Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 14: The Spy's Gambit
Le canon du navire amiral français résonnait encore dans les os d’Elias lorsqu’on le poussa dans la cale sombre. Les fers aux poignets, il compta les silhouettes alignées contre la paroi humide : cinq membres d’équipage, têtes basses, épaules tombantes. Pip manquait. Sable manquait. MacReady manquait.
Il ouvrit la bouche pour parler, mais le garde le projeta contre le bois avant qu’un son ne sorte.
— Silence, *capitaine*. Le commandant Vasseur n’aime pas les bavards.
La porte claqua. Le verrou tourna. Elias resta là, à respirer l’odeur de goudron et de salpêtre, à compter les secondes jusqu’à ce que ses yeux s’adaptent à l’obscurité.
Une voix s’éleva dans l’ombre, à sa gauche. Froide. Précise.
— Vous êtes vivant. Vasseur n’est pas du genre à garder des prisonniers inutiles.
Elias tourna la tête. Une forme se détacha du mur : un homme de taille moyenne, cheveux tirés en arrière, chemise de marin trempée de sueur. Le visage de Thomas Reed. Ou Jean-Luc René, selon l’humeur du vent.
— Il a besoin de moi pour trouver la station, répondit Elias. Je suis la seule carte qu’il possède.
René émit un petit rire sec.
— Vous vous surestimez. Vasseur n’a pas besoin de vous. Il a besoin de votre chronomètre.
Elias sentit le poids de l’objet contre sa poitrine, sous sa chemise déchirée. Pip avait été rapide. Il espérait que le garçon le resterait.
— Il ne l’a pas.
— Je sais. C’est pour cela que vous êtes encore en vie.
René s’approcha, s’accroupit devant lui. Ses yeux gris balayaient le visage d’Elias avec l’intensité d’un homme habitué à lire les mensonges.
— Je vais vous faire une proposition, capitaine. Et avant que vous ne refusiez, vous allez m’écouter jusqu’au bout.
Elias cracha un filet de sang sur le plancher.
— Je vous ai sorti de cette cellule, à bord du Vengeur, il y a trois jours. Vous étiez prêt à mourir pour une cause que vous ne compreniez même pas. Alors je vous écoute.
René hocha la tête, lentement.
— L’Amirauté britannique sait tout de cette arme météorologique. Pas depuis les rapports de votre Amelia — depuis bien avant. Ils ont des espions à Paris, à Toulon, au Bureau des Recherches Atmosphériques. Ils savent que le météore n’est pas simplement un objet à abattre.
— Vasseur m’a dit que les Britanniques voulaient le détruire.
— Vasseur ment. Le commandant Vasseur vous raconte l’histoire qu’il veut que vous croyiez — celle qui fait de vous un martyr. La vérité est moins glorieuse. L’Amirauté veut capturer cette arme. La démonter. La comprendre. La retourner contre la France.
Elias se raidit. Une autre voix résonna dans sa mémoire — celle de MacReady, dans la cambuse du Vagabond, quelques nuits plus tôt. *Ils ne veulent pas la détruire, capitaine. Ils veulent la posséder.*
Il avait eu raison.
— Et moi dans tout ça ? demanda-t-il.
René baissa la voix, presque imperceptiblement.
— Vous avez déjà été dans leur jeu. Vous ne le saviez pas.
Elias releva la tête.
— Expliquez-moi.
— Le tribunal naval qui vous a déchu de votre grade. L’incident de la frégate *Tempest*. Les rapports falsifiés qui vous accusaient d’insubordination et de perte de contrôle — vous croyiez que c’était la malchance ?
— C’était la vérité.
— C’était un scénario soigneusement écrit. L’Amirauté avait besoin d’un homme compétent, talentueux, indiscipliné. Quelqu’un qui ne pourrait plus jamais servir sous pavillon officiel, mais qui accepterait de voler sous un autre. Un atout déniable.
Le souffle d’Elias se figea dans sa poitrine.
— Vous me dites que ma disgrâce était une mission ?
— Votre disgrâce, votre dette auprès du syndicat, votre dérive à travers les routes aériennes — tout cela a été orienté. Pas fabriqué, non. Vous étiez trop imprévisible pour ça. Mais orienté, certainement. On vous a poussé là où on avait besoin de vous.
— Amelia.
Le mot était sorti avant qu’il ne puisse le retenir.
René ne détourna pas le regard.
— Amelia travaillait pour l’Amirauté. Elle l’ignorait peut-être — mène des scientifiques les plus brillants. Mais son réseau de stations météorologiques, ses relevés sur les météores, ses recherches sur le contrôle des cieux — tout cela a été financé, discrètement, par des fonds britanniques. On n’avait pas besoin de l’utiliser. On avait besoin qu’elle existe.
Elias serra les poings. Les chaînes grincèrent.
— Et vous, René ? Vous êtes quoi ?
— Je suis un homme qui a vu les deux côtés. J’ai infiltré le projet français de surveillance atmosphérique pendant deux ans. J’ai découvert que les recherches d’Amelia n’étaient pas seulement scientifiques — elles avaient été compromisées par un agent double dès le début.
Quelque chose dans la voix de René fit dresser les cheveux sur la nuque d’Elias.
— Un agent double. À l’intérieur du réseau d’Amelia ?
— À l’intérieur de son équipe. Une de ses assistants, une femme, qui travaillait pour le Bureau des Recherches. Amelia ne l’a jamais su. Elle croyait que sa découverte était une percée. En réalité, elle était un piège — un stratagème français pour attirer les Britanniques dans le Brume Belt, là où leurs vaisseaux ne pouvaient pas les suivre.
Le chronomètre pesait contre la poitrine d’Elias. Un objet ordinaire, en apparence. Presque anodin, pour qui ne connaissait pas la technique de Pip.
— Et sa « mission », cette station au cœur des brumes ?
— Elle ne savait pas ce qu’était réellement la station. Amelia pensait construire un observatoire météorologique. En réalité, c’était un poste d’écoute. Une base avancée française, déguisée en ruine scientifique.
Elias ferma les yeux un instant. Les hallucinations de chimères qu’il avait vus en rêve depuis des années — ces cartes d’étoiles, ces lignes de force, ces coïncidences — tout cela avait-il été bâti sur un mensonge ?
— Pourquoi me raconter tout ça ? demanda-t-il.
René se releva et s’approcha de la porte. Sa voix devint un murmure à peine audible.
— Parce que je veux que vous compreniez quelque chose, capitaine. Les Britanniques veulent capturer l’arme. Les Français veulent la protéger. Mais aucun des deux camps ne veut ce qui se trouvera réellement au cœur de cette station.
Elias attendit. René se tourna vers lui, et pour la première fois, son masque de professionnalisme se fissura — quelque chose de sombre passa dans ses yeux gris.
— L’équipe de recherche d’Amelia a disparu il y a dix mois. Douze scientifiques, deux pilotes, un médecin. Disparus dans le Brume Belt, sans laisser de trace. L’Amirauté a envoyé deux vaisseaux à leur recherche. Aucun n’est revenu.
Un silence s’installa entre eux, chargé de menace.
— Amelia n’a pas disparu, capitaine. Elle a été absorbée. Et ce qui reste d’elle, là-bas, dans cette station au cœur des brumes — c’est ce que Vasseur veut vraiment atteindre. Ce n’est pas une arme. C’est un signal.
Elias fixa René, la bouche sèche.
— Quel genre de signal ?
— Un signal qui attire quelque chose. Quelque chose que ni la France ni la Grande-Bretagne ne doit trouver. Vasseur ne vous laissera jamais renoncer tant qu’il croit que vous le mènera à la station. Il ne reste qu’une seule option.
Les verrous de la cale grinçèrent dehors. Des pas approchaient.
— Fuyez avec moi, murmura René. Les gardes français seront bientôt de retour. J’ai préparé une issue. Nous prendrons une chaloupe, nous rejoindrons les brumes. Personne ne nous suivra.
Elias regarda son propre reflet dans les yeux gris. Un miroir de ses mensonges et de ses désillusions.
— Et mes hommes ?
René posa une main sur son bras.
— Ils sont le prix à payer, capitaine. Mais si vous restez, tout était vain — les recherches d’Amelia, l’honneur que vous avez perdu, l’avenir que vous vouliez reconstruire. Tout.
Le premier garde apparut dans l’encadrement de la porte.
Elias fixa René un long moment, puis cligna des yeux une seule fois.
Une seconde suffit à l’espion pour comprendre.
Le poing d’Elias jaillit vers la tempe du garde avant que l’homme ne puisse réagir. La silhouette s’effondra contre le mur. Le deuxième vint en arrière-plan, baïonnette levée — mais René était déjà en mouvement, un crochet de fer à la main, le visage aussi froid que l’acier.
Trente secondes plus tard, deux corps gisaient sur le sol de la cale, et Elias tenait les clés de sa cellule entre ses doigts ensanglantés.
Il regarda René, dont les yeux reflétaient la lueur hésitante d’un lampadaire à travers la porte.
— Alors, dit-il, où est cette chaloupe ?
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