Le Contrat de Mariage
Lire le chapitre 33: After the Scandal
La salle de bal de Marchmont ne ressemblait plus à un champ de bataille, mais à un tombeau. Les lustres de cristal jetaient toujours leur lumière dorée sur les fresques du plafond, mais plus personne ne dansait. Les invités se pressaient en grappes murmurantes, leurs éventails cliquetant comme des mandibules d'insectes nerveux, leurs regards glissant vers Eleanor puis s'en détournant aussitôt, comme si la regarder trop longtemps risquait de les brûler.
Eleanor se tenait près de la porte-fenêtre donnant sur la terrasse, les doigts crispés sur la pierre froide du rebord. Dans sa tête, les mots de son oncle résonnaient encore : *Ton père est mort par l'épée du père de Vane.* Une lame précise, chirurgicale, qui avait tranché net son monde en deux.
Lord Vane se tenait à trois mètres d'elle, tout aussi immobile, tout aussi pâle. Il avait les yeux fixés sur le sol de marbre comme s'il y cherchait une faille par laquelle s'enfoncer. Sa cravate, habituellement impeccable, était légèrement de travers — un détail qu'Eleanor n'aurait jamais remarqué chez un autre homme, mais chez lui, cela criait le désarroi.
La voix de Lady Marchmont s'éleva quelque part derrière eux, douce et ferme à la fois, tentant de disperser les curieux. — Mesdames, messieurs, la soirée est terminée. Mes gens vont vous raccompagner.
Eleanor se retourna. Lady Marchmont croisa son regard et lui adressa un signe de tête imperceptible : *restez.*
Un murmure traversa la foule, puis un autre. Des chuchotements acérés comme des tessons de verre : — Le père de Vane a tué Ashworth... — Un duel truqué, dites-vous ? — Et elle l'épouse ? Après ça ?
Le mot *trahison* flotta dans l'air, non prononcé, mais omniprésent.
Quelques minutes plus tard, la salle fut presque vide. Les derniers invités s'éclipsèrent, emportant avec eux le scandale comme on emporte une maladie contagieuse. Lady Marchmont s'approcha, posa une main légère sur le bras d'Eleanor.
— Ma chère, vous avez besoin de repos. Et vous, Vane — elle le toisa avec une sévérité maternelle — vous avez besoin de clarifier votre esprit. Je mets à votre disposition la bibliothèque du premier étage. Personne ne vous y dérangera.
Vane releva enfin la tête. Son regard rencontra celui d'Eleanor, et quelque chose se fissura dans l'armure de son sang-froid habituel. Il ouvrit la bouche, la referma, puis inclina la tête dans un geste d'acquiescement silencieux.
La bibliothèque du premier étage était une pièce sombre et lambrissée, sentant la cire d'abeille et le vieux papier. Le feu dans la cheminée n'avait pas été ravivé, et des ombres dansaient dans les angles. Eleanor s'assit dans un fauteuil de cuir face à la fenêtre, Vane resta debout près de la cheminée, une main posée sur le manteau de marbre.
Le silence dura.
Ce fut Eleanor qui le brisa, avec la voix qu'elle avait utilisée en cent audiences : calme, précise, mais traversée d'une humanité qu'elle ne pouvait masquer. — Vane. Ce que votre père a fait n'est pas votre crime.
Il rit — un son sec, cassé. — Ne me faites pas ça, Eleanor. Ne me donnez pas l'absolution avant même que j'aie compris ce que je dois confesser.
— Vous ne devez rien confesser.
— Rien ? Il se tourna enfin vers elle, les yeux brillants d'une émotion brute qu'elle ne lui avait jamais vue. — Mon père a tué votre père. Dans un duel truqué. Et moi, je vis depuis des mois sous le même toit que vous, négociant un contrat de mariage comme si nous parlions de la pluie et du beau temps, pendant que ce secret — ce sang — était la fondation même de l'accord que nous avons signé.
Eleanor se leva. Elle ne s'approcha pas de lui, mais elle ne garda pas non plus la distance qui les séparait.
— Écoutez-moi attentivement, parce que je ne le répéterai pas. Votre père a fait ce qu'il a fait. Votre père. Pas vous. Quand j'étais — quand je vivais loin d'ici, dans un autre monde, j'ai appris une chose que très peu de gens comprennent : on n'hérite pas des crimes de ses parents. On hérite seulement de la responsabilité de ses propres choix.
Vane la dévisagea, les mâchoires serrées. — Et si mes choix sont contaminés par ce que je sais ? Et si je ne peux plus vous regarder sans voir le visage de votre père mort par la faute du mien ?
— Alors vous regarderez plus longtemps. Eleanor remonta d'un cran, sa voix devenant plus basse, plus intime. — Vous regarderez jusqu'à ce que vous voyiez autre chose. J'ai traversé des nuits où je ne pouvais pas me regarder moi-même dans un miroir. Je sais ce que c'est que de porter un fardeau qu'on n'a pas choisi. Mais je refuse de vous laisser le porter seul, et je refuse de le porter pour vous.
Le silence retomba, plus lourd encore.
Vane fit un pas vers elle — puis s'arrêta, comme frappé par une limite invisible. Ses mains, si sûres d'elles quelques heures plus tôt dans le salon de Marchmont, pendirent le long de son corps, désarmées.
— Que fait-on, alors ? demanda-t-il, et sa voix avait perdu toute sa morgue habituelle. Il n'était plus le lord ironique, le joueur invincible. Il était un homme face à une vérité qui le dépassait.
Eleanor réfléchit. Dans sa tête de juriste, les clauses du contrat défilèrent — les obligations, les échéances, les contreparties. Mais un contrat ne réglait pas cela. Aucun paragraphe ne pouvait coudre une blessure aussi profonde.
— On patiente, dit-elle enfin. — Nous reportons le mariage.
Les yeux de Vane s'élargirent. — Eleanor...
— Pas pour annuler. Pour guérir. Elle croisa les bras, non par défense, mais pour se tenir droite. — Ce matin encore, j'étais convaincue que tout pouvait se résoudre par la stratégie. Par la preuve. Par la force de mon argumentation. Mais vos yeux, en ce moment — ils ne peuvent pas être convaincus par un syllogisme. Et moi-même... Elle laissa échapper une respiration tremblante. — Moi-même, je ne peux pas me tenir devant vous et prétendre que rien de tout cela ne m'a blessée. Parce que c'est le cas. Cela m'a blessée. Profondément.
Elle vit les épaules de Vane s'affaisser légèrement, comme si ses mots l'avaient atteint là où aucun argument n'aurait pu.
— Laissez-moi le temps, poursuivit-elle d'une voix plus douce. — Laissez-moi le temps de déposer ce que j'ai appris ce soir dans un endroit où je pourrai le regarder sans qu'il me détruise. Et laissez-vous le même temps. Vous devez décider si vous pouvez porter ce nom sans être écrasé par lui.
Vane passa une main sur son visage. Ce geste — si simple — la frappa plus que tout autre. Il était vulnérable, là, devant elle. Non plus le comte elusive, mais l'homme que la révélation avait dépouillé de tout artifice.
— Et notre contrat ? demanda-t-il d'une voix rauque. — Nos clauses ? Nos échéances ?
Eleanor esquissa un sourire sans joie. — Les contrats que j'ai rédigés dans ma vie — beaucoup ont été modifiés, amendés, suspendus. Ceux qui survivent sont ceux où les parties savent reconnaître le moment où une clause devient inapplicable.
— Vous dites que notre mariage est devenu inapplicable ?
— Je dis que notre mariage, s'il doit avoir lieu, doit reposer sur des fondations que ni votre père, ni le mien, ni l'oncle George ne pourront ébranler. Et ces fondations ne se posent pas en une nuit. Ni en un mois, peut-être. Elle le regarda droit dans les yeux. — Vous m'avez demandé, il n'y a pas si longtemps, si je croyais en la possibilité d'un bonheur honorable. J'ai répondu évasivement. Aujourd'hui, je vous réponds autrement : je crois possible que nous construisions quelque chose d'honorable, si nous ne précipitons pas la construction.
Vane la considéra longuement. Le feu presque éteint projeta une dernière lueur sur leurs visages.
— Vous changerez d'avis ? demanda-t-il. — Vous me direz, dans un mois, que vous avez suffisamment réfléchi pour ne plus voir le fantôme de mon père entre nous ?
Eleanor secoua lentement la tête. — Je ne peux pas vous promettre cela. Je suis trop honnête pour cela — ou trop avocate, je ne sais pas lequel des deux. Mais je peux vous promettre ceci : je n'ai pas l'intention de me laisser définir par ce fantôme non plus. Je ne suis pas la fille qui doit venger son père. Je suis Eleanor Ashworth, et j'ai choisi — de mon plein gré — de vous épouser. Ce choix-là, je ne l'ai pas fait à la légère.
Vane ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, quelque chose avait changé dans son regard. La fureur s'était dissipée, laissant place à une acceptation teintée de gratitude.
— Alors je patienterai, dit-il. Le mot sonnait étrange dans sa bouche, comme un vêtement qu'il n'avait jamais porté. — Et je prendrai ce temps pour apprendre à porter mon nom autrement.
Un soupir parcourut la pièce — celui d'Eleanor, qu'elle n'avait pas réalisé retenir.
Ils restèrent ainsi quelques minutes encore, séparés par quelques mètres seulement, mais reliés par quelque chose de plus fragile que la passion : une décision commune de ne pas fuir.
Lady Marchmont apparut sur le seuil, une bougie à la main, son visage chiffonné de fatigue et de sollicitude. — Mes enfants, la nuit avance. Il est temps de regagner vos demeures respectives.
Eleanor acquiesça. Vane s'inclina avec raideur, pas tout à fait le grand seigneur d'habitude, mais pas encore l'homme brisé.
— Je vous escorte chez vous, dit-il à Eleanor, et pour la première fois ce soir, il n'y avait aucune ruse dans sa voix. Seulement une offrande.
— Non. Eleanor se dirigea vers la porte, puis s'arrêta à la hauteur de Vane. Assez près pour sentir l'odeur de santal et de poudre qu'il portait encore de leur confrontation dans le salon. — Ce soir, j'ai besoin de rentrer seule. Non pour vous punir — pour me retrouver. Pour savoir qui je suis quand je ne suis pas en train de vous affronter ou de négocier avec vous.
Elle vit une ombre passer dans ses yeux, puis il inclina la tête. — Alors je vous attends.
— Vous attendrez, c'est tout. Eleanor esquissa un sourire, minuscule, mais sincère. — C'est déjà beaucoup.
Elle sortit sans se retourner. Dans le vestibule, la nuit l'attendait, fraîche et noire. La voiture de la maison Ashworth l'y attendait aussi, avec ses chevaux inquiets et son cocher endormi sur son siège.
En montant dans la voiture, Eleanor regarda un instant la façade illuminée de Marchmont House, où la silhouette de Vane se découpait à la fenêtre du premier étage.
Elle ne savait pas encore ce que l'avenir leur réservait. Mais pour la première fois depuis qu'elle avait ouvert les yeux dans le corps d'Eleanor Ashworth, elle ne ressentait pas le besoin de tout contrôler immédiatement. Certaines choses avaient besoin de temps. Certaines blessures aussi.
La voiture s'ébranla dans la nuit, emportant une femme qui venait de choisir, pour une fois, la patience plutôt que la bataille.
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