Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 20: The Sacrifice
La canonnade déchira l’air comme un coup de fouet géant. La coque du *Cormoran* — un navire rapide, fragile, emprunté — trembla sous l’impact. Des éclats de bois et de métal pleuvaient sur le pont, et le cri d’un matelot s’étrangla dans le rugissement des flammes.
— Gouvernail à tribord ! hurlai-je, les mains crispées sur la rambarde.
René tira sur la roue, mais le navire répondit avec une lenteur désespérante. Nos canons — deux pièces légères volées à un poste de garde français — crachaient des boulets avec autant d’effet qu’un homme crachant sur un incendie.
Le port de Dourdan était censé n’être qu’une démonstration. Un coup d’éclat. Assez pour attirer les batteries côtières et la flotte française vers le nord, pendant que Grey frappait au sud. C’était mon rôle : le sacrifice. Mais je n’avais pas anticipé que les Français nous attendraient.
— Capitaine ! Le *Faucon d’Acier* double la jetée ! Il nous prend en enfilade !
Je pivotai. Le frégate français était massif, ses flancs hérissés de canons. Il avançait avec une ruse de prédateur, glissant entre les navires marchands en flammes pour s’aligner parfaitement sur notre ligne.
— Putain, murmura René. Il va nous réduire en bouillie.
Léonie surgit de l’écoutille, le visage noirci de fumée. Elle tenait un mousquet, mais même elle savait qu’une arme de poing ne changerait rien.
— Elias, le gouvernail est à moitié arraché. On ne peut pas manœuvrer au près.
Le *Cormoran* était un bricolage : une coque coloniale, un moteur volé, une voilure de fortune. Nous avions fui le pic Valtor pour échapper à une colonne blindée, et maintenant nous étions pris dans une toile humide et vengeresse. Le détail — un midshipman dont j’avais brisé la carrière — avait reconnu mon visage derrière la vitre du pont. Il avait crié Le *Cormoran* porte le drapeau de Thorne ! Et les batteries côtières avaient redoublé d’ardeur.
Le *Faucon d’Acier* était maintenant à moins de trois cents mètres, vent debout. Ses sabords s’ouvrirent comme une rangée de paupières menaçantes.
— Elias, c’est fini, dit René, la voix étrangement calme. Il ne nous laissera pas passer.
Je regardai autour de moi. L’équipage — six hommes et trois femmes, dont la moitié étaient d’anciens mineurs de Valtor — rampait vers l’abri, les mains sur les oreilles. Certains priaient. D’autres me regardaient, attendant que je fasse quelque chose. Attendant que le capitaine désespéré trouve encore une ruse.
Je regardai le *Faucon*. Sa silhouette se précisa, son pont grouillant de marins français, ses canons prêts. Et je vis le visage du capitaine — un homme à moustache épaisse, des épaulettes dorées, un cache-œil couvert de cicatrices. Ma propre disparition avait dû faire sa fortune.
Une idée folle germa. Elle était si absurde que je ris presque.
— René, combien de temps pour les chaloupes ?
— Cinq minutes, si on braque tout.
Ils me répondirent sans retirer les yeux du frégate.
— On n’a pas cinq minutes. On a deux.
Il leva le visage, la sueur dégoulinant de ses cheveux. Le regard de son jumeau se fit presque triste.
— Elias. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
Je les rassemblai tous par le geste. Huit visages couverts de suie et de peur se tournèrent vers moi. Léonie serra son mousquet contre sa poitrine, sa mâchoire dure. Elle n’avait pas encore compris. Personne n’avait compris.
— Écoutez-moi, dis-je, la voix portée par le vent et le grondement de nos moteurs mourants. Cette mission était un leurre. Grey voulait qu’on meure, et peut-être que ça n’avait pas plus d’importance que ça. Mais moi, je refuse de vous sacrifier pour un homme qui nettoie son nom avec votre sang.
Je désignai le *Faucon*.
— Ce bâtiment, on ne peut pas l’esquiver. Il est trop rapide, trop armé. Mais son commandant vient de me tourner le flanc pour aligner ses canons. Il doit maintenant virer pour tirer. Il y aura un petit moment où ses sabords chevaucheront notre proue.
René ferma les yeux. Il savait où j’allais avec ça.
— Elias, on ne peut pas…
— Si. On peut. Je vais porter le corps d’un vautour dans la gorge de ce faucon.
Silence. Le moteur toussa. Un boulet français traversa notre antenne-mât, coupant le câble. La fumée s’épaissit.
— Chaloupes, dis-je. C’est la seule chance qu’il vous reste. Vous larguez les chaloupes maintenant. Vous restez dans l’angle mort du frégate — son flanc bâbord vous cachera tant que je suis adossé contre lui. Quand je mordrai la poussière, vous aurez peut-être assez de distance pour finir votre course.
— Et toi ? demanda une femme, une mécanicienne claireur, les yeux humides.
Je la regardai sans flancher.
— Moi, je vais voir si un capitaine déshonoré peut encore compter pour quelque chose.
Léonie secoua la tête, la colère serrant sa mâchoire.
— Ça ne te regarde pas, dis-je, le ton aussi abrupt qu’on peut l’être à trois mètres d’une bordée ennemie. Tu montes dans cette chaloupe avec mon équipage, ou je te garantis que je te fais porter par deux hommes. J’ai des dettes, Léonie. Des dettes qui me dépassent. Mais ma dette, elle est envers eux.
Elle fixa, longtemps, puis serra son mousquet et rejoignit les autres.
La manipulation fut rapide. Les chaloupes grincèrent, glissèrent dans l’eau noire. René resta sur le pont, les mains sur les jambages de la barre.
— Je reste avec toi, dit-il.
— Non.
— Elias.
— Je te l’ai dit : tu me serviras un verre à Port-Royal le jour où on aura fini. Si tu meurs ici, tu me devras l’intérêt.
Il ricana, sans joie. Le grondement du *Faucon* s’amplifia. Le capitaine français avait viré — sa bordée allait tomber d’un moment à l’autre.
— Vas-y, murmurai-je. Vis.
René disparut dans une chaloupe plongeante. Je restai seul à la barre. Le vent siffla à travers la coque crevée. Nous étions un navire fantôme.
Je fixai le *Faucon*. Sa silhouette masse, métallique, hérissée. Son nom — une ironie insultante, inscrite en lettres d’or sur la poupe : Faucon d’Acier. Un faucon, lui aussi chassait ses proies de haut, croyant être un aigle.
Mais même les aigles retombent parfois au sol les ailes brisées.
J’enfonçai la manette moteur à fond. Rien ne se passa. Encore. Engourdi. Un gémissement, un crachotis, et le *Cormoran* frémit — un coup de rein d’agonie. Le navire mit sa proue vers le frégate, du côté bâbord, là où les chaloupes s’éloignaient dans l’angle mort.
Ils virèrent. Il vit enfin. Le capitaine moustachu leva une longue-vue, son visage se figea.
— Feu ! cria-t-il.
Trop tard.
Nous montâmes en crabe, le moteur brûlant tout ce qui restait d’énergie. Le *Cormoran* percuta la ligne d’eau du *Faucon d’Acier* dans un fracas de bois et de métal. La mer explosa en gerbes noires. Les sabords français tirèrent dans le vide au-dessus de nos têtes, leurs boulets tombant dans l’eau derrière nous.
Et puis ce fut le silence.
Le coup de grâce. Je levai la tête vers le ciel. L’équipage — mes gens — étaient encore vivants, cramponnés à leurs chaloupes. Je les vis disparaître derrière une vague de fumée, et pour la première fois depuis mon déshonneur, je vis quelque chose comme un sourire fugace sur mes propres lèvres.
Puis le *Faucon* riposta à bout portant. Le pont céda sous moi. La mer monta. Le vent se teinta de glace. Et je compris alors, dans un éclat de bois et de souffrance, que la vie que j’avais vendue pour arriver ici venait peut-être de se payer elle-même. La coque du *Cormoran* se déchira de la proue à la poupe, et les ténèbres ne furent pas froides.
Elles étaient simplement… liquidantes.
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