Lumen Reads

Le Corsaire du Ciel

Lire le chapitre 2: The Vagabond's Keel

Le grincement de la coque du *Vagabond* sous mon poids me fit l'effet d'un reproche. La pénombre du hangar à airs était coupée de rais de lumière grise qui traînaient en travers du pont d'envol — des rais si faibles qu'ils semblaient poussiéreux et malades. Quelques ouvriers indifférents, des silhouettes sans visage, s'affairaient plus bas, près de la proue, sous la garde de deux gardes-côtes frangés de tristesse.

— Un navire à la balourdise de tortue mal réveillée, me marmonna MacReady d'une voix rauque, une barbe de charbonnier plantée dans une face taillée à la hache. Mais elle porte des ailes. C'est déjà ça, pas vrai ?

Je m'abstins de répondre. J'écoutais le vent siffler entre les conduits d'hydrogène mal jointés. Mes états de service, mon épée brisée, ma honte fraîchement râpée par la cour martiale — tout cela restait accroché à mes épaules comme un manteau mouillé. Mais c'était le *Vagabond*, et le hangar, une cage. Mon dernier, peut-être.

— On inspecte. Le propulseur d'abord, dis-je en mettant le cap sur l'arrière du navire. Si ce truc finit par nous précipiter au sol au-dessus de la Manche…

— Pas de Manche ici, capitaine. Rien que de l'air et des nuages. Et si le propulseur est déréglé, c'est que je suis un vieux sac d'os mal affûté.

MacReady claqua une vanne qui émit un grognement métallique. Il vérifiait les alignements avec un compas à long bras, s'accroupissant parfois pour inspecter les attaches des haubans de phase. Une activité précise et lente, comme un horloger obsédé par le moindre grain de sable.

— L'hélice est inclinée de deux degrés et demi. Je peux corriger ça en deux, trois heures si on a de l'outillage propre. Quant à la fuite d'hydrogène, elle vient d'une soudure mal refaite sur le réservoir dorsal. On perd du gaz en vol stationnaire, mais pas en translation. Ça, ça peut attendre.

— Et le moteur ?

MacReady leva un sourcil, comme si je venais d'insulter sa mère.

— Le moteur est un luthier d'Auvergne marié à une pièce de canon. Il ne tourne pas rond, mais il tourne. Finissons le tour du pont, on verra le bas.

Le "bas" était l'intérieur de la coque, entre les soutes, les réservoirs et les planchers de chêne mal équarris. C'était un labyrinthe de poulies, de chaînes et de poutres grisées par l'humidité. MacReady alluma une lanterne à huile, sa flamme tremblotante projetant des ombres mouvantes et spectaculaires.

Nous découvrîmes le compartiment secret presque par accident. Un panneau mal ajusté, près de l'écoutille arrière, me fit trébucher. Mon pied glissa sur un clou qui dépassait, et je passai une main contre une certaine lame de bois, qui céda sous la pression avec un déclic sourd.

— Tiens, fit MacReady en pénétrant le faisceau de sa lanterne dans la cavité sombre. Vieux renard de contrebandier que je suis, j'aurais juré que ce navire était propre.

Mais il n'était pas tout à fait propre. Dans une boîte de fer graisseuse, scellée à la cire noire, nous découvrîmes un chronomètre naval ancien — un de ces beaux instruments de marine, au mécanisme de laiton d'argent, dont le verre était craquelé en étoile — et un rouleau de papier jauni par le temps.

Je le déroulai prudemment. C'était un grimoire, une suite de chiffres et de symboles cabalistiques, qui ressemblaient à des coordonnées maritimes mais ne correspondaient à rien de connu. Une phrase était écrite en alphabet chiffré, en dessous, d'une encre violette presque passée.

— Vous y comprenez quelque chose, commandant ? demanda MacReady, les yeux plissés.

— Peut-être. Peut-être pas. C'est un message pour quelqu'un, mais pas pour moi. Encore un mystère à ranger dans les cales.

Le chronomètre, en revanche, m'intriguait. L'instrument affichait une heure aberrante — 3 h 22 — et la date était avancée de trois jours sur le calendrier réel. Comme si son propriétaire avait voulu mesurer le temps dans un monde parallèle ou, plus probablement, crypter un second message par jeu de retards.

Je le glissai dans ma ceinture, sous ma veste. Pas question de le laisser traîner pour un officier de douane indélicat.

— On va s'occuper du moteur nous-mêmes, dis-je. Il me faut un mécanicien.

Le bureau des engagements se trouvait dans une ruelle sale, derrière les docks, entre un boulanger aux mains noires et une maison close aux rideaux tirés. L'air y sentait le sel, le poisson et le charbon d'un port qui ne dort jamais. Quelques anciens marins désœuvrés, des gamins faméliques aux doigts sciés, se tenaient dehors, les yeux dans le vide.

— Vous cherchez un p'tit gars pour le moteur ? me demanda l'un d'eux, un vieux à la voix de crécelle. Le Petit Pip, il est là, dans le fond. Bien que ce soit une fille, comme vous allez voir. Faut pas s'y tromper.

Des rumeurs couraient vite dans un port. Elle se tenait accroupie près d'un tonneau renversé, un plan de mécanique déplié entre les genoux, les cheveux coupés au carré sous une casquette de toile graisseuse. Ses yeux, d'un bleu éclatant, relevèrent une jauge de pression et vérifièrent les calculs sur un chiffon.

— Je suppose que vous êtes le nouveau propriétaire de ce tas de cambouis qui se fait appeler le *Vagabond*, dit-elle d'une voix claire, sans lever les yeux. J'ai déjà étudié son moteur de loin. Un monstre de fabrication hollandaise, muni d'une chambre de compression mal réglée et d'un allumage capricieux. Faut le tourner comme une clé dans une serrure rouillée. Vous avez besoin de moi ?

— L'impertinence est un défaut, remarquai-je.

— Oui, monsieur. Mais un défaut qui coûte moins cher que la bêtise.

Elle était petite, mais ses mains étaient couvertes de callosités, et elle parlait avec une assurance qui ne venait pas de la jeunesse, mais de l'expérience. Aux côtés de MacReady, qui grognait en frottant son menton poilu, elle m'offrait la possibilité d'une réparation efficace.

— Un mois devant les mâts, un repas par jour, et pas de question sur votre passé, répondit-elle. Et si vous me payez en promesses, je casserai votre baromètre.

MacReady ricana. Un son rare. Nous étions trois dans le hangar.

Et puis, la catastrophe. Une ombre passa dans l'embrasure de la porte du hangar, un habit brun réglementaire, des galons ternes. Le commissaire du port, nommé Thibaut, entouré de deux matelots armés de garcettes. Il tenait un rouleau de papier — mon signalement probablement.

— Capitaine Thorne, dit-il d'une voix brève, comme on crache une épluchure. Une réunion dangereuse pour un homme que la Navy a rayé de ses listes. J'ai l'ordre de vous conduire devant le tribunal de Nantes pour outrage aux institutions et fuite.

Je ne bougeai pas. Pip regarda Thibaut, puis moi, puis s'accroupit de nouveau comme si rien ne se passait. MacReady, lui, avait placé sa main sur un tournevis à long manche.

— Vous faites erreur, monsieur le commissaire, dis-je en sortant lentement de ma poche une feuille pliée. Ma commission de capitaine pour une activité privée sous licence. Accordée il y a huit jours par le bureau du contrôle maritime de Brest. Signée du contre-amiral Duval. Estampillée. Vous pouvez vérifier.

Le silence s'étira comme une corde sur le point de se rompre. Thibaut prit le papier, le déplia, le tourna sous la lumière jaune. Les jointures de sa main blanchirent. Il y avait, à l'encre bleu-noir, le sceau de la république légère, un motif de voiles et d'éclairs entrelacés.

— Counter-amiral Duval ? répéta-t-il, faiblement. Je croyais…

— Le contre-amiral et moi n'avons pas les meilleures relations, tant s'en faut, dis-je avec un calme hostile. Mais il a accepté, à contrecœur, de légitimer ma mission face aux menaces françaises. Vous devriez le remercier de la rapidité avec laquelle il a clarifié ma situation.

Le papier était un faux, un chef-d'œuvre de faux probablement fabriqué par Mira entre deux cuisines. Mais Thibaut n'avait ni le temps ni le courage de vérifier immédiatement son authenticité auprès d'un amiral qui, espérons-le, était trop occupé à jouer aux cartes pour se souvenir d'un déserteur.

Le commissaire plia la lettre, la glissa dans sa poche, et s'essuya les lèvres du revers de la main.

— Nous recouperons l'information, capitaine, dit-il d'une voix plus douce. Si vous êtes innocent, vous n'avez rien à craindre. Mais si cette signature est fausse…

Il n'acheva pas. Il fit demi-tour, ses hommes sur ses talons, et quitta le hangar comme on claque une porte. Pip se releva, remit sa casquette en arrière, et me dévisagea avec un sourire carnassier.

— Vous êtes soit très courageux, dit-elle, soit très idiot. Ça marche aussi.

La vague de fausse assurance retomba. Ma main tremblait légèrement quand je rangeai le document falsifié. Mira avait sans doute payé cher pour ce papier. Une dette de plus.

Sur la coque du *Vagabond*, MacReady s'était mis à ricaner en tapotant le flanc avec ses doigts joints, comme une vieille horloge s'éveillant.

— Capitaine, lança-t-il, on a un chronomètre cassé, un message sans destinataire, un moteur mal marié, et trois gueules de pirates en cavale. On dirait le début d'une aventure.

Je regardai la coque noire, la longue chute de toile grise, les fenêtres basses du poste de commandement. Le chronomètre pesait contre ma hanche, tel un cœur qui ne battait pas au même rythme que le mien. Il mesurait un temps qui ne m'appartenait pas encore.

— Pip, dis-je. On commence par le moteur. On verra bien si notre destrier sait danser.

Elle était déjà au travail, les outils cliquetant dans un cuir graisseux accroché à sa ceinture, les yeux brillants de l'énergie brute des très jeunes ingénieurs qui ont compris que leur propre survie dépend d'une mécanique bien huilée.

Il n'était pas trop tard pour me perdre dans les airs, loin des tribunaux, loin de la Navy, loin des syndicats qui réclamaient leurs intérêts. Mais je commençais à comprendre que, sur cette coque inclinée, plus rien ne m'appartenait. Ni eux, ni ma liberté, ni ce qu'elles cachaient.

Le chronomètre tournait contre ma hanche comme une promesse non tenue. Et, pour la première fois depuis des années, cette pensée ne m'effrayait pas.