Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 17: The Admiral's Whispers
Le vent sifflait à travers les coutures mal rafistolées de la carcasse de l’aéronef colonial. Elias Thorne avait les doigts crispés sur le longeron de la cabine, le regard perdu sur la mer de nuages qui s’étendait à perte de vue. Le grondement du petit moteur à vapeur avait quelque chose d’irrévocable, comme un compte à rebours au milieu du néant.
René se tenait à la barre, ses yeux délavés ne quittant pas le compas. Son visage d’ordinaire fermé – presque hiératique – semblait sculpté par dix ans de mensonges et de fuites. Assise en retrait, Léonie graissait posément un vieux mousqueton, sans un regard pour les deux hommes qui échangeaient des ordres brefs depuis des heures.
— Vous en êtes certain ? demanda brusquement Elias.
René ne se tourna pas vers lui.
— Le message était clair. Codé, mais clair. Les Français ne restent pas sur la Foudre. Le météore n’y était qu’un colis intermédiaire. Ils le déplacent.
— Vers où ?
— Un fort qu’ils ont nommé « Bastion du Levant ». Une forteresse taillée dans la falaise, à trois jours de navigation d’ici. Inexpugnable, à ce qu’on dit. Blindée contre les tirs de canon, enterrée sous quarante mètres de basalte.
Léonie releva la tête, le mousqueton en équilibre sur ses genoux terreux.
— Je connais cet endroit. Les cartes coloniales l’appellent « Nid du Vautour ». Un repaire d’officiers corrompus avant la guerre, puis un dépôt de poudre. C’est un piège, Thorne. Y entrer, c’est pardonner d’avance à ceux qui vous y attendent.
Elias serra les mâchoires.
— Alors on ne le prendra pas par la porte.
René ricana, un rire acide qui érafla le silence.
— Vous avez un plan pour la porte, pour la fenêtre, pour les murs aussi ? Nous sommes trois, dont une femme qui déteste les Français presque autant qu’elle nous déteste de l’avoir embarquée dans cette folie.
— Ne parle pas de moi à la troisième personne, cracha Léonie. Et si j’ai accepté de monter dans ta machine rouillée, c’est pour une raison, pas pour servir de faire-valoir à ton théâtre.
Elias leva la main, tranchant la dispute d’un geste.
— Le météore est une arme. Pas un trésor, pas un enjeu colonial. Une arme qui peut faire pleuvoir des tempêtes sur Londres ou Paris, selon le vent dans la tête de celui qui la tient. Je ne vais pas la laisser s’enfoncer dans une montagne pour que quelqu’un, quelque part, décide quand la lâcher sur nos têtes.
— Noble, fit René d’un ton plat.
— Et stupide, ajouta-t-il après un silence. Stupide, si vous ne tenez pas compte du fait que nous sommes seuls, sans points d’appui, sans équipage, et avec pour seul navire ce jouet colonial que le moindre tir de canon français réduirait en copeaux.
Léonie ouvrit la bouche pour répondre, mais son regard se figea. Une main en visière sur les yeux, elle indiqua la ligne d’horizon, juste sous la couche de stratus.
— Un navire, dit-elle. Venant du sud-ouest. Long, gris, avec des voiles de renfort sur les ailes.
Elias se tourna, le cœur soudain plus lourd que le plomb de sa ceinture. Il sortit sa longue-vue, la déploya d’un mouvement sec, et chercha la silhouette à travers le verre taillé.
Le croiseur était majestueux, presque austère. Sa coque noire portait une marque qu’Elias connaissait par cœur, gravée dans la mémoire de ses jeunes années comme une cicatrice dont il n’aurait jamais voulu se défaire : un léopard d’or sur champ de sinople, les pattes ouvertes, la gueule prête à mordre.
— Le *Heron*, murmura-t-il.
René le regarda, les sourcils haussés.
— Un bâtiment britannique ?
— Commandé par le capitaine Alfred Grey.
Un silence s’étira, sale et pesant.
— Votre ancien mentor, souffla René. Le capitaine qui vous a porté aux nues, il y a vingt ans. Avant de vous jeter dans la boue avec votre disgrâce.
Elias abaissa la longue-vue. Il la tenait encore serrée, comme s’il pouvait en extraire une réponse qu’il n’avait jamais osé se poser.
— J’ai servi sous ses ordres pendant six ans. Il m’a formé, enseigné, puis trahi. Ou plutôt, ajouta-t-il, la voix plus dure, on m’a dit qu’il avait signé l’ordre de mon renvoi. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de lui demander pourquoi.
— Et maintenant, demanda Léonie, vous voulez l’inviter à dîner ?
— Je veux savoir ce qu’il fout ici, dit Elias. Un capitaine de sa trempe ne quitte pas les cieux de patrouille sans raison. Le *Heron* patrouille les routes coloniales depuis longtemps. Mais sa présence ici, exactement maintenant, est soit une coïncidence remarquable, soit une offense délibérée.
René posa les mains sur le gouvernail, l’air songeur.
— Si les Britanniques sont au courant du météore dans la Foudre, pourquoi n’ont-ils pas lancé un assaut ? Ils ont des moyens que nous n’avons pas, des navires de ligne, des équipages marines, des amiraux qui baissent leurs culottes avant de réfléchir.
— Peut-être qu’ils ne sont pas en mesure de le faire, avança Léonie. Ou peut-être qu’ils ne veulent pas l’être. Les alliances d’ici sont comme les couches de roches dans mes tunnels : tout se ressemble en surface, mais c’est quand on creuse que l’on voit les failles.
Elias regarda le *Heron* décroître peu à peu à l’ouest. Grey n’avait pas changé de route, ne semblait pas les voir. Mais ses navires, pensa-t-il, n’avaient jamais eu besoin de regarder quelque chose pour savoir exactement où il était.
— Nous ne sommes pas en mesure de prendre la Foudre de force, dit-il enfin. Le plan initial est mort avec le Vagabond. Mais si Grey est dans les parages, un autre plan devient possible.
— Lequel ? demanda René, méfiant.
— Lui offrir ce qu’il ne peut refuser.
Il se tourna vers les deux autres, les yeux brillants de cette intensité minérale qu’ils apprenaient à reconnaître.
— Grey sait que je suis dans cette région. S’il ne l’ignorait pas, il l’a appris à l’instant en croisant notre route. Il est seul à bord d’un bâtiment de guerre qui n’a pas tiré un seul coup de canon dans notre direction – ce qui veut dire qu’il a reçu l’ordre, ou le souhait, de ne pas nous intercepter.
— Vous construisez beaucoup sur une absence, observa René.
Elias sourit – ce sourire froid et dangereux que ses anciens timoniers appelaient « la grimace du requin ».
— Toute ma vie, René, j’ai construit sur des absences. L’absence de preuve, l’absence de témoins, l’absence de pardon. Et pourtant je suis encore là.
Il se pencha vers le petit carré de carte étalé sur la table de la cabine, du bout du doigt, traça une ligne entre Valtor Peak, le Bastion du Levant, et la position estimée du *Heron*.
— On n’attaque pas la Foudre, dit-il. Pas ce soir. On intercepte Grey, on lui parle entre quatre yeux, et on lui demande ce qu’un lion de la marine royale vient faire dans le domaine de chasse de ses ennemis jurés.
Léonie grogna entre ses dents.
— Et s’il vous tire dessus ?
— Alors nous mourrons à bord de ce jouet colonial, répondit Elias avec calme. Mais je doute qu’il le fasse. Grey n’a jamais tiré sur quelqu’un qui l’avait appelé « capitaine » avec respect.
Il saisit le longeron de la barre, ouvrit la voie vers l’ouest.
— Mettez le cap sur cette silhouette, René. Nous avons une conversation à avoir avec un fantôme de mon passé.
Derrière lui, René obtempéra, mais ses doigts tremblaient légèrement sur le gouvernail – un homme qui sait que chaque rencontre avec un vieux maître peut cacher une trahison plus grande que les ennemis déclarés.
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