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Le Contrat de Mariage

Lire le chapitre 10: A Gamble at White's

La nuit était tombée sur St. James’s Street, et Eleanor ajusta sa cravate une dernière fois devant la vitre embuée d’un marchand de tabac. Sous son manteau de laine brune, elle portait un habit d’emprunt trop large aux épaules, acheté trois heures plus tôt à un costumier qui n’avait pas posé de question. Les bottes, deux tailles trop grandes, étaient bourrées de papier journal. Elle avait l’air d’un commis mal nourri, et c’était exactement l’intention.

Lady Whitmore avait été claire : les hommes ne se méfient jamais des ombres qui portent des registres. Un jeune clerc avec un air pressé et un crayon derrière l’oreille pouvait entrer presque partout, pourvu qu’il ne parle pas trop fort et qu’il garde les yeux baissés.

Polly avait hésité à l’aider, mais l’air résolu d’Eleanor avait eu raison de ses protestations. « Si on vous attrape, m’amselle, on vous pend pour intrusion. » Eleanor avait souri. « On ne pend pas les femmes qui savent lire les registres de pari. »

Devant White’s, le portier la toisa d’un regard qui s’attarda sur son col usé. Elle baissa les yeux, serra un rouleau de papier contre sa poitrine et murmura d’une voix éraillée : « Registres pour le secrétaire du duc de Bellingham. » Le mensonge sortit avec une facilité qui la surprit elle-même. Le portier haussa un sourcil, puis s’effaça.

L’air à l’intérieur était chargé de fumée de pipe et de cire chaude. Des lustres de cristal jetaient des ombres mouvantes sur les boiseries sombres, et des grappes d’hommes en habit de soirée discutaient à voix basse autour de tables de whist. Personne ne regarda le petit clerc qui longeait les murs.

Le bureau des paris se trouvait à l’arrière, dans une alcôve lambrissée où un commis ventru tenait les registres de courses. Eleanor attendit qu’il se détourne pour servir un verre de madère à un membre, puis glissa la main sous le comptoir et saisit le grand livre ouvert.

Le nom de Vane sautait aux yeux. Plusieurs pages plus loin que les entrées habituelles, une écriture nerveuse, presque rageuse : « Vane, sur l’Étoile du Nord, au 10 contre 1, une mise de douze mille livres. » Douze mille. Eleanor cligna des yeux, relut. C’était une fortune. Une fortune qui dépassait de loin ce qu’un simple pari de gentleman justifiait.

Elle tourna la page précédente. Autre entrée, plus ancienne, datée de dix jours : « Vane, à la course de Newmarket, cinq mille livres sur le gris de Rowley. » Rowley. Le nom la frappa comme une gifle. Francis Rowley, l’homme dont la dette d’honneur liait son destin à celui de sa mère. Vane pari sur le cheval de Rowley, cinq jours avant que le nom du mort ne refasse surface dans le journal maternel. Ce n’était pas une coïncidence.

Elle recopia les entrées d’une main rapide sur un bout de papier, le cœur battant. Une trésorerie qui parlait. Des dettes qui couraient. Une mère empoisonnée, un frère assassiné, un oncle au pouvoir. Vane n’était pas un simple aristocrate endetté — il jouait gros, ailleurs. Et la question se posait : que risquait-il exactement ?

Un éclat de rire la fit tressaillir. Une voix familière, venue du salon adjacent, portée par l’acoustique des boiseries. Eleanor se figea.

« Vane ! Votre mise est la conversation de toute la maison. Vous visez la ruine ou la fortune ? »

Elle risqua un coup d’œil autour du pilier. Vane se tenait près de la cheminée, un verre en main, entouré de trois hommes. Il ne riait pas. Son visage avait cette expression qu’elle connaissait désormais — une concentration glacée, une économie de gestes qui proclamait qu’il calculait trois coups d’avance.

« La fortune, répondit-il sèchement. Les deux, si elle est suffisamment grande. »

L’un des hommes, un baron rubicond qu’elle identifia comme sir Montagu Cray, secoua la tête en ricanant. « Douze mille sur une pouliche que personne n’a vue courir ? Vous buvez trop, Vane. Votre oncle va vous tuer. »

Le visage de Vane se ferma. Il posa son verre avec une précision mesurée. « Mon oncle ne contrôle ni mes paris ni mes affaires. » L’affirmation avait le tranchant d’une lame. Le baron recula d’un pas presque imperceptible.

Eleanor s’appuya contre le mur, cherchant à comprendre. L’oncle. Blackwood. La dette. Si Vane jouait des sommes déraisonnables, ce n’était pas par vice. C’était pour lever des fonds rapides — pour racheter une dette, préparer une bataille juridique, ou peut-être simplement se libérer d’un emprunt qui le liait à son oncle. Douze mille livres n’avaient pas de sens autrement.

Une main se posa sur son épaule. Elle sursauta.

« Intéressant, ce que vous lisez, jeune homme. »

La voix était douce, presque aimable. Eleanor pivota et tomba nez à nez avec un homme en manteau sombre au col relevé, des yeux gris pâle qui semblaient voir au-delà des apparences. St. Aldric. Le vicomte qui l’avait observée à la réception, celui qui lui réclamait une rencontre au colombier sans l’avoir encore obtenue.

Il inclina la tête, un sourire mince aux lèvres. « Le registre de paris d’un club privé. Quelle audace. Ou quelle nécessité. »

Eleanor tenta de s’incliner en clerc, déglutit, baissa les yeux. « Je m’excuse, monsieur. Le secrétaire du duc… »

« Le duc de Bellingham est mort l’année dernière, » l’interrompit St. Aldric avec une douceur dangereuse. « Et il n’avait pas de secrétaire. Ni de goût pour les courses. » Il marqua une pause. « Vous feriez mieux de partir avant que Vane ne vous remarque. Il a l’œil pour les détails qui clochent — et vous clochez, très chère. »

Le mot lui glaça le sang. Elle leva les yeux, et le regard de St. Aldric confirma : il savait. Depuis le début.

« Je ne vous dénoncerai pas, » poursuivit-il à voix basse. « J’ai mes raisons. Mais si vous voulez comprendre ce que Vane joue, vous cherchez au mauvais endroit. Le registre vous montre l’argent, pas la partie d’échecs. » Il inclina la tête vers une porte latérale. « La note était sincère. Le colombier. Demain. Ne laissez personne vous suivre. Votre camériste observe trop pour ne pas être suspecte. »

Polly. Eleanor serra les poings. Elle détestait devoir admettre qu’il avait raison, mais elle avait vu les yeux de Polly trop souvent pour ignorer le sentiment d’être épiée jusque dans ses moments les plus privés.

« Pourquoi m’aider ? » demanda-t-elle, à voix plus basse encore.

St. Aldric eut un sourire sans gaieté. « Parce que votre mère m’a demandé, une fois, de veiller sur vous si elle ne pouvait pas le faire elle-même. » Il marqua un silence. « Que ses ordres disparaissent du monde ne les rend pas moins sacrés. »

Votre mère. Pas son père nominal, pas Ashworth. Sa mère. Le lien — F.R., Francis Rowley — la dette d’honneur — se resserrait autour d’elle comme un nœud que chaque révélation rendait plus serré.

Elle entendit un éclat de rire derrière elle, une voix qu’elle reconnaissait trop bien. Vane se dirigeait vers la sortie, flanqué de deux hommes. Eleanor se plaqua contre le mur, espérant passer inaperçue. Il passa devant elle à moins de trois mètres et, pendant un instant — un seul instant — ses yeux glissèrent vers sa silhouette. Il ne marqua pas le pas. Mais ses yeux s’étrécirent imperceptiblement, comme ceux d’un homme qui vient de repérer une pièce manquante sur un échiquier.

Il tourna la tête et sortit.

St. Aldric la tira vers l’ombre. « Venez. Il ne vous a pas vue, mais ce n’est qu’une question de temps. » Il la prit par le coude, l’entraîna vers la sortie de service. « Et épargnez-vous la peine d’envoyer quelqu’un au colombier à votre place. Je saurai que ce n’est pas vous. »

Eleanor lui laissa la conduire. Son esprit travaillait à toute vitesse : Vane pari sur le cheval de Rowley, sa mère qui demandait à un étranger de veiller, la dette qui transparaissait à travers des sommes folles et désespérées. Elle tenait un fil — et ce fil menait à un nœud plus gros qu’elle ne l’avait cru.

Elle sortit dans la nuit froide, serrant le registre recopié contre sa poitrine. Demain. Le colombier. Et peut-être, enfin, des réponses.

Mais une pensée la suivit jusque dans la voiture de louage : Vane avait lu son visage, même dans l’ombre. S’il comprenait qu’elle avait vu ses paris désespérés, elle perdrait sa seule longueur d’avance. Il lui fallait arriver au colombier avant lui. Ou au moins, arriver au matin avec une question qu’elle ne savait pas encore poser.