Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 30: The Damage Done
La salle vibra, un grondement sourd qui remonta des profondeurs comme la plainte d’une baleine blessée. Thorne, le visage luisant de sueur, les mains encore crispées sur les deux câbles arrachés du panneau de contrôle, sentit le sol tanguer sous ses bottes. Le champ énergétique, cette barrière mouvante de lumière blanche qui protégeait le météorite depuis leur arrivée, se déchira dans un crépitement agonisant. Des éclairs bleus coururent le long des murs avant de mourir dans un soupir.
L’air devint soudain plus lourd, plus ancien. Une odeur de pierre chaude et d’ozone emplit la chambre.
« Il est intact », murmura MacReady de l’autre côté de la pièce, où il maintenait un officier français à terre, un genou planté entre ses omoplates. Sable, adossée à un pilier, pressait un chiffon contre sa blessure au flanc, le visage pâle mais les yeux bien ouverts. « Mais les alarmes, capitaine. Ce n’était pas un test. »
Thorne le savait. Le panneau qu’il venait de déchiqueter n’était pas un simple interrupteur. Les voyants d’un système d’autodestruction clignotaient dans un rythme irrégulier, comme un cœur fatigué. Le Bastion du Levant entier vibrait maintenant, les vibrations s’amplifiant de seconde en seconde. Ils avaient réveillé quelque chose, et la forteresse punissait leur audace.
« On prend le caillou », ordonna Thorne. Il bondit vers le monolithe noir, une masse lisse et irrégulière de la taille d’un tonneau, miroitante d’éclats verts et violets. Elle pulsait d’une chaleur sourde, comme si elle respirait. Il passa ses bras autour de la base. « MacReady, aide-moi. Sable, couvre-nous. »
Une secousse plus violente les jeta tous contre le sol. Des blocs de pierre tombèrent du plafond, l’un d’eux manquant Sable de peu. Elle jura dans sa barbe, leva son pistolet, et abattit deux gardes qui surgissaient par une porte latérale. Sa main était stable malgré le sang qui éclaboussait sa chemise.
MacReady rejoignit Thorne, l’officier inconscient derrière lui. Ensemble, ils soulevèrent le météorite. Il était étonnamment léger, comme si sa masse était plus une promesse qu’une réalité. Thorne sentit un frisson remonter le long de ses bras, une charge électrique qui lui picota les os.
« Par ici », souffla Amelia, surgie de nulle part. Elle était froide, calculatrice, ses vêtements de marin désormais déboutonnés sur une veste de l’officier qu’elle avait dû dépouiller. Elle indiquait une issue, une porte blindée désormais ouverte sur un couloir en partie effondré. « Un ascenseur de service. Il mène aux hangars. »
Thorne la regarda. Son regard croisa celui de la jeune femme un instant, et pour la première fois, il ne vit rien d’indécis dans ses yeux. C’était cette certitude qui le glaçait.
« On te suit », dit-il.
Ils traversèrent en courant des couloirs morts, grimpèrent par-dessus des décombres. Des cris d’alarme se multipliaient, des appels en français fusant dans les coursives. Le grondement s’amplifiait, quelque part en contrebas, une explosion sourde semblait avoir éventré la coque. La forteresse se mourait, et elle ne ferait pas de quartier.
Le petit ascenseur de service était mécanique, une nacelle de fer remontée par des chaînes. Il grinça et tangua sous le poids du météorite alors qu’ils s’y entassaient.
« Descends d’un niveau », dit Amelia. Thorne regarda les boutons. Elle posa la main sur son bras. « Pas le hangar principal. Le quai secondaire. Les sentinelles y seront moins nombreuses. »
Quelque chose clochait. Les mesures qu’elle prenait, trop précises. Elle semblait rejouer un plan préparé de longue date.
Thorne appuya le bouton. La nacelle commença à descendre.
Un bruit de ferraille au-dessus. Sable leva les yeux et encaissa un coup de crosse pleine face. Elle s’effondra, son pistolet roulant sur le sol de la nacelle. MacReady se tourna, le poing levé, mais deux hommes surgirent de l’ombre d’une coursive adjacente, des pistolets dirigés sur lui. Des visages français, durs, entraînés. L’un d’eux reconnaissait Thorne du regard.
Amelia ne bougea pas. Elle regarda Thorne, et son masque tomba. Sous la composée, il y avait une ambition brute.
« Je suis désolée, capitaine », dit-elle, et sa voix n’avait pas une once de regret. « Vous avez été un excellent outil. »
Elle saisit le météorite alors que Thorne, les bras chargés de Sable, ne pouvait intervenir. Il lâcha la jeune femme sur le sol de la nacelle, sa main cherchant son pistolet, mais Amelia était déjà en mouvement, sortant un petit dispositif d’argent de sa ceinture, tournant, et la lançant sur un panneau de commande mural.
Elle sauta de l’ascenseur dans une coursive latérale, suivie de ses deux hommes, qui poussèrent MacReady hors de la nacelle d’un coup d’épaule avant de refermer une grille de fer derrière eux.
La porte de la nacelle se bloqua. Un bruit de verrou.
Thorne martela la grille avec la crosse de son pistolet. L’acier tintait, ne cédant pas.
« Elle va nous laisser sous cette masse de pierre », rugit MacReady.
La nacelle se mit soudain à descendre d’elle-même, toujours plus en profondeur, vers les tréfonds du Bastion. Vers les machines, les chaudières, le cœur brûlant de la forteresse qui se disloquait.
Thorne pressa son visage contre la grille. Amelia ne se retourna pas. Elle marchait droit, le météorite sous un bras, ses deux hommes couvrant sa fuite. Elle disparut dans le couloir sombre.
Dans la nacelle, la température montait. Les chaînes geignaient.
Sable gémit, revenant à elle, un filet de sang sur la lèvre. « Elle nous a joués, capitaine », croassa-t-elle.
Thorne recula d’un pas, étudiant la mécanique de l’ascenseur. Le câble passait au-dessus, mu par un treuil. Sa main trouva la trappe d’inspection à ses pieds. Il souleva le couvercle. En dessous, les visibles rouages, graisse brûlante.
« Elle nous a joués cette fois-ci », corrigea-t-il. Il chercha des yeux un levier, un frein. Le sol trembla, plus fort. Une lumière rouge clignota avec colère dans la cage.
Elle allait les mener au tréfonds. Et le Bastion entier allait les suivre.
Leurs voix se perdirent sous un tumulte tonitruant. Le ciel semblait se déchirer au-dessus de la crête. La forteresse entière grinça, un colosse de fer qui se brisait les os, et l’ascenseur continua de tomber.
« Elle croit que ce bout de ferraille est un sceptre », murmura MacReady, essuyant la poussière de son visage. « Mais elle n’a pas vu ce que j’ai vu à bord du Vengeur. Cette saleté ne fait que changer de mains. »
Une secousse plus brève fit tinter nos dents. Le plancher de la nacelle craqua. En dessous, profilés sur une plaque d’acier embuée, une langue de lave artificielle coulait le long des conduits d’aération, vomissant une vapeur sulfurée.
Sable avait raison. Amelia connaissait trop bien les lieux pour les avoir découverts au hasard. Ces escortes étaient prêtes, ses hommes postés en embuscade. Elle avait un autre plan que celui qu’elle avait exposé. Elle n’avait jamais voulu détruire la chose ; seulement le posséder, et laisser le Bastion les enterrer.
A travers la grille, il vit une ombre qui courait parallèlement à leur descente, s’arrêtant une seconde pour contempler le tunnel d’ombre d’un puits adjacent. Ce n’était pas un homme en uniforme français. C’était une allure familière, cassée, une silhouette que Thorne n’avait jamais oubliée, même sur les brisants de l’Atlantique.
Son cœur se glaça. Il laissa la trappe se refermer d’un claquement.
« On a une autre solution », dit-il, sa voix tranchante comme verre. « La seule. On ne remonte pas, et on arrête pas. On répare les freins et on descend jusqu’au dernier niveau. On les attend là-bas. Quoi qui sorte de ces ruines, Amelia, je veux qu’elle se rappelle que l’on connaît les creux de cette montagne. On va les rencontrer, même s’ils nous permettent d’arriver. »
La nacelle plongea de l’ombre vers le grondement, Thorne posant le pied sur la roue du treuil rouillée, donnant une secousse pour freiner la descente d’un cran. La chaleur devint étouffante à l’autre bout de leurs visages. Sable, redressée contre la paroi, son pistolet rechargé pointé vers la pénombre d’en bas.
Le Bastion du Levant allait les attendre à la porte en dessous ; il était temps d’ouvrir le monde.
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