Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 12: A Trail of Whispers
Le brouillard de l’aube enveloppait encore les rues de Londres quand Eleanor fit glisser la perruque poudrée de son cocher de fortune et franchit la porte d’un cabinet d’avoué aussi discret que son adresse : une impasse étroite derrière Lincoln’s Inn, où le nom « Wharton & Fils » se détachait à peine sur une plaque de cuivre ternie.
Elle avait passé la nuit à déchiffrer le journal de sa mère, à suivre la piste d’une « dette d’honneur » qui revenait comme un refrain : « F.R. doit honorer une dette contractée auprès de Vane, père. Le gage est dans le pendentif. » F.R. — Francis Rowley. L’homme dont le nom apparaissait dans le livre de paris de Vane, et dont St. Aldric avait parlé avec une familiarité troublante.
M. Wharton, le fils, était un homme de soixante ans au visage aussi froissé que les paperasses qui s’empilaient sur son bureau. Il la reçut sans se lever, les yeux plissés par la suspicion.
— Madame, je ne reçois pas sans rendez-vous et sans référence. Nous ne sommes pas un salon de thé.
Eleanor retira son capuchon et lui tendit une carte de visite au nom de Lady Whitmore, frappée du sceau de la vieille comtesse. Wharton la retourna, la soupesa, puis son regard se radoucit — d’un cran, pas plus.
— Lady Whitmore a fait appel à vos services pour régler la succession d’un de ses cousins, monsieur. Elle m’assure que vous êtes l’homme le plus méticuleux de Londres. J’ai besoin de consulter les archives d’un ancien règlement — une affaire entre les Ashworth et les Vane, il y a une vingtaine d’années.
— Les Ashworth ? Les Vane ? fit-il en sortant une paire de lunettes qu’il chaussa avec lenteur. C’est très ancien. Très… réglé.
— Justement, j’aimerais vérifier les termes exacts du règlement. Mon notaire actuel a perdu les copies. Vous comprenez, avec les sociétés de chemins de fer et les spéculations, les dossiers circulent mal.
Wharton se leva et ouvrit une armoire métallique dans laquelle s’entassaient des liasses poussiéreuses. Il compulso longuement, puis referma l’armoire avec un claquement sec.
— Je crains que ces documents soient introuvables, madame. Le cabinet a brûlé en 1804 — les registres de cette période ont été perdus. Un incendie terrible. Nous avons tout reconstruit, mais certaines archives…
— Brûlé en 1804, répéta Eleanor, notant mentalement cette date. C’est précisément l’année où ma mère séjournait à Bath. Quelle coïncidence.
— Vous n’y étiez pas, jeune femme. Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas. Votre mère — c’était une Ashworth, m’avez-vous dit ? Lady Ashworth avait des affaires en cours, c’était une femme de tête. Mais les dettes de son mari, elles… se réglaient autrement.
Il marqua une pause et la regarda plus attentivement.
— Vous n’avez pas ses yeux. Vous avez ceux de quelqu’un d’autre.
Eleanor sentit une pointe de froid dans son ventre. Elle se força à sourire.
— On dit que je tiens de ma grand-mère.
— Peut-être. Peut-être pas.
Wharton se rassit et pour la première fois, son visage s’adoucit presque.
— Voyez-vous, madame, je me souviens de cette époque — je l’ai vécue. Quand le vieux Lord Vane est mort, son fils, le père de l’actuel marquis, avait des dettes de jeu considérables. Le vieil Ashworth — votre grand-père, si vous êtes bien une Ashworth — lui a prêté une somme substantielle, pour le sortir d’un guêpier. Mais cette dette n’a jamais été remboursée. Pas en argent du moins.
— Il a été question d’autre chose. D’une lettre de change ? D’un gage ?
Wharton se leva et alla verrouiller la porte.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il d’un ton brusque. Vous ne me dites pas la vérité, et moi, je ne vous dirai pas tout. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous portez le nom de deux familles que j’ai servies fidèlement : il y a vingt ans, un homme est venu ici — un certain Francis Rowley — demander la restitution d’un document déposé en fiducie. Ce document devait prouver que la dette Vane-Ashworth était éteinte. Mais l’incendie avait déjà détruit nos registres. Rowley est reparti furieux, criant à la forfaiture. Il est mort trois mois plus tard dans un accident de voiture dans le Surrey. L’enquête a conclu à une roue mal fixée.
— Une roue mal fixée, répéta Eleanor d’une voix neutre.
— Une roue mal fixée. Et moi, je n’ai jamais osé dire à personne — pas même à ma propre femme — que la nuit de cet accident, la même nuit, quelqu’un avait pénétré dans ce cabient par effraction. On avait cherché dans les archives, dans les registres de fiducie. La seule chose qui avait disparu, c’était le document de dépôt original concernant les Vane et les Ashworth.
Eleanor croisa les mains dans son réticule, un geste qu’elle tenait de son ancienne vie — quand elle préparait un contre-interrogatoire serré.
— Et vous savez qui a commis cette effraction ?
Wharton baissa la voix jusqu’au murmure.
— Je ne peux rien prouver. Mais l’oncle de Vane, Blackwood — il était à Londres cette semaine-là. Et il est venu me voir, le lendemain de l’accident de Rowley, pour me demander précisément le document que j’avais perdu. Quand je lui ai dit que je ne l’avais plus, il a souri. Vous comprenez, madame — ce n’est pas un sourire qui se fait avec les lèvres. C’est un sourire qui se fait avec les yeux. Et ses yeux, ils n’ont jamais souri de leur vie.
Le silence retomba entre eux, chargé de quarante ans de poussière et de secrets.
— Je ne vous ai rien dit, reprit Wharton en se levant. Si Blackwood apprenait…
— Il n’apprendra rien par moi. Mais une dernière chose, monsieur : ce document de dépôt — savez-vous dans quelle banque ou quel autre cabinet une copie pourrait être conservée ?
Wharton resta un instant immobile, puis se rapprocha d’elle.
— Il y a un homme, à Bath, qui s’appelle Grimsby. Il était clerc ici, avant l’incendie. Il a emporté des copies de certaines archives — il les gardait chez lui, le vieux coquin, en cas de besoin. Il est à moitié aveugle et il survit en rendant de petits services. Cherchez Grimsby à Bath. Et quand vous le trouverez — ne lui montrez pas votre vrai visage. Il parle trop, mais seulement quand on le lui demande de la bonne façon.
Eleanor le remercia et se dirigea vers la porte. Mais Wharton la retint d’un geste.
— Une dernière chose. Votre mère — si vous êtes bien la fille d’Eleanor Ashworth, vous n’êtes pas le fruit d’Anthony Ashworth. Je le savais dès l’époque où le couple vivait à Bath. Non que cela m’importe — les morts enterrent les morts. Mais si vous poursuivez cette affaire, d’autres le sauront aussi. Vane l’apprendra. Blackwood l’apprendra. Et certains n’aimeront pas ce que cela changera à leurs plans de mariage.
Il la dévisagea, puis un léger sourire apparut au coin de ses lèvres.
— Vous avez le regard de votre vraie mère. Quoi qu’il en soit, gardez-le ouvert.
Eleanor sortit dans la brume du matin, le cœur battant à tout rompre. Elle tenait maintenant une piste — Grimsby, à Bath — et une certitude : le pendentif qu’elle portait au cou n’était peut-être pas seulement une preuve de sa filiation. C’était peut-être la clé qui libérerait Vane de la dette qui ruinait sa vie, ou la corde qui l’étranglerait.
En traversant la place, elle sentit un regard peser sur elle. Elle se retourna — une silhouette masculine se retira derrière un store, à la fenêtre d’un immeuble en face. Trop vite pour être innocent.
Le poing serré sur le pendentif, Eleanor hâta le pas. Ce n’était pas une simple dette d’honneur qu’elle poursuivait. C’était une conspiration à vingt ans d’ancienneté — et le fil menait de Bath jusqu’au cœur de la maison des Vane.
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