Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 23: The Kiss
Le débat avait commencé comme une simple conversation, un échange poli entre deux esprits curieux, dans le salon bleu où Eleanor avait élu domicile depuis trois jours. Vane, adossé à la bibliothèque, un verre de brandy à la main, citait Blackstone avec une aisance qui frôlait l'arrogance.
« — Vous simplifiez, disait-il. Le précédent de *Rex contre Thornton* établit clairement que la possession vaut titre en l'absence de contestation formelle dans un délai de sept ans.
— Le précédent de *Rex contre Thornton* a été renversé en 1798 par *Hargreave contre la Couronne*, répliqua Eleanor, les yeux brillants. Et je doute que vous l'ignoriez, milord. »
Il sourit, ce sourire dangereux qui lui creusait une fossette à la joue gauche. Elle avait appris à le connaître, ce sourire. Il précédait toujours une attaque.
« Renversé par une cour partiale, présidée par un juge dont le beau-frère était partie au litige. La jurisprudence, mademoiselle Ashworth, n'est pas une science exacte. C'est un champ de bataille.
— Et vous, naturellement, en êtes le stratège en chef ?
— Je m'y efforce. »
Elle se leva, incapable de rester assise. La colère montait, chaude et délicieuse, cette colère qu'elle n'avait pas ressentie depuis ses années de plaidoirie à New York. Vane avait ce don : il la poussait dans ses retranchements avec une précision chirurgicale.
« Vous déformez mes arguments, dit-elle en faisant les cent pas. Vous me prêtez des intentions que je n'ai jamais exprimées. La clause de réversion dont je parle n'a rien à voir avec la possession immobilière. Elle concerne la capacité juridique des femmes mariées à contracter.
— Ah, voilà le fond du sujet. » Vane posa son verre sur le guéridon et s'approcha lentement. « Vous ne parlez pas de jurisprudence, Eleanor. Vous parlez de vous. »
Elle s'arrêta net, les mains sur les hanches.
« Je parle de la loi. Et de l'injustice fondamentale d'un système qui considère les femmes comme des mineures perpétuelles sous tutelle.
— Un système que vous vous apprêtez à épouser. Ou plutôt, que vous vous apprêtez à épouser *moi*, dans le cadre de ce système. La contradiction ne vous gêne pas ?
— La contradiction me gênerait si je comptais me soumettre au système. Ce n'est pas mon intention. »
Il était tout près maintenant, à moins d'un mètre. Elle pouvait sentir l'odeur de son eau de Cologne, ambre et agrumes mêlés, et le léger crissement de sa cravate quand il tournait la tête.
« Votre contrat, dit-il à voix basse. Vos conditions. Votre revenu privé, vos appartements séparés, votre délai de deux ans avant toute... obligation conjugale. Vous croyez vraiment que des clauses écrites peuvent vous protéger de ce que je pourrais faire ?
— Je crois que des clauses écrites m'ont toujours protégée des hommes sans scrupules. Et je vous compte, milord, dans cette catégorie.
— Voilà une insulte délicieuse. » Il fit un pas de plus. « Et pourtant vous avez accepté de m'épouser.
— J'ai accepté de considérer votre proposition. Sous conditions.
— Conditions que j'ai acceptées sans discussion. »
Elle sentit le piège se refermer. Il l'avait fait exprès. Toutes ces heures de conversation, ces débats savants sur le droit romain et la common law, tout cela pour arriver à ce point précis : la démonstration de sa docilité.
« Vous n'avez pas besoin de discuter, dit-elle, la voix plus aiguë qu'elle ne l'aurait souhaité. Vous avez déjà obtenu ce que vous vouliez. Le prestige du mariage, la réhabilitation de votre nom, l'accès à ma fortune—
— Votre fortune ? » Il éclata d'un rire bref. « Cette fortune que mon père et moi avons passée vingt ans à reconstituer à coups de paiements anonymes ? Cette fortune que j'ai financée moi-même, rubis par rubis, session de cours par session de cours ? »
Elle se figea. Ainsi, il savait qu'elle savait. Où était passée cette subtilité qui faisait de lui un partenaire presque acceptable ?
« Vous êtes bien informé.
— Informé ? Eleanor, c'est moi qui ai choisi votre gouvernante française. C'est moi qui ai recommandé vos professeurs de droit à votre père—que vous ne convoitiez pas un code civil, il aurait fallu que je vous fasse enlever pour vous offrir ce que vous vouliez. » Il secoua la tête. « Vous croyez que votre esprit juridique est votre force. Vous avez raison. Mais c'est aussi la chaîne la plus solide qu'on ait jamais forgée pour vous tenir. »
La fureur l'aveugla. Elle leva la main pour le gifler—il saisit son poignet avec une rapidité qui la surprit et l'attira vers lui.
« Et voilà, murmura-t-il contre son front. Voilà la femme que je voulais voir. Pas la juriste qui cite les textes avec froideur, mais la combattante qui défend sa liberté avec ses poings s'il le faut. »
Elle voulut répondre, prononcer une réplique cinglante, le réduire en pièces avec des mots bien choisis comme elle savait si bien le faire au tribunal. Mais les mots ne vinrent pas. Ses yeux étaient trop proches, d'un gris-bleu étrange qui semblait changer de couleur selon la lumière, et sa bouche était trop proche aussi, et sa main—sa main s'était posée sur sa nuque, sous l'ourlet du bonnet, et elle sentait les doigts de l'homme glisser dans ses cheveux avec une familiarité qui la brûlait.
Il l'embrassa.
Ce n'était pas un baiser chaste comme celui du salon, scellé sur le front comme un acte notarié. C'était un baiser profond, impérieux, qui goûtait la victoire et l'audace, un baiser de conquérant qui n'avait que faire des clauses et des contrats. Eleanor avait préparé des répliques pour toutes les éventualités juridiques ; elle n'avait rien préparé pour cette chaleur qui montait du ventre, cette faiblesse des genoux, ce désir brutal de répondre.
Et elle répondit.
Ses mains agrippèrent le revers de sa redingote, le tirèrent vers elle, et elle lui rendit son baiser avec une ferveur qui la surprit elle-même. Elle était avocate, rationnelle, méthodique—mais là, dans ses bras, elle n'était que chair et chaleur et un besoin animal de plus. Sa langue contre la sienne, le goût du brandy et d'autre chose, plus âcre, plus précieux.
Puis la raison revint.
Elle le repoussa avec une violence qui le fit reculer de deux pas, le souffle court, les joues en feu. Son bonnet avait glissé, ses cheveux s'échappaient de leur torsion savante, et elle se sentait étrangement nue dans sa robe de mousseline.
« Voilà, haleta-t-elle, la voix brisée. Voilà pourquoi j'avais demandé une clause de deux ans. »
Il passa une main sur sa bouche, comme pour y goûter encore, et un sourire satisfait flotta sur ses lèvres.
« Vous auriez dû demander une clause de mille ans. Cela n'aurait pas changé la nature des choses.
— Vous avez violé les termes de notre accord verbal.
— Les termes de notre accord verbal n'ont pas encore été formalisés par écrit. Et comme vous me l'avez si justement fait remarquer, la possession vaut titre en l'absence de contestation formelle.
— Je conteste formellement.
— Je constate. » Il inclina la tête. « J'accepterai votre contestation si vous êtes capable de me regarder dans les yeux et de me dire que vous n'avez rien ressenti. »
Elle ne le fit pas. Elle détourna le regard, ce qui était pire qu'un aveu.
« Nous avons commis une erreur, dit-elle en rajustant son bonnet de mains tremblantes. Une violation de contrat. Je propose d'oublier cet incident et de revenir à nos obligations respectives.
— Et moi, dit-il en s'approchant de la porte, je vous propose de considérer qu'il s'agissait d'une clause implicite. Vous me voulez, Eleanor. Vous me vouliez avant même de connaître l'étendue de ma dette envers votre famille, avant de comprendre les documents que vous avez trouvés à Bath. Et ce que vous voulez, vous l'avez déjà. »
Il ouvrit la porte et se retourna une dernière fois.
« Je vous attends à dîner ce soir. Je vous raconterai enfin l'histoire complète de mon frère et de la lettre que vous avez trouvée. Mais d'abord, vous me poserez une question que vous vous refusez à m'adresser depuis le début. »
« Laquelle ? »
Il sourit, ce sourire dangereux encore une fois.
« Pourquoi je vous ai laissée choisir. »
La porte claqua, le laissant seul face au silence. Eleanor resta immobile un long moment dans le salon bleu, les mains jointes, le cœur battant contre ses côtes comme un prisonnier contre les barreaux de sa cellule.
Il savait. Il savait pour la lettre, il savait pour les dettes, il savait pour le baiser. Et il savait aussi—elle aurait juré qu'il le savait—qu'elle lui poserait cette question ce soir. Qu'elle ne pourrait pas faire autrement.
Elle se dirigea vers la fenêtre et regarda la rue s'éveiller sous les premiers feux de l'après-midi. Une calèche passa, conduite par une femme en amazone verte.
Elle pensa à sa mère biologique, qui avait fait des choix différents. Qui avait payé le prix de la liberté par l'abandon.
Elle posa la main sur son ventre, là où la chaleur du baiser s'était dissipée, et se demanda si les clauses qu'elle avait tracées contre la passion n'étaient pas, finalement, les chaînes les plus solides qu'elle ait jamais portées.
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