Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 27: The Lie's Redemption
Le crépuscule teintait la Méditerranée d’un rouge de braise quand la vigie signala les voiles à l’horizon. Elias Thorne abaissa sa longue-vue, le cœur serré. Le *Vagabond II* filait bon vent vers Bastion du Levant, et chaque nœud gagné le rapprochait d’un mensonge vieux de trois ans.
— Capitaine, dit Saumur en montant sur la dunette, le visage fermé. Il y a un homme en bas qui demande à vous parler.
— Qu’il attende.
— Il insiste. Il dit qu’il vous connaît. De l’*Alerte*.
Le nom du navire frappa Elias comme un boulet. Il reposa la longue-vue, les jointures blanchies sur le bastingage. L’*Alerte*. Son premier commandement. Sa honte.
— Faites-le monter.
L’homme qui gravit l’échelle de coupée était jeune — vingt ans à peine — mais ses yeux portaient une fatigue qui dépassait son âge. Un visage tailladé par un ancien coup de sabre, une oreille gauche mutilée. Elias le reconnut aussitôt. Midshipman Harrow, le seul officier subalterne qui avait survécu au naufrage.
— Capitaine Thorne, dit Harrow d’une voix qui ne cachait pas son mépris. Ou devrais-je dire *ex*-capitaine ?
L’équipage s’était rassemblé sur le pont, attiré par la confrontation. Elias sentit leurs regards peser sur lui comme des ancres.
— Midshipman, dit-il calmement. Vous avez fait un long voyage pour régler de vieux comptes.
— J’ai fait un long voyage pour dire à ces hommes la vérité sur leur capitaine, répondit Harrow en désignant l’équipage. Vous leur avez vendu une légende. Ils méritent de savoir pourquoi vous avez vraiment été chassé de la Marine.
— Je connais déjà cette histoire, intervint Saumur d’une voix lasse. Désertion devant l’ennemi. Abandon de poste.
— C’est faux, dit Harrow, et le silence qui suivit fut plus lourd qu’une voile gorgée d’eau. Le capitaine Thorne n’a pas fui l’ennemi. Il a fui une femme.
Un murmure parcourut le pont. Elias ferma les yeux une seconde, sentant le sol se dérober sous lui. Il savait que ce moment viendrait. Il avait espéré qu’il ne viendrait pas sur ce navire, devant cet équipage, avec Amelia qui écoutait peut-être depuis la cale.
— Racontez-leur, dit Elias, la voix à peine audible.
Harrow le regarda, surpris par l’autorisation.
— L’*Alerte* escortait un convoi de ravitaillement au large de Cadix quand nous avons surpris une frégate française seule. Thorne a ordonné l’abordage. C’était un piège — les Français avaient renforcé leur coque et leur équipage était double. En moins d’une heure, nous étions submergés. Thorne aurait pu fuir, aurait dû fuir.
Le midshipman fit une pause, et son regard se chargea d’une vieille blessure.
— Mais à bord du navire français se trouvait une prisonnière. Une jeune femme. Et Thorne a refusé de l’abandonner. Il a ordonné une manœuvre désespérée pour la récupérer pendant que le reste de l’escadre s’enfuyait à notre place.
— Une femme ? demanda Saumur, les sourcils froncés. Quelle femme ?
Harrow hésita, et Elias vit la vérité danser au bord de ses lèvres.
— La comtesse de Valois, dit-il enfin. Une aristocrate française retenue en otage.
— Valois, murmura quelqu’un dans l’équipage. La femme du trafiquant d’armes ?
— Elle est morte, dit Harrow. Dans la manœuvre. La frégate française a explosé avec elle à bord. Et Thorne a été traîné devant la cour martiale non pas pour avoir désobéi aux ordres, mais pour avoir désobéi à *quelqu’un de plus important* que les ordres. L’amiral commandant l’escadre avait un accord secret avec les Valois. La comtesse devait être livrée, pas sauvée. Quand Thorne a fait échouer ce plan, l’amiral a fabriqué les accusations de désertion pour le faire taire.
Le silence était maintenant absolu, brisé seulement par le claquement des voiles. Elias sentit les regards de son équipage peser sur lui — non plus avec colère, mais avec une question plus dangereuse : pourquoi avoir menti si longtemps ?
— Ce n’est pas toute l’histoire, dit Elias, forçant sa voix à rester ferme parmi les débris de son ancienne vie. Il y avait un cadet à bord de l’Alerte. Son premier voyage. Un garçon de seize ans, le fils d’un lord influent. Pendant l’abordage, il a paniqué. Il a jeté par-dessus bord les signaux codés de la flotte pour ne pas qu’ils tombent aux mains des Français.
Il laissa la phrase flotter dans l’air.
— Les signaux contenaient des positions secrètes de navires britanniques. Quinze bâtiments. Quand la cour martiale a découvert leur perte, ils ont cherché un coupable. Le cadet serait passé en cour martiale et exécuté pour trahison. Alors j’ai dit que c’était moi qui les avais jetés. J’ai choisi la désertion comme accusation — la moindre des peines. La honte était une prison que je pouvais porter.
Harrow le dévisagea, le visage décomposé.
— Ce n’était pas un cadet, murmura-t-il. C’était mon frère.
Elias hocha lentement la tête.
— Il est aujourd’hui officier dans la flotte, midshipman. Il n’a jamais su ce que j’ai fait pour lui. Et s’il le découvre, sa carrière sera terminée. Il n’a pas mérité ça.
— Vous auriez pu dire la vérité à la cour, dit Harrow d’une voix où perçaient maintenant les larmes. Vous auriez pu dénoncer le cadet.
— Il avait seize ans, répondit Elias. Il avait peur. Il faisait face à des professionnels de la guerre. La peur est une faute, pas un crime.
Un autre silence s’abattit sur le pont, plus lourd que le premier. Puis MacReady s’avança, sa pipe éteinte serrée entre les dents, et dit :
— Moi, je le savais déjà.
Elias se tourna brusquement vers son vieux canonnier.
— Vous saviez ?
— Capitaine, j’ai servi sous vos ordres pendant quatre campagnes, expliqua MacReady avec un haussement d’épaules. J’ai vu des hommes mentir pour sauver leur peau, pour s’enrichir, pour se venger. Mais vous — pour sauver la peau d’un autre homme que vous ne reverriez jamais ? Oui, j’ai fait mes comptes. Vous ne seriez pas resté fidèle à votre équipage si vous aviez eu la lâcheté en vous.
Il se tourna vers le reste des hommes.
— Ce capitaine, dit-il en pointant sa pipe vers Elias, a couvert la fuite d’un cadet qui ne savait même pas se tenir debout sur un navire en roulis. Il a sacrifié son nom pour un gamin qu’il ne connaissait pas, pendant que l’amiral de la flotte se remplissait les poches avec de l’argent français. Alors je vous le demande à tous, ici, maintenant : quel genre de bâtard abandonnerait un homme qui fait ça ?
Le silence qui suivit ne pesa pas — il soutint. Un à un, les marins du *Vagabond II* hochèrent la tête, certains touchant leur bonnet en signe de respect. Saumur resta immobile un long moment, le visage impassible, puis il dit :
— Vous auriez pu me le dire, capitaine.
— Vous y auriez cru, Saumur ? demanda Elias sans amertume.
Le quartier-maître hésita, puis une ombre de sourire traversa son visage buriné.
— Peut-être pas. Mais j’aurais compris pourquoi vous ne me le disiez pas.
La tension se dissipa comme une brume à l’aube. Harrow baissa la tête, les épaules affaissées.
— Capitaine, dit-il d’une voix brisée. Mon frère est en bonne santé, marié, avec deux enfants. Il parle de vous parfois — de ce capitaine qui s’est déshonoré pour rien. Il se demande ce qui est arrivé à cet homme.
— Il est à bord, dit Elias doucement. Toujours aussi fou, mais avec un meilleur navire.
Harrow releva la tête, et pour la première fois, une esquisse de sourire — presque — se dessina sur ses lèvres.
— Dites-moi où nous allons, capitaine, dit-il en redressant les épaules. Je crois que j’ai un compte à régler avec ceux qui vous ont volé votre réputation.
Ce fut à ce moment que la cloche de la vigie sonna, stridente, et que la voix de Léonie déchira le ciel depuis le nid-de-pie :
— Navire à bâbord ! Deux mâts, pavillon français — mais ce n’est pas un navire de ligne. C’est un chasseur. Il nous a repérés et il change de cap pour nous intercepter.
Elias regarda l’horizon, où la silhouette mince du chasseur français se détachait contre le soleil couchant. Derrière lui, à l’est, se dressaient déjà les ombres des montagnes de Provence, et quelque part au-delà, dans les nuages, la forteresse mécanique de Bastion du Levant attendait.
— MacReady, dit-il d’une voix claire qui portait sur tout le pont. Préparez les canons. Il semble que nous devions gagner notre passage vers l’enfer.
Puis, plus bas, presque pour lui-même :
— Et si Amelia nous a menés dans une embuscade, elle verra ce que fait un homme qui n’a plus rien à perdre.
La nuit tombait, et avec elle, le *Vagabond II* fila vers son destin — les voiles gonflées, l’équipage soudé par une vérité enfin révélée, et la silhouette menaçante du chasseur français qui fermait inexorablement la distance.
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