Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 14: The New Suitor
L’horloge de la cheminée sonna trois coups quand Éléonore s’aperçut qu’elle fixait la lettre de Vane depuis près d’une heure. Le papier était lourd, le sceau de cire à l’encre dorée. Trois mots qui la rendaient libre. Quatre-vingts pour cent de ses dettes qui l’enchaînaient.
Elle plia la lettre avec un soin maniaque, le pli parfait, les coins alignés. L’avantage d’une enveloppe finement pliée était le temps qu’elle gagnait à se calmer les mains.
« Il sait », murmura-t-elle.
S’il lui avait rendu sa liberté, c’est qu’il n’en avait plus besoin. Il contrôlait son avenir par la dette, et cette dette-là, on ne la rompait pas aussi facilement qu’un engagement. Un acte signé se déchirait. Une créance se remboursait ou se transmettait — au gré de celui qui la détenait.
Lady Whitmore entra sans frapper, un plateau d’argent chargé de chocolat et de petits pains cachés sous un linge blanc.
« Vous n’avez pas touché à votre dîner. »
— J’ai touché à mes calculs, répondit Éléonore. C’est plus nourrissant.
La comtesse posa le plateau sur le secrétaire et s’assit en face d’elle. Son regard glissa vers la lettre ouverte. Elle n’avait pas besoin de la lire pour savoir ce qu’elle contenait : la nouvelle s’était répandue dans chaque salon de Londres avant même le jour levé. Vane avait rompu. Vane, le meilleur parti de la saison, s’était brusquement retiré d’une fiancée aussi riche que scandaleuse.
« Le marquis a fait son lit », dit Lady Whitmore avec une douceur inhabituelle. « Qui vous laisse seule avec le sien. »
— Quatre-vingts pour cent, répéta Éléonore, comme si elle écoutait sa propre pensée résonner. Le reste appartient à des créanciers secondaires que je peux encore raisonner. Mais ces quatre-vingts pour cent-là ont un seul prêteur, un seul maître, et un seul dénouement.
— Le mariage.
— La servitude négociée.
La comtesse but une gorgée de chocolat sans se presser. « Vous pourriez lui rendre la pareille. ».
Éléonore leva un sourcil.
« Lord Vane est débiteur sur le turf, me dites-vous. Ses pertes au jeu sont connues. Si vous déteniez ses lettres de change… »
— Il les a rachetées aussi, soupira Éléonore. Douze mille livres sur un cheval à dix contre un. Il a brûlé la moitié de son capital dans cette folie. Puis il a racheté les créances des autres pour paraître solide. C’est un joueur qui mise tout, à chaque coup.
— Un homme qui joue pour gagner, pas pour durer.
— Un homme qui compte sur le mariage pour couvrir ses pertes, compléta Éléonore. L’engrenage est parfait. S’il m’épouse, sa fortune devient la mienne, et il peut éponger ses dettes. Si je refuse, je reste sa débitrice, sous sa tutelle financière, sans recours.
Lady Whitmore reposa sa tasse. « Il vous attend ce soir. »
— Il m’attend dans un mois, rectifia Éléonore. Ce soir, je le fais mariner.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un coup sec résonna à la porte. Un valet entra, porteur d’une carte posée sur un plateau de vermeil.
« Lord Beaumont, Madame. Il insiste pour vous voir. »
Éléonore dut faire appel à toute sa discipline d’avocate pour ne pas laisser son visage trahir une quelconque réaction. Beaumont. Ce nom toisait les franges de sa mémoire : un titre, des terres dans le Yorkshire, un homme que l’on disait riche, séduisant et terriblement libre d’entraves — le genre d’homme qui n’apparaissait dans la vie d’une femme déliée que pour y chercher son propre profit.
« Faites entrer. »
Elle ne quitta pas son siège quand il entra. C’était un parti pris, et elle l’assumait : un homme qui se présente sans rendez-vous ne mérite pas qu’on se lève.
Beaumont était plus jeune qu’elle ne l’imaginait — une trentaine à peine, le visage ouvert sous des cheveux châtains bouclés, et un sourire qui semblait conçu pour désarmer les comités d’accueil. Il s’inclina avec une politesse parfaite.
« Lady Ashworth. Vous me pardonnerez cette intrusion, mais les nouvelles courent vite, et les occasions aussi. »
— Vous parlez comme un homme d’affaires, dit Éléonore.
— Je parle comme un homme qui lit les gazettes et sait compter.
Il tira un pliant et s’assit sans y être invité. Lady Whitmore, depuis son fauteuil, le toisait comme un marchand de chevaux douteux.
« Vous avez des dettes, milady. Le bruit court que Lord Vane en détient la plus grande part. Je suis venu vous faire une proposition simple : je les achète. Toutes. »
Éléonore garda un visage impassible, mais son esprit travailla à la vitesse d’une flèche. « Et que voudriez-vous en échange de ce paiement ? »
— Votre main, répondit Beaumont sans détour. Je sais ce qu’on dit de vous : que vous êtes une femme d’affaires, une ennemie des conventions, une espèce de… parviendra dans le corps d’une héritière. Pardonnez-moi l’expression.
— Suite.
— Je n’ai pas besoin d’une épouse décorative. J’ai besoin d’une alliée. Vous comprenez les contrats, les terres, les récoltes, le droit. Mon domaine est vaste, mal géré par des intendants médiocres. Je vous offre la liberté. Vous m’offrez un cerveau.
Éléonore se mit à rire. C’était un rire amer, sincère, qui lui échappa avant qu’elle ait pu le retenir. « Et si j’examine vos livres, je verrai un homme également perdu, qui cherche une dot pour se sortir de l’ornière ? »
Beaumont ne sourit pas. « Vous pouvez les examiner dès demain. Mes livres sont ouverts. C’est plus que ne pourrait en dire le marquis de Vane, j’imagine. »
Il marqua un temps, puis ajouta, plus bas : « Je sais ce qu’il a fait. Épouser les dettes d’une femme pour mieux la tenir. C’est une manœuvre habile, je le reconnais. J’en suis presque jaloux. »
— Votre franchise vous honore, dit Éléonore. Elle ne vous rend pas pour autant candidat idéal.
— Je ne vous demande pas de décider ce soir. Je vous demande de considérer que vous ne passerez pas cette fin de saison seule. Ce qui arrive dans un salon ne reste jamais longtemps un secret, milady. Vous êtes jeune, riche de promesses, et désormais libre. Vous serez la proie de cinquante autres prétendants moins scrupuleux que moi, et plus pressés.
Il se leva, lissa les plis de sa veste. « Je loge au Clarendon sous le nom de mon homme d’affaires. Si vous souhaitez une contre-proposition, une enquête sur mes terres, ou simplement constater que je dis vrai, vous saurez où me trouver. »
Il s’inclina, à peine assez bas pour frôler l’impertinence, et sortit.
Le silence retomba. Lady Whitmore était immobile, son regard posé sur la porte refermée.
« Est-ce que je viens d’assister à une enchère déguisée ? »
— Pire, murmura Éléonore. J’ai assisté à la première offre d’un marchand d’esclaves qui se prend pour un sauveur.
Elle se leva enfin, arpenta la pièce. Sa robe de chambre était encore trop grande pour ses épaules — souvenir d’une autre femme, plus ronde, plus soumise — et elle remonta une manche d’un geste brusque.
« Vane le connaît. C’est certain. »
— Vous en êtes sûre ?
— Beaumont arrive vingt-quatre heures après la rupture. Il connaît le montant exact de mes créances ou presque. Il le dit trop facilement pour ne pas être renseigné de source fiable. Et qui connaît mes créances aujourd’hui, à part mon avoué, et l’homme qui les détient ?
Elle s’arrêta devant la fenêtre, observant la rue où un fiacre attendait, comme si son occupant prenait patience.
« Vane a deviné ma parade. Il sait que je ne rentrerai pas docilement dans le giron. Alors il m’ouvre une deuxieme porte et me présente un ami, un comparse, qui m’offrira une « liberté » plus présentable que la sienne. »
— Vous croyez à une collusion ?
— Je crois à un jeu d’échecs, dit Éléonore. Et je viens d’identifier la pièce qui se fait passer pour une cavalière alors qu’elle est encore un pion.
Lady Whitmore la rejoignit près de la fenêtre. Dehors, les dernières lueurs de l’après-midi hivernal s’étiraient sur les toits.
« Vous allez le voir ce soir, alors. Vane. »
— Non, dit Éléonore. Pas ce soir. Pas demain. Je le laisse mijoter dans sa sauce de certitudes. Un homme qui pense que l’échelon supérieur est acquis joue distrait.
— Et Beaumont ?
Éléonore finit de nouer sa ceinture en soie. « Beaumont, je vais le laisser croire que son piège fonctionne. Je le laisserai présenter des offres, proposer des contrats, affiner son sourcil impeccable. Et pendant qu’ils se croient complices, je trouverai ce qui s’obtient avec une plume et du papier : une clause que ni l’un ni l’autre n’a considérée. »
Elle retourna à son secrétaire, déplia une feuille vierge et trempa sa plume. Lady Whitmore ne posa pas de question. Elle savait, pour l’avoir vu faire des dizaines de fois, quand une femme de tête cessait de subir et recommençait à écrire.
La lampe finit par s’éteindre. La plume se tut. Éléonore souffla sur la feuille et la lut dans la lueur mourante de la braise.
Elle avait tracé trois colonnes. Les noms de ses créanciers. Les dates des échéances. Et, dans la marge, une liste plus brève encore : Wharton. St. Aldric. Grimsby.
Bath, nota-t-elle en lettres plus grandes que les autres. Et en dessous, plus petite, comme pour elle seule :
Il y a toujours un deuxième chemin.
Elle souffla la flamme, glissa la liste dans son corsage, et s’allongea telle quelle, tout habillée, sur son lit. La nuit serait courte si elle comptait la plier à sa volonté.
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