Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 25: The Fallen Navigator
La révélation lui tomba dessus comme un coup de grâce, et pourtant Elias Thorne ne broncha pas. Debout sur le pont de la Vagabond II, il contemplait Amelia — la femme qui s'était présentée comme une navigation égarée, qui avait partagé sa cabine, ses cartes, ses nuits blanches — et qui se tenait maintenant devant lui, les mains croisées dans le dos, le menton levé avec la fierté dérangeante de celle qui n'a plus rien à perdre.
« Vous mentez, » dit-il, mais sa voix manquait de conviction.
Amelia pencha la tête. Le soleil de Lisbonne accrochait des reflets cuivrés dans ses cheveux tirés en arrière. Elle avait changé de vêtements avant de monter à bord — une veste de drap bleu marine, austère, presque militaire. Rien de la femme fragile qu'il avait recueillie sur une épave deux mois plus tôt.
« Vous savez que je ne mens pas, capitaine. Vous l'avez toujours su, au fond. »
Elias sentit le regard de Saumur dans son dos, lourd comme une ancre. Son second n'avait pas dit un mot depuis que la passagère avait révélé son identité, mais son silence était plus éloquent que n'importe quelle accusation.
« Vous êtes française. Agent français. »
« Je suis française, » approuva Amelia. « Agent... c'est plus compliqué. »
Un rire sans joie échappa à Elias. Il fit trois pas vers la lisse, les mains crispées sur le bois usé. La Vagabond II tanguait doucement dans le port, ses voiles ferlées, son beaupré pointé vers cette Méditerranée qu'il avait juré de ne jamais revoir.
« Compliqué. Bien sûr. Tout est toujours compliqué avec vous. » Il se retourna. « La nuit où vous avez soi-disant coulé avec le Dauphin, quand vous avez envoyé ce signal avec le chronomètre... »
« Léonie a trouvé des fragments, » dit Amelia. « Elle est perspicace. Le chronomètre contenait bien une position encodée, mais ce n'était pas la météorite que j'indiquais. »
Saumur s'avança, la main sur la crosse de son pistolet. « Alors vous nous avez menés en bateau depuis le début. Pourquoi ? »
« Parce que j'avais besoin de navire rapide, d'un équipage compétent et d'un capitaine qui n'avait plus rien à perdre. » Amelia les regarda tour à tour. « Parce que la Royal Navy ne m'aurait jamais laissée approcher de ce que je cherchais. Mais un privatier déshonoré, endetté, prêt à tout pour se racheter ? Lui, on lui confie des cargaisons sans poser de questions. »
Elias sentit le sang lui monter aux joues. « Vous m'avez utilisé. »
« Et Grey vous utilise, » répliqua Amelia, sans cruauté, mais sans détour. « Et la syndicat vous utilise. Et Fauconnier vous utilise. La seule différence, capitaine, c'est que je vous le dis en face. »
Un silence tendu s'installa. Les mouettes criaient au-dessus du port, indifférentes au drame qui se jouait sous leurs ailes. Elias compta jusqu'à dix dans sa tête, comme son père le lui avait appris avant chaque conseil de guerre.
« La météorite, » dit-il enfin. « Vous savez où elle est. »
Amelia sourit — un sourire mince, presque imperceptible, mais ses yeux restaient sérieux. « Je sais où elle sera dans trois jours. Je sais quelle trajectoire elle suivra, quelle escorte elle aura, et quels canons seront chargés sur les navires qui l'accompagnent. Je sais aussi que le groupe qui l'a volée n'est pas au service du roi de France. »
Elias plissa les yeux. « Expliquez-vous. »
« Le ministère de la Marine est infiltré. Une faction — des fanatiques, des Impérialistes extrémistes — a pris le contrôle d'un programme secret. La météorite de Grey, ce n'est pas un astre qu'on étudie, capitaine. C'est une arme. Une arme que ces hommes veulent utiliser contre l'Angleterre, même si cela doit entraîner une guerre totale avec toutes les puissances d'Europe. »
« Et vous ? Vous travaillez pour qui, dans tout ça ? »
Amelia hésita. Ce fut la première fissure dans son armure — un battement de cils, une inspiration plus profonde. « J'étais l'une d'eux. »
Saumur dégaina son pistolet d'un geste sec. « Je le savais. Je le savais depuis le début. »
« L'un d'eux, » répéta Amelia, les yeux rivés sur Elias. « J'ai grandi dans l'ombre de la Marine. Mon père était officier à Brest — vous connaissez peut-être le nom d'Ambroise Vernet ? »
Le souffle d'Elias s'arrêta. Ambroise Vernet. Le nom résonna dans sa mémoire comme une cloche fêlée. « Le commandant du Faucon d'Acier. Le navire que j'ai... »
« Que vous avez envoyé par le fond il y a trois mois, oui. » La voix d'Amelia resta neutre, mais quelque chose vacilla dans son regard. « Mon père était sur ce navire, capitaine. Il n'en est pas revenu. »
Le pont sembla basculer sous les pieds d'Elias. Il se souvint — trop bien — de la silhouette du grand frégate français dans sa lunette, des flammes qui avaient léché ses ponts, des hommes qui avaient sauté dans une mer en feu. Il avait tué des hommes ce jour-là. Il n'avait jamais demandé leurs noms.
« Et pourtant vous êtes montée à bord de mon navire, » dit-il lentement. « Vous avez partagé ma table. Vous avez dormi à dix pieds de ma cabine. »
« Parce que je savais que vous n'étiez pas le monstre que la propagande anglaise décrivait. » Amelia fit un pas en avant, et Saumur tendit le bras pour la bloquer. Elle s'arrêta, mais son regard ne quitta pas Elias. « J'ai enquêté sur vous pendant deux ans, capitaine. J'ai lu les rapports de Brest, les archives de votre famille, les lettres que votre père a écrites avant sa mort. Vous n'êtes pas un meurtrier. Vous êtes un homme qui a fait des choix impossibles. »
Saumur ricana. « Des choix impossibles. C'est une façon de le dire. »
« Laissez-la parler, » dit Elias, la voix rauque.
« Les fanatiques qui tiennent la météorite veulent frapper l'Angleterre dans une semaine, » poursuivit Amelia. « Ils croient que la mort de mon père les a rendus invulnérables. Ils ont tort. Je connais leurs faiblesses. Je connais leurs codes, leurs itinéraires, leurs caches. Je peux vous mener jusqu'à eux — mais je ne vous laisserai pas remettre l'arme à Grey. Grey travaille pour l'Amirauté, et l'Amirauté a ses propres visées sur ce météore. Si vous le livrez aux Anglais, vous remplacez simplement une menace par une autre. »
Elias croisa les bras. « Et que voulez-vous que j'en fasse ? »
« Détruisez-le. » Le mot tomba d'Amelia comme une pierre dans une eau calme. « Coulez-le au fond de la Méditerranée. Personne ne doit mettre la main sur cette arme — ni les Français, ni les Anglais, ni personne. »
Un long silence suivit. Elias entendait la respiration des hommes d'équipage qui s'étaient rassemblés en cercle — Léonie en retrait, le visage fermé, Rourke qui mâchait sa chique avec une lenteur calculée, Le Goff qui fixait Amelia comme on fixe un serpent venimeux.
« Et le Faucon d'Acier ? » demanda finalement Elias. « Votre père. Vous voulez que je croie que vous êtes prête à laisser tomber cette vengeance ? »
Amelia baissa les yeux pour la première fois. Quand elle les releva, ils brillait d'un éclat humide qu'elle ne chercha pas à cacher. « Mon père était un homme honorable. Il serait mort de honte s'il avait su ce que sa propre Marine est devenue. » Sa voix se brisa imperceptiblement. « La seule vengeance que je veux, capitaine, c'est que son sacrifice n'ait pas été vain. »
Elias soutint son regard pendant un long moment. Il cherchait la faille, le mensonge, la trace de la manipulation qu'il avait appris à déceler chez les femmes qui avaient traversé sa vie. Il ne trouva — peut-être faute de vouloir trouver — qu'une douleur sincère.
« Et Grey ? » dit-il. « Nous lui devons un rapport. Le signal — »
« Grey vous considère comme mort depuis vingt-quatre heures, » l'interrompit Amelia. « Nous avons encore une fenêtre. Trois jours avant que les fanatiques ne quittent leur cache. Si nous agissons vite, nous pouvons les prendre par surprise. »
Saumur s'avança, les mâchoires serrées. « Capitaine, vous ne pouvez pas sérieusement envisager — »
« Je n'envisage rien, Saumur. » Elias se tourna vers lui. « J'écoute. Et j'attends que mon équipage me dise ce qu'il en pense. »
Léonie sortit de l'ombre de la cabine, le chronomètre en pièces détachées dans ses mains fines. « Les fragments confirment un point de rencontre dans les îles d'Hyères, » dit-elle à voix basse. « Ce qu'elle dit... correspond à mes calculs. »
« Ça ne prouve rien, » cracha Saumur. « Elle a pu planter ses propres données dans cet appareil. »
« Elle aurait pu, » admit Léonie. « Mais les codes de chiffrement sont ceux de la Marine française, et ils datent d'avant sa naissance. Personne n'aurait pu les falsifier sans accès aux archives de Brest. »
Le silence qui suivit fut différent. Elias vit Saumur hésiter, vit les regards échangés entre les hommes — et comprit que la décision lui revenait, comme toujours, mais que cette fois le poids serait partagé.
Il se tourna vers Amelia. « Si nous acceptons votre offre — si nous vous laissons guider — j'aurai un homme sur vous en permanence. Le moindre mouvement suspect, je vous jette par-dessus bord. C'est clair ? »
« Vous avez l'air presque déçu que j'accepte, » dit Amelia, avec un éclair de l'ancienne malice dans les yeux.
« Ne me tentez pas. »
Elle hocha la tête, sérieuse soudain. « Je connais la position exacte du repaire des fanatiques. Je connais leurs horaires de patrouille, leurs signaux de reconnaissance, leurs points faibles. Mais il y a une condition supplémentaire. »
Elias soupira. « Il y a toujours une condition. »
« Bastion du Levant. » Amelia sortit une carte pliée de sa veste et la déposa sur le cabestan. « C'est là qu'ils testent l'arme. Et c'est là que je dois être — pour prouver à mon contact à l'intérieur que je suis toujours des leurs. » Elle leva les yeux vers Elias. « Vous devez m'y amener moi-même. Nous devons faire semblant que vous êtes mon prisonnier. »
Saumur éclata d'un rire incrédule. « Elle veut qu'on la dépose au cœur de la forteresse qu'on devait attaquer. Quel piège élégant. »
« Pas un piège, » dit Amelia. « Un passage. Personne ne suspectera un privatier vaincu escorté par une officière française. Nous entrerons, nous neutraliserons la charge, et nous détruirons la météorite. »
Elias regarda la carte, puis le visage d'Amelia, puis la mer qui brillait au-delà du port — cette Méditerranée turquoise qui lui avait déjà tout pris et qui semblait pourtant lui promettre encore des lendemains. Le Vagabond II craquait doucement sous ses pieds, comme impatient.
Il roula la carte et la glissa dans sa veste.
« On lève l'ancre à la marée du soir, » dit-il. « Que tout le monde soit à bord dans deux heures. »
Amelia inclina la tête — une reconnaissance, presque un remerciement. Puis elle se retourna et se dirigea vers la cabine qu'on lui avait assignée, un peu plus basse que celle d'Elias, un peu plus étroite, mais suffisamment proche pour qu'il la surveille.
Saumur s'approcha, la voix réduite à un murmure. « Capitaine, vous savez que c'est une folie. »
« Je sais. »
« Elle va nous trahir. Elle vous a déjà trahi une fois. »
« Je sais. »
« Et pourtant vous acceptez. »
Elias regarda la silhouette d'Amelia disparaître dans la coursive. Le soleil déclinant teintait ses cheveux d'or rouge, et il se souvint d'une autre soirée, sur un autre navire, où elle lui avait souri — et où il avait cru, pour la première fois depuis des années, que le monde pouvait être autre chose qu'une succession de dettes et de mensonges.
« Elle sait où est la météorite, Saumur. Et pour l'instant, c'est la seule carte que nous ayons. »
Son second resta silencieux un long moment. Puis il tourna les talons et cria aux hommes de préparer les voiles, et Elias resta seul sur le pont, le regard perdu vers l'horizon, à se demander qui, au bout du compte, menait réellement qui.
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