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Le Corsaire du Ciel

Lire le chapitre 4: The Syndicate's Summons

La vigie du Vagabond sonna deux coups de cloche. Elias leva les yeux du compas, plissa les paupières. Un point sombre, bas sur l’horizon, grossissait rapidement. Un cutter, gréé en vitesse, coque effilée. Pas un bâtiment de guerre — trop léger. Mais le pavillon, lui, était clair : trois fleurs de lys sur fond bleu.

L’ombre de Sable se profila à ses côtés, mousquet à la main.

— On a de la compagnie, capitaine.

— Pas encore.

Il laissa le cutter français approcher à moins de deux encablures, assez loin pour que ses canons de chasse restent une menace théorique, assez près pour que nul ne doute de sa trajectoire. Elias fit hisser une réponse neutre. Le cutter vint au vent, s’immobilisa à quarante mètres. Une silhouette monta sur le bastingage, jumelles braquées.

Mira sortit alors de la cabine de poupe, sans avoir été appelée. Elle posa deux mains sur la rambarde, comme si le ciel lui appartenait, et fit un signe bref. Le cutter répondit par un signal identique, puis vira et repartit, s’effaçant dans une traîne de condensation.

MacReady jura entre ses dents.

— C’qui vient d’se passer, capitaine ?

— Des manières de famille, répondit Mira avant qu’Elias ne puisse parler. Elle pivota face à l’équipage. Ce cutter appartient aux gens qui m’emploient, ceux qui ont payé le Vagabond, sa coque, ses voiles, son gaz. Et qui, pour l’instant, laissent le capitaine Thorne en commander l’équipage.

Elias descendit de la dunette, lentement. Il savait où menait ce genre d’annonce.

— Vous auriez pu me le dire avant que je signe.

— Vous avez signé en connaissance de cause, capitaine. Un navire coûte. Un navire modifié coûte davantage. Et un homme sous le coup d’une cour martiale, lui, ne vaut rien.

Elle sortit un rouleau de parchemin de sa veste et le déploya sur la table de la cabine, devant Elias. Pip, accroupie près du chronomètre démonté, releva la tête. Sable resta à l’entrée, adossée au cadre de porte, un sourcil levé.

La carte était marine, une vue cavalière d’un chapelet d’îles au milieu de l’Atlantique, avec des traits de courant tracés à l’encre rouge. Trois croix marquaient un point précis, au large d’un archipel sans nom.

— Trois jours d’ici au plus serré, dit Elias. Vous voulez que j’intercepte un convoi ? Avec ce moteur ?

— Le moteur sera réparé d’ici demain soir, affirma Pip sans lever les yeux.

Ils la regardèrent tous. La jeune mécanicienne tapota le bâti du moteur, qui sommeillait sur la table, puis tendit la main vers une pièce de laiton qu’elle avait limée elle-même.

— La fuite d’hydrogène aussi, ajouta-t-elle. Question de scellements, et j’ai trouvé un joint qui tient. Ça manquera de grinçage, mais ça volera.

Elias l’observa une seconde. À chaque rencontre, elle parlait plus que la fois précédente, agissait comme si elle avait toujours été là. Et pourtant, personne ne savait d’où elle venait.

Il se retourna vers Mira.

— Parlez-moi du convoi.

— Trois navires marchands, un escorteur léger. Ils transportent des vivres, du matériel, des munitions pour les forts français des Antilles. Vous les surprendrez au point de ralliement, près de l’archipel. Vous interceptez, vous arraisonnez, vous cherchez la caisse.

— Quelle caisse ?

Mira fit glisser un dessin sur la table. Une caisse en bois clair, cerclée de fer, environ un mètre de long, un demi de large. Pas d’inscription visible, ni marque, ni numéro. Rien pour la distinguer des autres.

— Elle se trouve dans la cale du principal marchand, le grand trois-mâts au centre. On m’a dit qu’elle contient une série de cartes — des cartes de routes célestes récentes, levées par un officier français. Le syndicat soupçonne qu’elles révèlent un passage profitable vers le sud.

— Vous voulez que je vole des cartes.

— Je veux que vous les preniez, et qu’ensuite vous les ameniez au point de rendez-vous indiqué dans vos ordres. Les ordres que vous trouverez à bord de ce navire.

Elias plissa les yeux.

— Les ordres sont à bord du navire français ?

— Le syndicat a des méthodes discrètes. Il est parfois plus sûr de laisser les instructions voyager à petite vitesse.

— Et si je refuse ?

Mira le regarda droit dans les yeux. Le silence entre eux dura assez longtemps pour que Pip soupire, que MacReady croise les bras, que Sable décroise les siens.

— Le Vagabond a un propriétaire, capitaine. Il ne s’agit pas de vous menacer. Il s’agit de vous rappeler qu’un propriétaire peut réclamer son bien — et qu’un débiteur peut être traduit devant un tribunal civil. Pas martial. Pire pour vous.

Un tribunal civil à Londres. Des registres, des créanciers, la faillite. Un papier définitif, avec son nom écrit en lettres capitales. Et pas d’officiers pour crier à la désertion, pas de jury pour compatir aux civils sauvés.

Il s’engagea.

— Je prends la mission. Mais ce navire, c’est le mien.

— Le temps que vous rembourserez, oui. Après, elle sera à vous.

— Et ces cartes, dis-je, à qui le syndicat les revend-il ?

— Vous le saurez quand vous serez au point de rendez-vous.

Elias garda la carte. Mira s’éclipsa comme elle était venue, sans dire où elle dormait, ni où elle comptait passer les prochaines semaines, ni si on la reverrait avant le retour. De mystère, elle n’offrait que des réponses.

La nuit tomba. Sable prit la première veille, MacReady passa le temps en boutique d’Ingénierie, à jurer contre Pip qui réparait le moteur avec une précision irritante. Elias, seul dans la cabine, déplia la carte de l’archipel et répéta le trajet dans sa tête.

Un escorteur léger. Trois marchands. Un seul moteur et une fuite colmatée. De la poudre, une dizaine de canonniers, et Sable à la barre du canon de proue.

Il sortit de sa poche le chronomètre endommagé trouvé dans la cache dès la première nuit. Pip en avait nettoyé le mécanisme, remis les aiguilles en mouvement. Elles avançaient toujours — mais avançaient de travers. Trois jours en avance, et une heure aberrante, irrégulière, qui sautait parfois par bonds imprévisibles.

Il regarda l’heure qu’elles marquaient, puis l’heure réelle du garde-temps de la cabine. Une différence parfaite de trois jours. Il avait fait faire les calculs deux fois, à bord, en cachette. Résultat constant.

Pip entra sans frapper. Elle tenait un petit morceau de cuivre roulé entre les doigts.

— Capitaine. J’ai terminé le moteur. Ça devrait tourner rond maintenant. Elle hésita, jeta un coup d’œil au chronomètre, qui reposait sur la table. Vous savez, ce truc-là ne mesure pas seulement le temps. Je l’ai étudié. Il y a une roue dentée en excès, une roue folle, qui ne sert à rien pour la mesure. Sauf si vous collez une autre roue par-dessus.

— Et alors ?

— Alors elle tourne comme les cartes à chiffrer de la marine anglaise. Ellipse, décalage de lettres, translation. Chaque fois qu’elle fait un tour entier, elle décale la position d’un cran. Ce chronomètre ne vous donne pas l’heure, capitaine. Il vous donne une clé.

Il la regarda, puis le chronomètre. Le visage de la fille était plus jeune encore que sa voix ne le laissait croire, mais ses yeux disaient autre chose — pas de naïveté, pas de curiosité innocente. Quelqu’un lui avait appris à lire ce genre de mécanismes, et l’avait bien appris.

Il prit le chronomètre, le fit tinter contre la lumière de la lanterne, puis le remit dans sa poche.

— Alors nous avons une clé sans porte. Les coordonnées de la première cache nous ont menés à ce navire. Voyons où elles nous mèneront si nous les déchiffrons autrement.

Pip hocha la tête puis sortit.

Elias resta seul, la carte des îles étalée, la clé dans la poche, un contrat avec un syndicat sur le dos — et une seule certitude grandissante, froide et nette : quelqu’un lui faisait courir un circuit. Chaque réponse offrait une autre question, chaque question attirait le Vagabond un peu plus loin.

Seulement voilà : on ne court pas après Elias Thorne sans qu’il ne récupère un jour le fouet.

Il plia la carte, la glissa dans sa veste, et monta sur le pont. Les étoiles commençaient à percer la voûte, froides et nettes. Sable était à la barre, silhouette noire sur fond de nuit.

— Moteur réparé, dit-elle.

— Alors route vers l’archipel, fit Elias. On va chercher des cartes. Et peut-être quelques réponses.