ombre, Élise. La seule différence entre nous et les gens honnêtes, c'est la taille du projecteur. »

Elle partit sans se retourner, laissant Elise seule sur le banc avec le chèque et l'enveloppe de photos.

Le soir, Elise trouva Theo dans le salon de l'appartement de location qu'ils partageaient chaque week-end pour la presse. Il portait encore son costume de répétition, la cravate défaite, un verre de whisky à la main. Il leva les yeux quand elle entra, et son visage s'éclaira d'un sourire qu'elle ne pouvait plus qualifier de faux — c'était pire : il était platement authentique.

« Tu as raté l'entraînement du colocataire. Photo finish. »

« Je suis désolée. Vivienne avait besoin de moi. »

Il ne demanda pas de détails. C'était la nature de leur arrangement : ils se partageaient ce qui servait la représentation, et gardaient le reste. Ce soir, pourtant, Elise sentit une fissure dans cette règle non écrite. Theo tenait une feuille de papier qu'il replia rapidement quand elle s'approcha.

« La surprise pour le gala ? »

« Quelque chose comme ça. » Il fit disparaître la feuille dans sa poche intérieure. « Tu n'auras qu'à patienter jusqu'à samedi. »

Elise sourit. Elle hocha la tête. Et pour la première fois de la soirée, elle se demanda non pas ce que Theo cachait, mais ce qu'il était en train de préparer — et si elle pouvait se permettre de ne pas le savoir.

Dans sa poche, le chèque de Vivienne pesait contre son cœur. La dette de Marcus restait une question ouverte. Mais une autre dette, plus ancienne, plus intime, venait de s'inscrire en creux dans sa poitrine : celle qu'elle contractait à chaque mensonge toléré, à chaque vérité différée — et dont le taux d'intérêt, elle le savait, finirait par être impayable.