Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 22: The Syndicate's Gift
La lumière du petit matin sur l’Atlantique avait la couleur du laiton terni. Elias était accoudé au bastingage du *Hollandais Volant*, un trois-mâts marchand dont la lenteur semblait une insulte à son état d’esprit. Le sel lui piquait les lèvres, et il n’avait pas dormi depuis trois jours. Pas depuis que le *Cormoran* avait sombré sous ses pieds, emportant avec lui son navire, sa fierté, et peut-être les dernières données de son chronomètre.
— Capitaine.
La voix de Léonie s’éleva derrière lui, douce mais ferme. Il ne se retourna pas.
— Il y a un navire à l’horizon. Il n’arbore aucun pavillon.
Il plissa les yeux. Loin au sud-est, une silhouette fine se détachait sur le ciel gris. Pas un navire marchand : trop rapide, trop profilé. Les ailes fixes, la coque étroite, la quille surélevée — un racer, conçu pour la vitesse. Une classe qu’il connaissait bien, mais qu’il n’avait pas vue depuis des années.
— Ils nous hèlent, capitaine, dit René, surgissant de la coursive. En anglais. Une voix de femme.
Elias haussa un sourcil. Il saisit la longue-vue tendue par Léonie et régla la mise au point.
Sur le pont du racer, une femme se tenait droite, vêtue d’un manteau sombre, les cheveux tirés en arrière. Elle leva la main — un geste simple, presque amical.
Mira, du moins celle qui avait porté ce nom lors de leurs précédentes rencontres, n’avait jamais fait de geste amical de sa vie.
— Il faut que je passe à bord, dit-il.
— C’est un piège, grogna Saumur, adossé au mât. La dernière fois qu’elle vous a « offert » quelque chose, on a perdu un navire.
— On a perdu un navire parce que j’ai choisi de le perdre, répondit Elias. Pour Grey. Pas pour elle.
Il sauta dans la chaloupe sans attendre la réponse du capitaine hollandais.
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Le racer s’appelait *Vagabond II* — une insulte ironique au *Vagabond* d’origine, ce deux-mâts fatigué qu’Elias avait commandé dans une autre vie, avant la disgrâce, avant Grey. Le nouveau navire était long d’une cinquantaine de mètres, coque en chêne renforcé d’acier, moteurs à vapeur suralimentés montés dans les flancs, et une voilure de course à ris profond. Il ne portait pas de canon lourd, seulement quatre canons pivotants de douze livres à l’avant et à l’arrière. Un faucon à longues ailes, pas un bélier.
Mira l’attendait à la coupée. Elle ne souriait pas. Avec elle, c’était toujours le moment le plus dangereux.
— Capitaine Thorne. Vous êtes plus difficile à tuer que prévu.
— Le syndicat a dû déchanter.
— Le syndicat n’a pas de cœur, capitaine. Mais il a une comptabilité. Et votre dette, je vous le rappelle, court toujours. Intérêts compris.
Elle fit un geste vers le pont. Un homme de l’équipage — un équipage squelettique, quatre matelots et un mécanicien — tendit un parchemin scellé.
— Contrat d’affrètement. Le *Vagabond II* est à vous, avec son équipage, sa maintenance, et ses provisions, jusqu’à la fin de votre mission actuelle. En échange, vous vous engagez à poursuivre le météore, à le détruire ou à le capturer, et à livrer au syndicat les informations que vous recueillerez sur son fonctionnement.
Elias déroula le parchemin. L’écriture était nette, bureaucratique, anonyme. Une clause en bas de page tira son attention : *En cas de défaillance, la totalité de la dette, augmentation de 50 %, sera exigible immédiatement sur les avoirs du contractant, incluant ses propriétés, ses navires, et ses parts dans toute société commerciale enregistrée sous son nom.*
Il n’avait pas de société. Il n’avait plus de navire. Il n’avait presque plus rien.
— Et si je refuse ?
Mira pencha la tête, un geste presque maternel.
— Alors vous restez sur ce raflot hollandais, sans argent, sans équipage, et sans alliés. La flotte française vous cherche pour avoir coulé le *Faucon d’Acier*. Grey vous croit mort — et il vaudrait mieux pour lui que vous le restiez. Le syndicat, lui, sait que vous êtes vivant. C’est la seule chose qui, pour l’instant, joue en votre faveur.
Elias regarda par-dessus l’épaule de Mira, vers le pont étroit du *Vagabond II*. Le navire était rapide. Il était capable de fuir l’escadre française, de traquer une colonne, de semer les patrouilles anglaises qui le prendraient désormais pour un corsaire. Et avec le chronomètre perdu — Léonie le lui avait dit la veille, les données du signal étaient peut-être encore récupérables si l’on trouvait le transmetteur dans l’épave — il fallait de la vitesse, pas un vaisseau de ligne.
Il plia le parchemin et le glissa dans sa veste.
— Je signerai quand mon équipage sera à bord. Y compris ceux qui sont restés sur la plage, à Lisbonne.
Pour la première fois depuis qu’elle avait posé le pied sur le pont, Mira esquissa un sourire. Un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.
— Votre équipage, capitaine, vous attend déjà à Lisbonne. Tout le monde sauf un.
Il sentit une pointe de froid dans sa nuque.
— Lequel ?
— La petite Anglaise. Sable. Elle a disparu dès qu’elle a appris que vous aviez été coulé. Personne ne l’a vue depuis.
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Lisbonne, deux jours plus tard.
Le dock de la douane espagnole sentait la morue séchée, le goudron et la poussière de charbon. Elias avait rassemblé les anciens — Léonie, René, Saumur et une quinzaine d’hommes qui avaient survécu au naufrage. Saumur avait croisé les bras dès qu’il avait vu le *Vagabond II* à quai.
— Encore un bateau du syndicat. Encore une dette, hein, capitaine ?
— Une dette qui me permet de rester en vie et de poursuivre le météore. Le choix était simple.
— Rien n’est jamais simple avec vous.
— Non, reconnut Elias. C’est pour ça que je vous garde.
Il claqua dans ses mains.
— À bord. On appareille dans deux heures.
Léonie le rejoignit au moment où il montait la passerelle. Elle tenait à la main une petite boîte de cuivre, cabossée.
— J’ai récupéré les plans du *Cormoran*, dit-elle. Le chronomètre était fixé dans un compartiment étanche près de la poupe. Si l’épave n’a pas été trop endommagée par l’explosion, le transmetteur pourrait avoir survécu — à moins que la pression n’ait fissuré la vitre.
Elias hocha la tête, mais son esprit était ailleurs. Sable était partie. La seule personne de son équipage qui connaissait les marchés noirs britanniques et français, qui savait se glisser dans les caches de munitions ennemies, était introuvable.
Il la trouverait plus tard. D’abord, il fallait reprendre la mer.
Le *Vagabond II* quitta le port à marée basse, moteurs à plein régime. Elias se tenait à la barre, le vent dans les cheveux, les yeux fixés sur l’horizon sud-est. Quelque part, en Méditerranée, les Français transportaient le météore vers un bastion imprenable.
Il avait un but. Il avait un navire. Et il avait, pour la première fois depuis des semaines, l’espoir fragile que sa dette — celle du sang, pas celle du syndicat — puisse un jour être payée.
Mais au fond de sa poche, le parchemin du contrat pesait lourd, et la clause concernant les intérêts courus sur sa défaillance y bourdonnât comme une mouche dans un bocal.
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