Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 24: The Final Twist
La cale du Vagabond II sentait le goudron et le cuivre brûlé. Les trois caisses de bois cloué trônaient au centre, cerclées de fer, chacune marquée d’un aigle décapité — la signature de Fauconnier, l’armurier qu’on disait capable de fournir un canon aux damnés eux-mêmes.
L’homme se tenait dans l’ombre d’une poutre, un spectre vêtu de cuir gris. Il n’avait pas bougé depuis l’entrée d’Elias, seulement sa main droite qui triturait un chapelet de balles. Quand il s’avança dans la lumière du quinquet, Elias reconnut la cicatrice en forme de croix sur sa tempe. Il avait vu cet homme à Brest, dix ans plus tôt, dans le bureau de son père.
« Capitaine Elias Thorne, dit le dealer d’une voix de gravier. Oui. J’ai bien entendu votre nom avant que la marine ne le raye proprement de ses registres. » Il s’arrêta à un mètre de lui. « On m’a dit que vous serviez bien les intérêts de certains, désormais. Le bâtard de l’amiral Thorne, engagé chez les corsaires. Quelle chute élégante. »
Elias ne cilla pas. Saumur, adossé à l’échelle de cabine, l’observait sans un mot.
« Les obus sont conformes à la commande ? » demanda Elias.
« Parfaitement. Pénétration de blindage testée à trois cents mètres sur une coque de cinquième rang. Le problème n’est pas les munitions. Le problème, c’est leur destination. »
L’armurier laissa un silence s’installer.
« Je veux que vous transportiez une personne jusqu’à Bastion du Levant. Les conditions de mon marché initial incluaient une destination neutre. J’ai modifié l’accord. »
Elias sentit sa mâchoire se serrer. Le Bastion du Levant était précisément l’objectif qu’ils devaient réduire — et pire, la forteresse où Grey avait annoncé que se trouverait le test de l’arme météorique dans moins de trois jours.
« Un passager. Un seul. Celui-ci est trop précieux pour les routes ordinaires. Il doit arriver vivant et discret avant le début des célébrations navales. »
« Pourquoi moi ? »
Le dealer esquissa ce qui aurait pu être un sourire. « Parce que vos antécédents montrent que vous êtes prêt à salir vos mains quand l’occasion l’exige. Le bâtard de Brest ne se soucie plus de l’honneur, n’est-ce pas ? »
Le mot bâtard claqua dans la cale. Elias vit Saumur redresser la tête, les sourcils froncés. Son passé venait encore une fois de le rattraper, jeté en pleine face comme un défi.
« Et si je refuse ? »
« Refuser n’est pas dans votre nature, capitaine. J’ai entendu parler de votre dette, et de l’intérêt qui la fait grossir comme une tumeur. » Le dealer s’approcha d’une caisse et appuya sa paume sur le couvercle. « Voici la clé de votre mission. Mon passager est le prix. Refusez, et je vends ces obus au commandant français de Toulon qui serait très intéressé d’apprendre qu’un vaisseau pirate nommé Vagabond II envisage une attaque. »
Onzième silence. Les gouttes de condensation tombaient des rivets de la coque dans une cadence lente.
Elias regarda les obus. Il revit sa culpabilité de Cormoran coulant dans les eaux brumeuses, ses hommes contraints de quitter le navire, sa promesse intérieure qu’il finirait ce que Grey avait commencé.
« J’accepte. »
« Elias— » commença Saumur.
« C’est décidé. »
Il accompagna le dealer jusqu’à l’échelle. L’homme déplia un document froissé et y apposa un sceau à la cire noire. Elias signa sans lire.
« Le passager sera conduit à bord demain au lever du jour. Vous ne parlerez pas à Chinon, vous lui attribuerez une cabine privée et vous ne lui poserez aucune question. »
« Et si je le connais ? »
« Alors vous feindrez de ne pas le connaître. C’est ce qu’on appelle un agent dormant, capitaine. Vous en connaissez quelque chose. Quelqu’un s’est-il jamais demandé pourquoi Cormoran naviguait précisément là où Grey avait besoin qu’elle soit ? »
La question frappa Elias comme une gifle. Mais l’armurier était déjà monté hors de la cale, ses bottes résonnant sur les plaques métalliques.
Le lendemain, une heure avant l’aube, Elias observait depuis la dunette. Le ciel d’encre se teintait de pourpre à l’est quand une barque légère accosta contre la coque. Deux ombres grimpèrent à bord. La première, un homme voûté, guide muet. La seconde, plus légère, drapée dans une cape de marin dont le capuchon cachait entièrement le visage.
Elias vint à leur rencontre sur le pont arrière.
« Le passager est à vous », souffla l’homme voûté en repartant déjà vers le bastingage.
La silhouette ne bougea pas. Elias s’approcha.
« Bienvenue à bord du Vagabond II, déclara-t-il prudemment. On ne vous posera aucune question. Votre cabine est— »
Le capuchon tomba. Des boucles noires dégringolèrent sur un visage fin, marqué par une petite entaille au sourcil, des yeux couleur tempête qu’il connaissait par cœur, qu’il avait cherchés désespérément pendant des semaines.
Amélia.
Elle le regardait avec une expression glacée, sans aucune surprise.
Elias sentit le monde entier se dérober sous ses semelles.
« Amélia ? »
« Contente de vous voir vivant, capitaine Thorne. » Sa voix était calme, posée, trop posée. « Il semblerait que les rumeurs de votre disparition étaient, une fois de plus, grandement exagérées. »
« Mais — vous nous avez envoyé un signal. Le chronomètre. Léonie a trouvé des fragments… Vous étiez… » Les phrases s’étranglaient dans sa gorge. « Sable vous cherchait. Vous avez disparu. On vous croyait morte ou captive— »
« Morte ou captive », répéta-t-elle avec un sourire froid. « Vous me connaissez, Elias. Je ne suis jamais ni l’un ni l’autre. Il y a très longtemps que j’ai cessé d’être la navigatrice d’Amelia. Ou votre amie. Ou même votre alliée — si je l’ai jamais été. »
Elle fit un pas vers lui, trop proche. Son parfum de simple savon ne le trompait plus.
« Je vous avais vu conduire droit au massacre, capitaine. Une manœuvre inepte qui vous a fait perdre votre vaisseau. Une erreur de votre part qui m’a fourni une occasion — un mensonge parfait. Et maintenant vous voilà, transportant à la demande un agent français jusque dans la gueule de votre propre plan. » Elle laissa le silence s’alourdir. « Vous n’avez jamais été aussi facile à manœuvrer que dans votre culbute vers l’honneur. »
Elias resta figé, le souffle court, sa main retombant lentement à son côté. La femme qui l’avait guidé, secouru, sauvé deux fois mortellement — était apparue devant lui comme une étrangère, le sourire aussi aiguisé qu’un sabre.
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