Lumen Reads

Le Corsaire du Ciel

Lire le chapitre 3: A Gunner's Test

Le pont du *Vagabond* sentait le cuivre, la graisse et l'humidité. Elias Thorne se tenait à la rambarde, les mains croisées dans le dos, et regardait le quai de Dartmouth à travers la lunette des jumelles de Mira. Une douzaine de candidats s'étaient rassemblés sur la jetée, attirés par les affiches placardées la veille au soir par MacReady. Des affiches qui promettaient une solde d'or pour un "spécialiste au tir précis, capable de servir dans la Royal Navy ou une marine marchande armée."

Lui qui était désormais capitaine d'un bâtiment dont il ne connaissait pas les propriétaires.

— Ils sont tous là, capitaine, annonça MacReady en gravissant l'échelle de coupée. Pas une femme dans le lot. On dirait qu'ils ont tous servi ensemble à Trafalgar ou ailleurs.

— Ils ont menti sur quelque chose, alors, répliqua Elias. Trafalgar n'a jamais été livré. Personne ne l'a livré.

Il laissa tomber les jumelles contre sa poitrine et pivota pour faire face au canon de proue, une pièce de 12 livres montée sur pivot, patinée mais parfaitement entretenue. La réparation de Pip avait laissé le moteur dans un état acceptable, mais la voilure était encore fragile et le navire gardait une geste bien lourde de son ancien statut de cotre de blocus.

— Vous voulez que je les fasse monter à bord ? demanda MacReady.

— Non. Nous allons les tirer ici. Installe les mannequins sur la jetée de l'Est. Un au mouillage, un en mouvement. Qu'ils choisissent leur arme. Nous ne cherchons pas un tireur de foire, nous cherchons quelqu'un qui sait tirer sous pression.

— Et comment on sait qui est le meilleur, là-dedans ?

Elias sourit, un pli du visage qui ne monta pas jusqu'à ses yeux.

— Parce que le meilleur va le prouver.

L'essai s'organisa le long de la jetée, face aux cargos mouillés dans le bassin de marée. Le vent était capricieux, chargé d'embruns. Les deux premiers candidats manquèrent leurs cibles à mi-distance. Le troisième, un ancien sergent de marine au visage couturé, mit trois balles dans le mannequin fixe et une dans la cible mobile, mais dut recharger en tremblant après le premier coup.

— Il boit, diagnostiqua MacReady, à voix basse.

— Et il boit mal. Écartez-le.

Le quatrième fut meilleur. Il plaça deux coups en plein centre de la poitrine de la cible mobile, disposée en descente, à quatre-vingts yards, et leva les mains d'un air satisfait quand la cloche sonna.

— Nom, demanda Elias.

— William Hartley, ancien canonnier de la frégate *HMS Terrible*.

— Vous allez deux fois plus vite que les autres, Hartley.

— J'ai appris que les balles trouvent plus facilement un homme qui les attend.

Un murmure parcourut la foule des candidats, et un autre homme, un roux noueux sérieux comme un crabe en colère, s'avança pour prendre sa place.

C'est à ce moment-là que l'ombre passa sur le bassin.

Une ombre large et asymétrique qui fit taire les mouettes en une seconde. Elias leva les yeux. Le cutter français glissait en silence depuis la barre du chenal, ses voiles grises déployées sans un battement, la silhouette pointue de sa coque noircie se découpant contre un nuage bas. Une dizaine de caronades à tribord, la flamme d'un pavillon tricolore sur le mât de misaine. Pas un corsaire équipé à la hâte comme les autres bâtiments français croisant le secteur : un vrai navire de guerre, rapide et dangereux.

Et il était en train de couper la seule route de fuite du *Vagabond* vers la mer.

— Capitaine, dit MacReady avec un calme qui dissimulait mal la tension de sa voix. Leurs canons nous regardent.

Elias observa le navire par-dessus les amarres sans sembler se presser. Sa main chercha dans la poche de sa vareuse le chronomètre endommagé, ce curieux mécanisme qu'il avait trouvé dans la cache, dont l'aiguille des heures était avancée de trois jours et celui des minutes semblait battre sur une autre mesure du temps. Il le tiédit dans sa paume une seconde avant de le remettre en place.

— Ils cherchent quelqu'un. L'ancien moi, peut-être. Ou l'ancien propriétaire de ce navire. Il faut gagner le large.

— Aucun chemin. Il est engagé dans le chenal.

— Ce n'est pas le seul chemin.

Pip sortit de la soute, les mains noires de cambouis et une clé à molette dans la ceinture. Ses yeux clignaient dans la lumière du jour.

— Capitaine, le moteur est pressurisé, mais si vous faites quoi que ce soit de trop violent, ça ne va pas tenir une demi-heure.

— Alors j'aurai fait mon devoir en une demi-heure.

Il se tourna vers les marins alignés sur la jetée, dont les visages tournaient maintenant entre lui et la silhouette noire du cutter français. Le sergent avait déjà reculé d'un pas. Hartley le regardait, un officier qui leur ordonnait de tirer quand les officiers de Sa Majesté les auraient déjà pendus.

— Tout le monde à bord, cria Elias. Ceux qui veulent gagner de l'or, pas une corde autour du cou. Le premier qui met le pied sur cette jetée est de l'équipage. Les autres sont morts ou marins français. À vous de décider.

Il y eut une seconde de flottement.

Puis la femme s'avança.

Elle émergea de la foule des candidats – mince, les cheveux noirs tirés en une tresse dense, des yeux gris acier sous un front haut, quatre tresses de pistolet attachées à un ceinturon. Elle portait un long manteau de toile qu'elle jeta sur la jetée pour monter sans perdre une seconde sur la passerelle. En débarquant, elle saisit un mousquet à long canon qui traînait parmi les bancs d'équipage, comme si elle l'avait déjà réservé.

— Sable, annonça-t-elle sans lever les yeux du canon. Je vous sers comme canonnier, et vous me servez en or. C'est entendu ?

— C'est entendu, répondit Elias, et il y avait dans sa voix la conviction d'un homme qui sait choisir ses batailles.

Hartley monta à bord derrière elle, pêle-mêle, suivi de deux autres qui n'avaient pas encore choisi leur camp. Elias donna trois ordres tranchants – larguer les amarres, feu au moteur, voile à demi. Le *Vagabond* frémit comme un cheval qui pressentait le combat, et sa proue pivota lentement à gauche, vers l'immense mur de falaises qui cernait le bassin de Dartmouth à l'ouest.

— Vous courez directement dans la roche, s'écria MacReady.

— Pas roche. Trou.

Le trou était une faille dans la falaise, si étroite qu'un homme aurait hésité à y entrer à pied. C'était un ancien passage de contrebande, à moitié bouché par les chutes de pierre, avec un courant qui se renversait à la marée. Elias avait déjà tenté d'y engager une goélette par temps de brume, dans une vie où il avait des lettres patentes d'un côté et des remords de l'autre. Le cutter français était encore loin – mais son canon de chasse tonna, un boulet qui fit jaillir un jet d'eau à vingt yards de leur hanche.

— Il va nous caler si on tourne, dit Sable, déja en posture derrière la pièce de chasse, le mousquet remplacé par une gaffe longue pour pointer le canon.

— Il va le faire, confirma Elias. C'est pour ça qu'on ne tourne pas. MacReady, barre à main gauche vingt degrés. Pip, pleins gaz. Vous, les nouveaux, cramponnez-vous à ce qui n'est pas cloué. Sable, vous restez sur cette pièce et vous tirez quand je vous dis.

Le cutter français tonna une seconde fois, et le raz de marée projeta un morceau de surface brûlant au-dessus du pont. Elias calcula en une seconde : trente yards avant la faille, le courant portait, le vent favorable, le cutter était encore trop loin pour les suivre dans ce couloir. Il le savait.

Il fallait juste être assez rapide pour y entrer, assez fou pour oser.

— Feu au moteur, cria Pip, et le *Vagabond* bondit.

La faille ouvrit sa bouche d'ombre, une gueule de pierre. Elias n'avait jamais tenté de la passer avec un navire à vapeur, et le cotre ne pratiquait qu'en force. Il y avait une seconde, peut-être une main ouverte, où tout se jouait. Il la vit entre les yeux de son équipage, entre le regard affûté de Sable qui n'avait pas encore abaissé son canon pointé vers le cutter français, prête à répondre à la troisième bordée.

Au passage, Elias glissa la main dans sa poche. Le chronomètre battait son heure étrange contre sa cuisse, ses aiguilles avançant sur un cadran qui ne se trouvait nulle part dans ce monde.

Le *Vagabond* entra dans la faille en abandonnant derrière lui la mer, les canons et la poursuite. Le cutter français ne pouvait pas suivre. Mais il le savait déjà : quelqu'un, quelque part, saurait qu'il était venu le chercher, et que ce quelqu'un avait envoyé un cutter entier pour ce seul point de ce littoral.

Sable le rejoignit, essuyant la suie sur son menton, ses yeux gris acéré le dévisageant sans ciller.

— Capitaine, vous connaissez des hommes qui ont coulé pour moins que ça.

— Je connais des hommes qui ont coulé pour rien.

Elle sourit, une lame rapide sur un visage sombre.

— On est ensemble, alors.

Elias regarda la mer s'ouvrir devant eux au sortir de la faille, de l'autre côté de la falaise, libre et grise. Son regard tomba sur le chronomètre dans sa poche, son battement de cadran à trois jours d'avance. Pourquoi un cadran avancerait-il de trois jours ? Il le tourna entre ses doigts, observant les gravures minuscules autour du balancier, un motif de chiffres que ni MacReady ni Pip n'avaient su identifier.

Trois jours. L'heure de cette chronométrie, ce n'était pas une heure en avance. C'était une heure qui n'appartenait pas à ce monde.

La question n'était pas de savoir ce qu'il avançait. La question était : à quelle heure, dans ce monde, désignerait-elle l'endroit où il faudrait être ?