Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 11: The Chronometer's Secret
L’air sentait le cuivre et l’ozone. Le Vagabond gémissait sous les rafales résiduelles de la tempête, ses haubans tendus comme des cordes de violon. Dans la cale exiguë de la cartographie, seul le grésillement d’une lampe à argon trouait le silence. Pip se penchait sur le chronomètre de chiffrement, ses doigts maculés d’huile et de craie, les sourcils froncés comme s’il essayait de convaincre les rouages de lui obéir par la seule force de sa volonté.
Elias s’accroupit près de lui, le dos contre une soute à cartes. Il avait retiré sa vareuse ; ses manches roulées révélaient le bandage que Sable avait noué autour de son avant-bras. L’entaille n’était pas profonde, mais elle lui rappelait qu’Ash n’était pas qu’un chasseur patient. C’était un homme qui avait trouvé le résonateur. Et cela voulait dire que quelqu’un, quelque part, lui avait dit où chercher.
« Parle-moi », dit Elias.
Pip ne leva pas les yeux. « Le résonateur n’était que la moitié du problème. Je le savais. Ce qu’Ash ne sait pas, c’est que cette pièce n’est qu’une clé pour la serrure électronique que j’ai devant moi. » Il tapota le cadran d’un maillet minuscule. « Amelia avait un esprit paranoïaque, mais d’une élégance rare. Le chronomètre n’est pas un instrument. C’est une carte. »
« Une carte ? »
« Le cadran principal marque l’heure d’un merveilleux faux Londres. Mais les aiguilles secondaires – celles qu’on croit décoratives – suivent les pulsations d’un réseau de transmission. Des balises, peut-être. Chaque fois qu’une aiguille frôle le zéro de la couronne intérieure, elle libère un micro-impulsion. » Il ouvrit le boîtier avec une délicatesse de bijoutier. Elias vit un enchevêtrement de ressorts minuscules et de plaques de mica gravées de spirales – le même motif que sur la carte de l’ermite. « Elle a bâti une colonne vertébrale de chiffrement qui traverse tout l’Atlantique Céleste. Chaque balise est un nœud. Le chronomètre est la clé pour les réveiller. »
MacReady, posté en sentinelle à l’entrée de la cale, se retourna. Sa pipe éteinte pendait à ses lèvres depuis deux heures. « Donc, il nous faut pas seulement trouver Amelia. Il faut trouver les nœuds qui lui parlent. »
« Précisément », dit Pip. Il tourna une molette latérale d’un huitième de tour. Un cliquetis sourd. Une aiguille bleue, invisible auparavant, vacilla puis se stabilisa. « J’ai réussi à décoder le premier signal… et je sais pourquoi Amelia a fui. »
Elias se redressa, une main sur l’épaule de Pip pour le calmer. « Dis-moi. »
« Le réseau est partiellement actif. Il y a une balise-mère, ce qu’elle appelle une “station de silence”. Elle est à huit cents milles au sud-ouest, dans une zone interdite – au-delà du Pic du Détroit de la Vieille Garde, sur une île croupion qui ne figure sur aucune carte officielle. » Pip leva enfin les yeux. Sa pupille gauche semblait trop dilatée, cette particularité qu’Elias avait remarquée chez les hommes qui passaient trop de temps devant les oscillateurs à cathode. « Mais il y a un problème. Le signal de la balise est entrecoupé d’un autre. Un système de cryptage français, un dérivé du protocole que j’ai vu… »
Il s’arrêta net. Elias sentit le tissu de sa chemise se tendre sous sa main.
« Que tu as vu où, Pip ? » demanda-t-il doucement. Pas de menace. Une question patiente, mais lourde.
Pip détourna le regard vers la lampe. « Dans des documents… que je n’aurais pas dû lire. À Greenwich. Quand j’y étais en formation pour les services spéciaux de la Royal Navy. » Il avala une gulpe, comme si ses mots étaient de l’émeri. « Je vous ai dit que j’avais déserté parce que l’amirauté voulait des résultats sans se salir les mains. C’est vrai. Mais ce qui m’a fait fuir à ce moment-là… c’est le projet Aube. Une cellule d’études françaises qu’on avait infiltrée. Ils travaillaient sur un système de reconnaissance par balises, un réseau chiffré qui n’était pas conçu pour la guerre. Mais pour la surveillance des cieux privés. De tout le monde. »
« Et Amelia était dedans ? » demanda MacReady.
« Je ne sais pas. Mais la structure de son chronomètre… la technique des spirales dans le mica… » Pip secoua la tête. « Elle a du sang du même enseignement. Soit elle a déserté d’un programme parallèle, soit elle est une transfuge. »
Elias fit deux pas vers la table, les mains à plat. Le bois frémit. « L’ermite a dit qu’elle traçait la chute d’un météore. Si elle a fui deux gouvernements, ce n’est pas parce qu’elle avait peur d’une roche. C’est parce qu’elle savait que la roche n’est qu’une partie de quelque chose de plus grand. » Il se tourna vers Pip. « Décris-moi la balise-mère. »
« Une coque de recherche. Type Liberty, sans doute. » Pip sortit un croquis approximatif, les lignes tremblantes tracées d’après les impulsions. « Mais son signal de détresse est faible. Ça fait des années qu’elle est là, dans les couches moyennes, près de la Ceinture de Brume. Tout équipage que la Royal Navy aurait envoyé pour l’inspecter serait revenu à vide. Aucune trace d’occupants. »
« Et nous n’irons pas non plus pour la trouver », dit Elias. « Nous irons pour interroger ce vaisseau. Amelia l’a peut-être utilisée comme un relais. Si le chronomètre est la clé, alors la station est la boîte aux lettres. Elle contient peut-être des instructions, des fragments… peut-être même la destination finale du météore. »
MacReady tira une bouffée de sa pipe éteinte, mâchonna le tuyau. « Et Ash ? »
« Ash a le résonateur. Il sait probablement où nous sommes. Je ne lui donnerai pas l’occasion de nous guetter. » Elias décrocha son manteau du crochet. « Mais si une frégate française utilise un nouveau canon explosif pour protéger les intérêts de la Couronne, je veux qu’on arrive les premiers. Pip, trace la route. Pas la plus rapide : la plus sournoise. Par les couches de brume basses. »
Un grincement vint du haut – Thorne entendit la voix étouffée de Nym dans la vigie, signalant un changement de vent. Il ignorait la conversation en bas. Mais Elias savait que le temps de la discrétion se rétrécissait.
Il se pencha, saisit le chronomètre entre deux doigts. Il le sentait, la vibration sourde du quartz interne. Pas un instrument passif. Un organisme qui respirait.
« Amelia parle à travers les objets », dit-il pour lui-même.
« Elle parle à travers les systèmes », le corrigea Pip. « Et je commence à croire qu’elle ne voulait pas que n’importe qui l’écoute. »
Un silence. MacReady rangea sa pipe dans sa poche. Il fixait Elias.
« Ce qu’il essaie de dire, capitaine », dit MacReady, « c’est qu’elle a construit sa serrure pour une clé précise. Un doigt, un rythme, une âme. Et tu ne l’as jamais rencontrée. »
Elias ferma les yeux un instant. L’image de son propre nom au dos d’une carte, planquée dans une cachette d’ermite, dansait encore sous ses paupières. Il ne connaissait pas la réponse. Mais il savait qu’il était temps de cesser de se demander pourquoi Amelia l’avait choisi – et de lui demander directement. La balise-mère serait un début.
« Levons l’ancre », dit-il. « Direction la Brume. Et si Ash veut nous suivre, il devra apprendre à voler plus bas que sa fierté ne l’y autorise. »
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