Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 16: The Debt Collectors
La poussière de manganèse collait encore à ses bottes quand Elias vit l’ombre se détacher du hangar de la colonie. L’homme portait un manteau long d’un noir profond, du genre qui absorbait la lumière des réverbères à gaz, et il avançait avec une assurance tranquille qui n’appartenait ni aux mineurs ni aux contrebandiers.
Léonie le vit aussi. Sa main glissa vers la crosse de son pistolet, mais Elias posa une main sur son bras. — Ne fais pas ça. — Tu le connais ? — Pas encore. Mais je connais ce genre.
L’homme s’arrêta à trois mètres, trop loin pour une poignée de main, assez près pour qu’on voie clairement les cicatrices qui lui labouraient la mâchoire gauche. Il souleva son chapeau, brièvement, comme on salue une connaissance à l’opéra. — Capitaine Thorne. Voss, de la maison Kessler. Vous aviez peut-être espéré que nous nous contenterions de lettres de relance.
Elias crispa les mâchoires. La maison Kessler. Cela faisait dix-huit mois qu’il n’avait pas entendu ce nom à voix haute. — Vous êtes loin de vos routes habituelles, monsieur Voss. — Et vous loin de votre vaisseau, capitaine. Le *Vagabond*, je crois. Belle machine, disait-on. Il paraît qu’elle ne flotte plus qu’en souvenir.
Léonie cracha par terre. — Ce con a fait le déplacement pour enfoncer un couteau dans une plaie ? — J’ai fait le déplacement pour encaisser, dit Voss sans la regarder. Le solde intermédiaire. Sept mille livres or, plus intérêts accumulés. La maison Kessler ne prête pas sans échéance, capitaine. Vous le savez.
René, adossé à un chariot de minerai, croisa les bras. — Nous n’avons pas sept mille livres. Nous venons de perdre notre navire. — Pas mon problème, dit Voss. La maison n’est pas une œuvre de charité. Mais elle est raisonnable. Une alternative existe.
Elias sentit le piège se refermer. — J’écoute.
Voss sortit un papier de son manteau, le déplia lentement. — La maison Kessler sait que vous avez des informations intéressantes. Sur un certain projet, dirigé par une certaine Amelia Hartwell. Le syndicat veut voir ce que vous avez trouvé. La dette serait effacée. Une collaboration, en somme.
Le silence dura quelques secondes. Puis René éclata d’un rire bref, sans joie. — Vous êtes sérieux ? Vous venez du même monde que ces types qui ont monté une embuscade contre nous il y a quatre jours, et vous croyez qu’on va vous donner nos informations ?
Voss haussa les épaules. — Je ne crois rien. Je transmets. C’est une offre. Refusez-la et je repars avec ce que je peux prendre.
Elias regarda ses poches. Dans sa besace, il avait le reste du trésor de l’épave de la Foudre — enfin, de ce qui en avait été récupéré avant que la frégate française ne soit réduite en allumettes. Un peu plus de trois mille livres en or, des bijoux fondus, un sachet de pierres non montées. Pas assez pour payer sa dette. Pas assez pour payer ses hommes. Assez pour acheter du temps.
Il défit la boucle de sa besace et la jeta aux pieds de Voss. Le cuir claqua contre la poussière rouge de la colonie. — Trois mille deux cents. C’est tout ce que j’ai.
Voss ne bougea pas. — C’est moins de la moitié. — C’est tout ce que j’ai », répéta Elias. Une colère sourde montait dans sa poitrine, mais il la maintenait sous clé. Il n’avait pas le luxe des sentiments. Pas ici, pas maintenant. « Je pars sur un gros coup dans les prochains jours. Quand il sera terminé, le reste de la dette sera effacé. Plus les intérêts.
Voss l’observa longuement. On aurait dit un marchand qui pesait une cargaison douteuse. Puis il se baissa, ramassa la besace, la soupesa. — Un gros coup, dites-vous. Sur quoi, si je peux me permettre ? — Métal rare. De l’ordre de la moitié de ce que le Foudre transporte. — Il savait que c’était un mensonge grossier, mais il fallait quelque chose. — Le syndicat n’aura aucun mal à revendre.
Voss resta silencieux un moment. Puis il hocha la tête. — Vous avez jusqu’à la fin du mois. Pas un jour de plus. À cette date, si le solde n’est pas payé, la maison Kessler enverra ses propres hommes. Pas un négociateur. Vous comprenez ?
— Je comprends.
Voss remit son chapeau, tourna les talons et s’éloigna dans l’ombre des hangars, sa silhouette avalée par la nuit industrielle de Valtor Peak.
Personne ne parla tant qu’il ne fut pas hors de vue.
Léonie fut la première à rompre le silence. — T’as juste donné ton bas de laine à un type qui va le prendre et revenir te casser les jambes si tu trouves pas mieux. — Je sais.
— Et tes gars, là-haut, sur le vaisseau français ? Tu leur dois de la paie, à eux aussi. Pas juste un bordel de syndicat. — Je sais aussi.
René se décolla du chariot, s’approcha à pas lents. — Qu’est-ce qu’on mange, alors ? Parce que j’ai pas vu un sou dans cette besace. Et je peux te dire que les Anglais ne m’ont pas laissé une caisse de réserve non plus.
Elias gratta la barbe naissante sur son menton. Il pensait à la frégate Foudre, là-bas dans la vallée, son flanc rebondi d’explosifs et de manganèse. Un vaisseau entier, chargé de métal, escorté par une poignée de marins endormis qui ne se doutaient pas qu’un fantôme rôdait dans les montagnes. — On mange du manganèse, dit-il. Ou on ne mange rien.
Léonie plissa les yeux. — Et ta promesse au syndicat ? T’as promis que le butin serait pour eux. — J’ai promis que la dette serait effacée. Je n’ai rien promis sur la méthode.
— Tes hommes seront pas contents, dit René à voix basse. Tu leur dois deux mois de paie, et tu viens de donner leur pécule à un mort-vivant. Ils vont renâcler. — Ils le feront.
La phrase resta suspendue entre eux, lourde comme un ciel d’orage. Elias savait ce qu’il faisait. Il savait que son équipage — ce qu’il en restait, dispersé entre une prison française et des rochers désolés — commençait à douter de sa boussole.
Mais il n’avait pas le choix. La dette le suivait comme une ancre traînée, et Voss ne serait pas le dernier émissaire envoyé par les créanciers. La maison Kessler avait des bras longs. Des bras très longs.
Soudain, le communicateur mural du poste de contrôle grésilla. Une voix déformée, hachée, cracha quelques mots en français. Léonie pâlit et se précipita vers le boîtier.
Elle écouta, la main crispée sur l’écouteur. Puis elle se retourna, le visage fermé. — Les Français remontent la vallée. Pas des soldats, une colonne motorisée. Et ils savent que quelqu’un a volé leurs plans parce qu’ils foncent droit ici.
Elias ferma les yeux une seconde. Le temps filait. Reprendre le Foudre avant l’aube ne suffisait plus. Il fallait quitter Valtor Peak avant que la colonne n’arrive, et il n’avait ni vaisseau, ni argent, ni équipage.
Il regarda René. Il regarda Léonie. — On aura besoin d’un atout, dit-il. Vous connaissez un moyen de faire décoller un vaisseau sans passer par la porte principale ?
Léonie sourit — un sourire dur, celui d’une femme qui avait survécu à plus d’un blocus français. — Peut-être pas un vaisseau. Mais j’ai un vieil aéronef de ravitaillement dans le hangar B. Petit, léger, rapide. Pas fait pour le combat. — Il vole ? — Il vole. À condition que vous soyez prêt à payer une autre dette.
Elias hocha la tête, sans sourire. — Ce sera ma dernière dette, alors.
Il savait que c’était un mensonge. Mais il fallait bien que quelqu’un le crût.
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