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Le Contrat de Façade

Lire le chapitre 8: The Charity Gala

La lumière du grand salon du Palais Garnier semblait taillée pour Theo Hart. Chaque projecteur, chaque reflet sur les dorures, chaque miroir incliné semblait avoir été disposé pour saisir l'angle parfait de sa mâchoire. Il saluait la ministre de la Culture avec l'aisance d'un homme qui n'avait jamais eu à douter de sa place dans une pièce. Elise, à son bras, portait le sourire qu'elle avait répété devant son miroir ce matin — celui qui disait *je suis ici par choix, pas par contrat*.

— Vous avez fait un sans-faute, murmura-t-elle entre deux saluts, la bouche immobile comme une ventriloque.

— C'est le principe, répondit Theo sans tourner la tête vers elle.

Le flash d'un photographe les saisit dans cette proximité volée. Elise sentit la main de Theo se resserrer sur la sienne, un signal convenu : *on sourit plus large, on penche la tête l'un vers l'autre, on joue le couple amoureux depuis trois secondes.* Elle obéit. La mécanique rodée du mensonge avait quelque chose de presque confortable, ce soir.

Le gala battait son plein. Des écharpes de soie, des boutonnières de gardénia, des coupes de champagne qui circulaient comme des messages codés entre producteurs et agents. Elise repéra Nadia Fontaine à l'autre bout de la salle, en conversation avec un homme en costume bleu nuit. Elle devait la voir. Ce soir, ce n'était pas seulement une apparition publique — c'était une négociation en talons hauts.

— Je reviens, dit-elle à Theo.

Il la retint d'une pression sur le poignet.

— Le discours est dans vingt minutes. Sois là.

— J'y serai. Nous sommes *amoureux*, ne l'oublie pas.

Il la libéra. Elle traversa la foule en distribuant des sourires calibrés, des baisers sur des joues qu'elle ne reconnaissait pas toujours. Son cœur battait plus vite que ses pas ne le laissaient paraître. Le projet avec Nadia Fontaine pouvait tout changer — un film d'auteur, un rôle qui exigeait plus que des apparences. Elle l'avait décroché de haute lutte, à la sueur de son talent, avant l'affaire Abel. Il lui restait une réunion, une poignée de main, et ce contrat remettrait sa carrière sur des rails solides.

— Elise !

Nadia Fontaine l'accueillit avec un baiser double et un sourire de commande.

— Tu es rayonnante. La rumeur disait que tu traversais une mauvaise passe, mais visiblement…

— Les rumeurs se trompent souvent.

Nadia la toisa, jaugea le drapé de sa robe, la hauteur de ses talons, l'éclat de ses bijoux d'emprunt.

— Je t'ai vue avec Theo Hart. Vous semblez… compatibles.

— Nous le sommes.

Le mensonge sortit avec la facilité d'une vérité épuisée.

— C'est justement quelque chose dont je voulais te parler. Le producteur, il est un peu inquiet de l'énergie que tu dégages en ce moment. Mais avec Theo à ton côté, ton image se réchauffe. Ça aide.

— Alors nous avons un accord ?

— Presque. Encore une signature, un déjeuner avec les financeurs la semaine prochaine. Je t'envoie les documents.

Elise sentit l'espoir lui vriller la poitrine. Un an d'humiliations, de refus polis, de portes qu'on lui fermait au nez. Et voilà qu'une porte s'ouvrait. Elle vit la lumière crue des lustres, la certitude de pouvoir remonter.

Puis elle vit Theo.

Il montait sur la petite estrade au fond de la salle, ajustait sa boutonnière, son micro. Le silence tomba avec lui — un silence de respect, de reconnaissance, de désir. Il était beau, lisse, impeccable. Dans son discours, il parla d'enfance, de maisons d'hôtes pour enfants malades, de l'importance de rendre ce qu'une vie publique vous donne. Sa voix portait sans effort, comme un acteur né pour les grandes scènes.

Elle écouta, admirative malgré elle, puis retourna auprès des colonnes de marbre pour attendre la fin. C'est là, adossée au pilier, qu'elle aperçut l'homme en costume bleu nuit, celui qui parlait à Nadia tout à l'heure. Il recevait une carte de la main de Theo.

Théo qui venait de quitter l'estrade, le discours terminé, sous les applaudissements.

Théo qui lui avait dit qu'il serait là, que ce gala était *leur* apparition publique, rien de plus.

Elise s'approcha lentement. Elle s'excusait auprès des invités, feignait un intérêt pour les œuvres aux enchères, se coulait entre les groupes comme une ombre. Elle surprit des fragments de conversation.

— … pour la deuxième semaine de tournage, la disponibilité d'Elise est confirmée ? demanda l'homme en bleu.

— Le contrat ne l'empêche pas, répondit Theo. Le mien, si. Mais ça se gère.

— Ton agent m'a dit que tu voulais jouer le rôle secondaire dans *Fracture*.

— Produire, pas jouer. J'ai des fonds. Je veux être au générique comme producteur exécutif. En face de son nom.

Elise comprit dans un éclair glacé. *Fracture*. Le film de Nadia Fontaine. Son film. La porte qui s'ouvrait — Theo venait d'y passer avant elle, non pas devant elle, mais *avec* elle. Il avait utilisé ce gala, cette fausse relation, cette proximité que leur contrat lui fournissait, pour glisser sa propre carte dans une transaction qui ne le concernait pas.

Elle attendit qu'il la rejoigne parmi les invités, souriant, triomphant de son discours.

— Tu étais parfait, dit-elle.

— Merci. Tu as vu Nadia ?

— Oui. Nous avons parlé.

— Bien. Elle est difficile à cerner, mais elle a du flair.

Elise garda son sourire de porcelaine. Dans sa tête, elle pesait chaque mot, chaque nuance. Le contrat les liait pour encore cinq mois. Mais ce soir, Theo avait franchi une ligne invisible. Il ne pilait plus seulement son image — il pilait ses projets.

— Tu ne m'as pas dit que tu voulais produire, dit-elle doucement.

Théo s'immobilisa à peine, imperceptiblement. Puis il se tourna vers elle avec ce sourire qu'il réservait aux interviews.

— Il y a beaucoup de choses que nous ne nous disons pas. Le contrat ne couvre pas tout.

— Il couvre ce qui est écrit. Et ce qui est écrit, c'est que nous sommes tous les deux acteurs. Pas associés.

Le silence entre eux dura une seconde de trop. Un photographe le captura comme une preuve de tension, de profondeur, de mystère. Les journaux du lendemain parleraient de *complicité émotionnelle*. Elise savait que c'était la fissure qui s'élargissait.

— Demain, dit-elle encore, j'ai une réunion à Wapping Docks. Seule. Ne me demande pas pourquoi.

— Le contrat stipule qu'on se tient informés de tout engagement professionnel, répondit-il, la voix soudain moins lisse.

— Le contrat stipule beaucoup de choses.

Elle s'éloigna vers le buffet, attrapa une coupe de champagne qu'elle ne but pas, observant Theo à travers la foule. Il avait glissé sa main dans sa poche, sans doute pour s'assurer que la carte de l'homme en bleu y était toujours. Ce soir, il avait obtenu ce qu'il voulait : l'accès à son projet, à son producteur, à son avenir.

Mais il avait aussi découvert qu'Elise savait. Et dans le théâtre de leurs mensonges publics, celui qui sait possède toujours l'avantage.

La nuit était encore jeune. Les enchères n'avaient pas commencé. Le champagne coulait. Et, quelque part dans sa poche, le téléphone d'Elise vibra avec un nouveau message anonyme de D'Ambert :

*Demain. Arsenal D. Wapping. Viens seule. Tu sais ce qui t'attend si tu racontes.*

Elle éteignit l'écran, leva son verre vers un photographe qui la mitraillait, et but cette fois.