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Le Contrat de Mariage

Lire le chapitre 3: Reading Between the Lines

La bibliothèque sentait le renfermé, la poussière et la cire d'abeille. Eleanor passa un doigt sur le dos des reliures en cuir, déchiffrant les titres dorés d'une écriture fine. Elle avait demandé à Polly de lui apporter le journal de sa mère dès l'aube, mais la servante n'était revenue qu'avec une réponse évasive : « Madame Hargrove n'a rien trouvé de tel, mylady. »

Hargrove. Le nom lui fit dresser l'oreille. Le solicitor de son oncle, sans doute. Elle avait espéré trouver un allié dans le cabinet juridique local, un homme de loi indépendant qui pourrait l'aider à rédiger sa contre-proposition au contrat de mariage. Mais si Hargrove était déjà dans la poche des Ashworth, elle allait devoir batailler seule.

— Polly, dit-elle sans se retourner, où se trouve le bureau de ce M. Hargrove ?

La servante hésita derrière elle, sa silhouette trapue se reflétant dans la vitre de la fenêtre.

— À deux rues de la place, mylady. Mais votre oncle préfère que vous restiez à la maison aujourd'hui. Lord Vane doit envoyer un mot.

— Mon oncle préfère beaucoup de choses, répliqua Eleanor en faisant volte-face. Je compte néanmoins sortir. Préparez ma cape.

Polly ouvrit la bouche, puis la referma. Eleanor lut dans son regard un mélange de crainte et d'une curiosité qui n'avait rien de servile. Cette fille en savait plus qu'elle ne le laissait paraître. Mais pour l'instant, elle avait besoin d'un avocat, pas d'une espionne.

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Le cabinet de M. Hargrove se nichait au premier étage d'une maison étroite de Hanover Square. Une plaque de cuivre terni annonçait : « Hargrove & Fils, Solicitors ». L'antichambre sentait le tabac froid et le papier moisi. Eleanor dut patienter dix minutes, assise sur une chaise cannée inconfortable, avant qu'un homme d'une soixantaine d'années, le visage rougeaud et les yeux plissés, ne vienne l'accueillir.

— Lady Ashworth ! Un honneur inattendu. Je connaissais votre mère, Dieu ait son âme.

Il parlait trop vite, en se frottant les mains, et son regard fuyait le sien. Eleanor ne fut pas dupe. Elle déposa sur le bureau les minutes qu'elle avait passées la veille à rédiger, de sa propre main, sur du papier à lettres volé dans le secrétaire de son oncle : une liste de clauses qui transformeraient le mariage en partenariat d'affaires.

— Je souhaite faire ajouter ces stipulations au contrat que mon oncle a préparé avec Lord Vane, dit-elle en poussant le document vers lui.

Hargrove le parcourut, et sa pomme d'Adam sauta. Il parcourut une seconde fois, plus lentement, puis leva des yeux effarés.

— Mylady... ceci est inouï. Vous demandez le contrôle de votre dot, la propriété conjointe des biens, un droit de dissolution après trois ans...

— Cinq ans, corrigea Eleanor. J'ai mis trois, puis un addendum.

— Cinq ans, répéta-t-il, abasourdi. Personne n'acceptera cela. Surtout pas Lord Vane. Et surtout pas votre oncle, qui vous a confié à ma charge.

— À votre charge ? s'étonna-t-elle, la voix glaciale. Je pensais que vous étiez le conseiller de ma famille, pas son geôlier.

Hargrove toussa, rougit, et se mit à farfouiller dans ses papiers comme s'il cherchait une échappatoire.

— Je suis désolé, Lady Ashworth, mais je ne peux pas plaider votre cause contre votre tuteur légal. Ce serait une violation de mon devoir. Lord Ashworth m'a confié l'affaire de votre établissement, et je...

— Vous refusez.

— Je refuse, oui. Et je me permets de vous conseiller, en tant qu'homme d'expérience, de ne pas vous ridiculiser en public avec de telles exigences. Une femme de votre rang doit se montrer humble, aimable, et laisser les hommes décider pour elle.

Eleanor se leva lentement, ramassa son document, et le glissa sous son bras. Elle ne tremblait pas. En vingt-cinq ans d'exercice du droit à Manhattan, elle avait affronté des adversaires autrement plus redoutables qu'un solicitor provincial aux idées étroites.

— Merci pour votre temps, monsieur Hargrove. Je n'oublierai pas cette conversation.

Elle sortit sans attendre sa réponse, laissant la porte claquer derrière elle, et entendit un soupir de soulagement presque théâtral s'échapper du bureau.

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Sur le chemin du retour, Eleanor fit un détour par la bibliothèque de la maison. Elle avait grandi à l'ère du numérique, où chaque information se trouvait à portée de clic. Ici, tout était papier, secret, dissimulation. Si son oncle contrôlait le solicitor, elle devrait contrôler l'information.

La pièce était vide à cette heure, les domestiques occupés au service du déjeuner. Elle referma la porte derrière elle, compta mentalement les secondes dont elle disposait. Dix minutes, peut-être quinze avant que Polly ne vienne la chercher.

Elle passa en revue les rayonnages. Romans, traités d'agriculture, dictionnaires, livres de comptes. Rien qui ressemble à un journal intime. Elle avait lu le sien la veille, celui de sa mère, et il s'arrêtait net à la naissance d'Eleanor. La dernière page portait une écriture étirée, nerveuse, différente des autres entrées : « Si Dieu me garde, je révélerai tout. Personne ne doit mourir pour un secret aussi ancien. »

Étrange. Sa mère était morte en couches, selon la version officielle. Mais cette phrase laissait entendre une autre fin. Eleanor avait besoin de plus de contexte - de lettres, de notes, d'une archive.

Son regard se porta sur un secrétaire en acajou, coincé dans un angle sombre. Le plateau supérieur était ouvert, laissant voir des tiroirs garnis de cuir rouge. Elle s'approcha, retint son souffle, et tira le premier tiroir.

Des factures, des reçus, des invitations. Le deuxième : des lettres de son père, Lord Ashworth, adressées à un certain colonel Whitfield, toutes datées de l'année de son mariage. Elle les parcourut rapidement, l'œil exercé aux litiges successoraux, et remarqua une anomalie : dans chaque lettre, son père mentionnait une « dette de jeu » contractée auprès d'un « v ».

V. Vane ?

Elle tourna la page. La dernière lettre, datée de deux mois avant sa mort, était plus brève, presque saccadée : « Whitfield, j'ai découvert la vérité sur ce qui s'est passé à Morpeth. Ce n'était pas un accident. La voiture a été sabotée. Je détiens la preuve, mais je suis surveillé. Si je disparais, remettez ceci à ma fille le jour de ses dix-huit ans. »

La respiration d'Eleanor se bloqua. Elle retourna la lettre. Une écriture plus récente, au crayon, au verso : « Détruite par la personne que vous savez. Je suis désolé, Ashworth. »

— Mylady ?

La voix de Polly s'éleva du couloir, trop proche. Eleanor replia la lettre d'une main fébrile, la glissa dans le décolleté de sa robe, et referma le tiroir. Quand la servante poussa la porte, elle se tenait devant la bibliothèque, l'air absorbé, un livre de poésie ouvert entre les mains.

— Vous m'avez fait peur, mylady. Votre oncle vous demande au salon.

Eleanor inclina la tête, l'esprit encore ailleurs.

— Dites-lui que j'arrive dans un instant.

Polly hésita, ses yeux perçant la façade d'Eleanor, puis s'inclina et disparut. Eleanor resta seule, le cœur battant, les doigts crispés sur le livre. Elle venait de découvrir que son père n'était pas mort d'une apoplexie, comme elle l'avait appris des années auparavant à travers la correspondance de son oncle. Il avait été assassiné. Et le nom de Vane - ou au moins son initiale - était lié à l'affaire.

Mais qui était le « v » ? Le Viscount Vane qui convoitait sa main ? Ou un autre Ashworth, son oncle peut-être, dont le prénom commençait par un V ? Vincent et prénom de son oncle était en effet Vincent. Et Hargrove, lui, était sous les ordres de son oncle.

Eleanor ferma les yeux, prit une longue inspiration, et se força à calmer son esprit de juriste. Elle connaissait les règles du jeu : ne jamais accuser sans preuve, ne jamais dévoiler ses cartes trop tôt, et toujours garder un allié de réserve.

Elle sortit de la bibliothèque, le visage lisse, le pas ferme, et se dirigea vers le salon où son oncle l'attendait. Dans le creux de sa mémoire, elle recomposait la lettre de son père, chaque mot gravé comme une clause dans un contrat mortel.

Devant la porte du salon, elle s'arrêta, la main sur la poignée. Une certitude la traversait, froide et claire : elle n'était pas seulement une héritière contrainte au mariage. Elle était une héritière contrainte à découvrir la vérité. Et si Vane était un ennemi, elle allait devoir le traiter comme tel, même si le contrat de mariage lui offrait une couverture parfaite.

Elle ouvrit la porte.

Son oncle, Vincent Ashworth, se tenait près de la cheminée, un verre de brandy à la main. À ses côtés, debout dans la lumière, se tenait un homme qu'elle n'avait jamais vu : grand, les cheveux sombres et la mâchoire marquée. Lui ne souriait pas - il l'observait, avec une intensité qui n'avait rien de chaleureux.

— Eleanor, dit son oncle avec une satisfaction onctueuse, voici le Viscount St. Aldric. Il est venu discuter de votre avenir.

Eleanor retint son souffle. Pas Vane. Un autre. Mais le regard que lui lançait cet homme lui disait qu'il n'était pas un simple interlocuteur.

— Enchantée, mylord, dit-elle en inclinant la tête, le sourire aux lèvres, tandis qu'elle formulait déjà sa question suivante : Pourquoi un Viscount viendrait-il s'intéresser à une héritière déjà fiancée ?