Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 23: The Rocket's Red Glare
Le vent du large fouettait les vergues du *Vagabond II* lorsque le cri tomba du nid de pie. Elias leva la tête, main en visière contre le soleil de midi qui embrasait la Méditerranée. Le navire tanguait, rapide et nerveux sous ses pieds, encore mal apprivoisé. Trois jours qu'ils le possédaient, et il n'avait toujours pas l'habitude de sa légèreté, de cette façon qu'il avait de bondir sur chaque vague au lieu de la fendre.
« Signal britannique, capitaine ! » hurla le gabier. « Pavillon codé. Message long. »
Sur le pont, l'équipage s'immobilisa. Saumur s'approcha, la mâchoire serrée, le regard méfiant. Depuis Lisbonne, les relations restaient tendues. Elias ignorait le reproche muet, et attacha son regard au pavillon qui claquait au vent, déchiffrant la séquence de couleurs et de formes.
Un message codé de Grey. Direct, sans détour, sans artifice.
*Test du météore dans trois jours. Bastion du Levant. Convoyage par mer. Protection renforcée.*
Elias resta immobile un long moment, le vent sifflant dans les haubans. Trois jours. Ils avaient trois jours pour localiser le convoi français, l'intercepter, neutraliser la cargaison et disparaître avant que les batteries côtières ne les réduisent en cendre. Avec un navire plus rapide que lourdement armé, sans plan précis, sans renforts, sans options.
Il laissa retomber sa main le long de son corps.
« Réunion dans ma cabine. Saumur, Léonie, Mira. Tout de suite. »
Il fallait un plan. Il fallait surtout une fusée capable de percer la coque blindée qui protégerait le météore. Le canon de chasse du *Vagabond II* crachait des boulets de douze livres. Contre un transport de la marine impériale française, renforcé pour l'occasion, c'était comme jeter des cailloux sur un château fort.
La cabine était exiguë, encore imprégnée de l'odeur du vernis neuf. Elias déplia une carte du golfe du Lion sur la table et l'alourdit avec le chronomètre endommagé que Léonie avait posé là, comme pour le lui rappeler.
« Le test se déroulera dans trois jours, commença Elias sans préambule. Le météore ne voyage pas par la route. Il est embarqué sur un transport naval, escorté. Si on veut l'arrêter avant le Bastion, c'est en mer qu'on doit frapper. »
Saumur croisa les bras. « Et on frappe avec quoi ? Les canons de ce joujou nous serviraient à peine à chatouiller un chasse-marée français, alors un transport cuirassé… » Il désigna d'un geste dédaigneux les cloisons minces. « On a un navire de course, pas un vaisseau de guerre. »
« C'est justement pour ça que le problème est résolu », répliqua Elias. « On ne va pas l'aborder de front. On va tirer sur sa cargaison. Une seule roquette à charge creuse dans la soute, et le météore est un tas de ferraille fondu — et avec lui les ambitions de la France et de l'Angleterre. »
« Si tu as une roquette à charge creuse », dit Mira, assise dans l'ombre d'un hublot. La lumière soulignait son profil impassible. « Le syndicat dispose de contacts, mais ce genre de matériel ne se trouve pas au coin d'une rue. »
« C'est exactement le problème. » Elias passa une main dans ses cheveux. « Je connais les calibres, les installations. Le canon principal peut tirer une roquette rallongée, mais il me faut une tête creuse conçue pour percer le blindage. C'est de l'artillerie de siège. Hors de prix, hors de portée. »
Un silence pesa sur la cabine. Le navire grinça doucement, bercé par la houle. Dehors, le soleil descendait déjà vers l'horizon.
Léonie releva la tête, sa main toujours posée sur le chronomètre. « Capitaine, et si on utilisait le temps du transport ? Le chronomètre est endommagé, mais j'ai réussi à extraire des fragments du signal d'Amelia. Rien de complet, mais des bribes. Des trajectoires. Des points de rendez-vous. Certains semblent converger vers un endroit… une île, près de la côte provençale. Sans autre contexte, je n'ai pas pu les interpréter. »
Elias la regarda. L'île. Avant qu'il ne puisse répondre, le silence fut brisé par un grattement contre la porte. Un des matelots passa la tête dans l'embrasure.
« Capitaine, une voile en vue. Petit caboteur, pavillon néerlandais. Il nous fait des signaux. »
Elias échangea un regard avec Mira. Sur un navire aussi rapide, croiser un marchand lent était… inhabituel. Il sortit sur le pont, suivi des autres.
Le petit caboteur s'approchait dans une gîte marquée, ses voiles grises fatiguées par les traversées. Un homme se tenait à la proue, un pavillon noir et vert à la main. Il parlait un français approximatif quand ils furent à portée de voix.
« Vous cherchez des armes ? demanda-t-il sans autre forme de politesse. On m'a dit que vous cherchiez des armes. »
Elias tendit la main pour faire taire les murmures derrière lui. « Qui vous a dit cela ? »
L'homme haussa les épaules. « Les nouvelles voyagent vite sur la mer. Surtout entre ceux qui n'aiment pas les marines. J'ai quelque chose qui pourrait vous intéresser. » Il sortit d'un sac un objet cylindrique, métallique, terminé par un cône de cuivre. « Une roquette à charge creuse. Modèle expérimental. Capable de percer quarante centimètres de blindage. On dit qu'elle a été fabriquée pour percer les forts du littoral… »
Saumur avança d'un pas, la main sur son pistolet. « Et qui êtes-vous, marchand sans nom, pour offrir une pièce pareille sans garantie ? »
L'homme sourit, découvrant des dents jaunies. « Je suis quelqu'un qui sait que le capitaine Elias Thorne a besoin de pièces rares. Et je sais aussi qui il est. Vraiment qui il est. »
Elias sentit le froid glisser dans sa nuque. « Je ne vous connais pas. »
« Mais je vous connais, capitaine. » L'homme laissa tomber la roquette dans un filet que descendirent ses matelots. « On a bien connu votre père, à Brest. Un grand artilleur. Il nous fournissait en canons avant d'être accusé de trahison. Les bonnes gens de la rue des Charpentiers n'ont pas oublié son fils. »
Le silence se fit plus lourd que l'air marin. Elias sentit le regard de son équipage peser sur lui, mêlant surprise et accusation sourde. Maudit. Même dans le Levant, le passé trouvait le moyen de le rejoindre.
« Vous voulez la roquette ? » dit le marchand, les yeux plissés. « Elle est à vous. Mais j'ai besoin d'un service en retour. »
« Quel genre de service ? » demanda Elias, la voix plate.
« Je dois envoyer une personne au Bastion du Levant. Petite, discrète, sans questions. Il paraît que vous êtes le seul capitaine assez fou pour naviguer dans les eaux françaises sans pavillon de complaisance. »
Elias jeta un coup d'œil à la roquette, puis à son équipage. Puis au soleil qui rougeoyait à l'horizon, comptant les heures qui les séparaient du test.
« On amène la marchandise à bord, dit-il enfin. Et votre passager. Mais que le diable l'emporte si on dévie d'un demi-noeud de notre route. »
Il vit Mira et Saumur échanger un regard lourd de questions. Dans trois jours, le météore serait testé. Dans trois jours, leurs chances s'évanouiraient pour toujours si elles n'avaient pas déjà disparu.
Le marchand s'inclina, le sourire toujours aux lèvres. « Le passager arrivera à la tombée de la nuit. Vous ne le regretterez pas, capitaine. Il est exactement le genre de votre famille. »
Elias ne répondit pas. Il regarda l'objet brillant glisser vers le pont du *Vagabond II*, et pour la première fois, il se demanda si l'objet qu'il poursuivait était vraiment le météore de Grey.
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