Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 16: The Trap Springs
Le salon de Lady Pemberton bourdonnait comme une ruche en fièvre, mais Eleanor n'y entendait que le cliquetis de ses propres pensées. Elle avait accepté l'invitation avec une seule intention : se montrer, être vue, et donner le change. Trente minutes de sourires convenus, de compliments creux, et elle pourrait s'éclipser vers Bath.
« Miss Ashworth. »
La voix tomba derrière elle, trop proche, trop suave. Eleanor se retourna lentement, son éventail déployé avec une grâce étudiée. Lord Beaumont se tenait à moins d'un mètre, sa silhouette élégante encadrée par les draperies de velours pourpre du petit salon de thé. Il souriait de ce sourire confiant des hommes qui croient tenir leur proie.
« Lord Beaumont, dit-elle avec une inclinaison de tête minimale. Quelle surprise de vous trouver ici. Je vous croyais au Clarendon, à recevoir vos… admirateurs.
— Les affaires m'appellent ailleurs, répondit-il en s'approchant encore. Puis-je vous offrir une tasse ? Je crois que nous avons des choses à discuter. Des choses… délicates entre nous. »
Elle sentit les regards curieux des autres invitées glisser dans leur direction. Lady Pemberton, perchée sur son sofa de soie, les observait par-dessus le rebord de sa tasse. Eleanor choisit un fauteuil près de la fenêtre, dos au mur, l'œil sur toutes les issues. Beaumont s'assit en face d'elle, mais un peu trop près.
« J'ai beaucoup entendu parler de votre… indisposition récente, attaqua-t-il en versant le thé lui-même, comme s'il était maître des lieux. Cette chute nerveuse qui vous a retenue chez vous. On murmure que vous en seriez encore convalescente. »
Eleanor inclina la tête. « Je me porte à merveille, comme vous pouvez le constater.
— Vraiment ? » Il reposa la théière avec un soin exagéré. « Parce que j'ai entendu une autre version. Une version selon laquelle il n'y aurait jamais eu de maladie, mais plutôt une… aventure. Une escapade nocturne dans un établissement fort peu respectable. »
Le sang d'Eleanor se figea, mais son visage demeura de marbre. Le club. Comment avait-il su ? À moins que…
« Une accusation grave, murmura-t-elle en prenant sa tasse, les doigts parfaitement stables. Et diffamatoire. Vous devriez être prudent, Lord Beaumont.
— Oh, je ne dit pas que j'y crois, minauda-t-il, mais je suis persuadé que d'autres y croiraient volontiers. Votre réputation est un édifice délicat, Miss Ashworth, et vous l'avez érigée sur un terrain bien fragile. » Il se pencha, confidentiel. « Je sais ce que vous faites la nuit. Et je sais que vous n'êtes pas la douce héritière que vous prétendez être. »
Eleanor n'eut pas besoin de simuler l'émotion qui lui serra la gorge. Pendant une seconde, elle envisagea les conséquences : le scandale, la ruine, l'annulation du contrat. Mais ce n'était pas Vane qui menaçait ici. C'était cet homme. Ce pion.
« Si vous savez tant de choses, pourquoi ne pas les rendre publiques ? » demanda-t-elle, la voix posée. « Un homme avec une preuve n'a pas besoin de menacer. Il agit.
— Parce que je préfère la négociation à la confrontation. » Il sortit un pli de sa poche, cacheté de cire rouge. « Ceci est une promesse de règlement. Vingt mille livres, à votre disposition immédiate, si vous acceptez ma demande en mariage. Vane Ashworth ne pourra jamais égaler cette offre — et si vous refusez, cette lettre contenant certains récits, signés par des témoins… ira directement au Morning Post et au journal de Lady Jersey. »
Eleanor le dévisagea. Vingt mille livres. C'était une somme colossale. Plus grande que ce que Beaumont pouvait raisonnablement offrir de sa poche. Plus grande que ce qu'un comte endetté comme lui pouvait rassembler rapidement. Cet argent venait de quelqu'un d'autre.
Elle regardait l'homme dans les yeux, et soudain, tout devint clair. Les documents de Finch. Les indications discrètes. Cette demande si bien orchestrée, si bien calibrée pour tomber juste au moment où elle avait le plus besoin de liquidités.
Beaumont n'était pas un traqueur. Il était un messager.
« Qui vous envoie ? » demanda-t-elle à voix basse.
Il haussa un sourcil. « Je vous demande pardon ?
— L'argent, Lord Beaumont. Les témoins. La lettre. Vous les tenez de quelqu'un. Vingt mille livres demande un mécène. Quel est son nom ? »
Un éclat d'incertitude traversa le regard de l'homme avant de s'évanouir. Il se redressa, le pli serré dans sa main. « Vous me croyez incapable de monter cette offre moi-même ?
— Vous, incapable ? Non. Impossible ? Assurément. » Elle se pencha, soudain plus proche, certaine désormais d'avoir trouvé une faiblesse. « Votre domaine est hypothéqué à hauteur de soixante-dix pour cent. Votre dernier emprunt, contracté auprès de la Banque Child, remonte à six mois. Vous n'auriez pas pu rassembler cinq mille livres sans éveiller l'attention. Alors, qui achète votre loyauté ? »
Le visage de Beaumont se ferma. Ses doigts blanchirent là où ils serraient la lettre. « Vous jouez un jeu dangereux, Miss Ashworth.
— Je joue le seul jeu qui existe, Lord Beaumont : celui de la vérité. Et vous venez de perdre au premier set. » Elle se leva, laissant sa tasse à moitié pleine. « Gardez votre argent. Gardez vos menaces. Et lorsque vous reverrez celui qui vous emploie, vous pourrez lui dire que je ne suis pas aussi facile à acheter qu'il le supposait.
— Eleanor Ashworth n'est rien, cracha-t-il en se levant à son tour, et vous le savez. Vous êtes une bâtarde sans nom, à la merci du premier homme qui daigne vous offrir sa protection ! »
Le salon entier sembla retenir son souffle. Eleanor sentit les regards converger, les conversations mourir, le silence s'étendre comme une mare. Elle aurait pu le frapper, l'accuser, le détruire avec les informations que Finch lui avait fournies. Elle choisit une autre arme.
Elle se tourna très lentement vers la pièce, et leva la voix avec une clarté parfaite. « Lord Beaumont, je vous suis très reconnaissante pour votre invitation au bal d'ouverture de votre sœur. Mais je dois décliner, car je ne souhaite pas donner l'impression d'encourager des attentions que je ne partage pas. »
Le visage de l'homme devint écarlate. Il avait compris le piège : elle l'avait devancé, transformant sa proposition ratée en simple invitation publique polie. Dans le salon, plusieurs têtes se tournèrent avec un intérêt renouvelé. Lady Pemberton elle-même haussa un sourcil, manifestement convaincue que la malheureuse héritière venait de rejeter un prétendant honorable.
Beaumont s'avança, le pli toujours dans sa main, le visage rouge de colère contenue. « Vous ne gagnerez pas, siffla-t-il à voix basse. Vous n'avez aucune idée de ce qui vous attend à Bath.
— Bath ? » Eleanor haussa un sourcil, le cœur soudain en alerte. Comment savait-il qu'elle s'apprêtait à y aller ? Personne ne pouvait le savoir. Elle n'en avait même pas parlé aux domestiques.
Beaumont sourit — un sourire sans chaleur, celui d'un homme qui savait tenir une carte maîtresse. « Oui, Bath. Il paraît qu'on y trouve des documents très intéressants. Des documents volés à un certain cabinet de solicitor dans Londres. » Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta, se tournant à moitié. « Votre Grimsby vous attend peut-être, mais il n'est plus seul à savoir ce qu'il sait. Je vous conseille de faire attention au chemin que vous empruntez, Miss Ashworth. Certaines routes mènent à des précipices. »
Il disparut dans l'embrasure de la porte, laissant Eleanor figée au milieu du salon, entourée de murmures feutrés et de regards faussement distraits.
Son cœur battait la chamade. Beaumont connaissait le nom de Grimsby. Il connaissait les documents volés. Il savait où elle allait et pourquoi. Le piège qu'elle s'était félicitée d'avoir vu n'était qu'un voile — la véritable machination s'étendait bien au-delà de ce qu'elle avait imaginé.
Et si Beaumont était un pion, alors quelqu'un d'autre tirait les fils.
Elle pensa à Vane. À sa dette cachée, expirant dans dix-sept jours. À cet inconnu de Bath qui détenait les originaux. À Finch, qui exigeait le nom d'un meurtrier.
Non. Vane ne pourrait pas la menacer par l'intermédiaire de Beaumont — il avait mieux à faire que de jouer des jeux aussi grossiers. Quelqu'un d'autre cherchait les mêmes documents qu'elle. Quelqu'un qui avait tué Francis Rowley et qui avait brûlé les archives du cabinet Wharton.
Et ce quelqu'un savait maintenant qu'Eleanor Ashworth possédait un plan en sa faveur.
Elle reprit son éventail, adressa un sourire de marbre aux femmes qui l'observaient, et se dirigea vers la sortie avec une grâce imperturbable. Derrière elle, le murmure commençait déjà : Miss Ashworth avait rejeté Lord Beaumont. Miss Ashworth avait fait une scène. Miss Ashworth n'était décidément pas une héritière comme les autres.
Elle sortit dans la lumière de l'après-midi et inspira profondément. Le complot de Vane n'était plus la seule menace. Quelqu'un d'autre la suivait, quelqu'un qui connaissait l'existence de Grimsby. Il fallait qu'elle trouve Vane. Non pour négocier, plus pour s'allier, mais pour comprendre si lui aussi était en danger — ou si son danger à elle venait de lui.
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