Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 32: The Syndicate's Plan
La passerelle du *Vengeur* sentait encore la cordite et le métal brûlé. Elias avait à peine eu le temps de compter ses hommes—MacReady, Sable, une dizaine d’autres—que la voix de Voss gronda depuis l’écoutille arrière, comme s’il avait attendu cet instant précis pour se révéler.
« Capitaine Thorne. Le module. »
Elias se retourna lentement. Voss se tenait dans l’encadrement, flanqué de deux hommes aux visages fermés, armes dégainées mais non épaulées. Le vieux négociant avait troqué son manteau de brocart contre une vareuse sombre, et ses yeux avaient perdu toute chaleur. Derrière lui, le hangar du Bastion résonnait encore des échos de l’affrontement entre Ash et Amelia.
« Vous tombez bien, répondit Elias en essuyant du sang sur sa joue. Nous avons failli y rester, là-dedans. Et vous étiez où, exactement ? »
Voss ne mordit pas à l’hameçon. Il fit un pas en avant, et les planches du pont craquèrent sous son poids. « Ne jouons pas à ce jeu. Vous savez ce que je suis venu chercher. Et vous savez ce qui arrive si vous refusez. »
Sable, adossée à la cloison, la main pressée contre son flanc bandé, ricana faiblement. « Il menace. Toujours menaçant. Vous n’étiez pas si brave quand les canons français tiraient sur vos entrepôts, Voss. »
Le négociant l’ignora. Ses yeux restaient vissés sur Elias. « J’ai financé la construction de ce navire. J’ai payé vos dettes, couvert votre disgrâce, effacé vos traces auprès de l’Amirauté. Vous me devez tout, Thorne. Et aujourd’hui, je viens recouvrer. »
Le silence s’étira, lourd, coupé seulement par le sifflement d’une conduite de vapeur endommagée. MacReady s’approcha d’Elias, le module métallique serré contre sa poitrine, les marques des chantiers de New Hawke luisant faiblement sous la lumière ambrée.
« Le syndicat, dit Elias doucement. C’est vous. Vous êtes le syndicat. »
Voss haussa un sourcil. « Je suis *un* membre. L’un des piliers. Et cette petite pièce d’équipement, ce "module de contrôle", comme vous l’appelez, est l’aboutissement de vingt années de travaux. Nous l’avons commandé, payé, protégé. Les laboratoires, les savants, les échantillons de ces roches venues du ciel… tout cela vient de nous. »
Pendant un instant, Elias eut la sensation de voir le sol se dérober. La tempête de données accumulées depuis des semaines—les notes volées, les symboles sur les caisses, les confidences murmurées par Voss au fil des ans—se recomposa soudain en une image claire, implacable.
« La météorologie, dit-il. Vous ne vouliez pas armer une nation. Vous vouliez maîtriser le vent. Les routes commerciales, les tempêtes saisonnières, les courants d’altitude… »
Voss sourit, et ce sourire était plus terrible qu’un ordre de tir. « Imaginez, capitaine. Les docks de Londres fermés par une brume permanente. Les convois français éventrés par des rafales impossibles. Les routes des Indes ouvertes à nous seuls, parce que nous seuls savons quand le ciel se calmera. Plus de flottes, plus de traités. Un seul pouvoir : celui qui contrôle l’air. »
Le silence qui suivit fut brisé par MacReady, dont la voix monta comme un grondement d’orage. « Vous avez tué des gens, pour ça. Des équipages entiers, envoyés par le fond dans des tempêtes qu’on croyait naturelles. Des villages noyés sous la pluie, des récoltes brûlées par la grêle. C’était vous. »
Voss le considéra avec une froide surprise. « MacReady, je croyais que vous aviez compris plus tôt que les autres. Vous qui avez vu ce que ces pierres peuvent faire, là-bas, dans les colonies du Sud. Les canaux de glace, les déserts de verre… Nous pouvions faire mieux. Nous pouvions faire *propre*. »
Le vieux canonnier serra le module contre sa poitrine comme un enfant. Ses jointures blanchirent.
« Rendez-moi ça, Thorne. Rendez-le-moi, et je vous paie votre dette. Je vous efface du registre de la marine. Je vous donne un nom propre, des papiers propres, et vous ne reverrez plus jamais ma figure. Refusez… » Voss laissa la phrase en suspens, mais sa main glissa vers sa ceinture. « … et je vous livre aux Français. Avec le dossier complet de vos activités. Treason, piraterie, désertion. Vous ne verrez plus jamais le soleil, Thorne. Vous ne verrez plus que le fond d’une cale à Toulon. »
Sable rit de nouveau, plus fort cette fois, malgré la douleur. « Vous pensez qu’il hésite encore ? »
Elias regarda ses hommes, l’un après l’autre. MacReady, droit comme un mât, les yeux brillants d’une haine contenue. Sable, blessée mais déjà prête à saisir une arme. Les autres, éreintés, couverts de poussière et de sang, qui l’avaient suivi jusque dans les entrailles d’une forteresse en flammes. Il songea à Amelia qui l’avait trahi, à Ash qui tenait quelque part une moitié de pouvoir élémentaire entre ses griffes, à tous ceux qui, comme Voss, considéraient le ciel comme une carte à jouer plutôt qu’une patrie.
« Dette, dit-il enfin, le mot surgissant de sa gorge comme un glas. Vous parlez de dette. Vous avez construit ce navire, oui. Vous avez payé mes créanciers, oui. Mais vous avez aussi commandé l’attaque qui a coulé l’ *Hélios*, le jour où un cadet de dix-sept ans a été accusé à ma place. Ce cadet, c’était moi. Vous m’avez piégé, Voss. Vous m’avez endetté pour me contrôler, et vous avez bâti votre empire sur les os de ceux qui croyaient vous servir. »
Voss fronça les sourcils. « Ce cadet était un accident. Le garçon avait signé les ordres altérés— »
« Il avait douze ans et ne savait pas lire. » La voix d’Elias monta, tranchante comme une lame. « Je l’ai su bien plus tard, quand trop de gens avaient déjà payé. Mon capitaine, pendu. Mon équipage, dispersé. Et vous, dans l’ombre, vous récoltiez les épaves. »
Le silence n’avait plus rien de calculateur. Voss fit un pas en arrière, et sa main atteignit la crosse de son pistolet.
« Je ne vous donnerai rien, dit Elias. Ni le module, ni ma loyauté, ni ma peur. Et si vous voulez me juger, vous devrez le faire sur ce pont, devant ces hommes que vous avez trahis vous-même par votre silence. »
Voss tira. Elias plongea sur le côté ; les planches volèrent en éclats à l’endroit où il se tenait une seconde plus tôt. Le hangar s’embrasa—non d’incendie, mais de mouvement : les deux gardes de Voss levèrent leurs armes, tandis que MacReady lâchait le module dans les mains de Sable en poussant un rugissement de bête. Il fonça sur le premier homme, l’épaule en avant, le saisit à bras-le-corps et l’envoya valser contre une poutrelle avec un craquement de bois et d’os.
Sable, le module coincé sous le bras, dégaina son pistolet de la main gauche et tira deux coups rapides. Le second garde s’effondra, un trou sombre entre les yeux. Voss recula vers la sortie, le visage déformé par la rage, et tenta de recharger. Mais Elias était déjà debout, le sabre d’abordage qu’il avait récupéré dans les couloirs du bastion sifflant dans sa main.
Voss détala. Un coup partit de derrière lui—le vieux négociant avait gardé un homme en embuscade. La balle frappa le *Vengeur* dans le flanc, déchirant un conduit de vapeur qui explosa en un nuage brûlant. Elias jura, se jeta de côté, roula sur l’épaule et se releva juste à temps pour voir MacReady saisir Voss par le col.
« Vous auriez dû rester dans vos entrepôts », gronda le canonnier.
Un coup de crosse. Voss s’effondra, inanimé.
Mais le mal était fait. La coque du *Vengeur* fuyait de la vapeur, ses chaudières sifflaient comme des furies, et les alarmes du hangar se mirent à cogner au loin. MacReady, essoufflé, ramassa un boulon tordu et le jeta avec mépris. Sable, le module toujours serré, clopina jusqu’à Elias.
« Le navire ne tiendra pas un pont aérien dans cet état », dit-elle.
Elias regarda Voss, inconscient à leurs pieds, puis le ciel à travers une déchirure du toit. Au loin, des flammes crépitaient sur le Bastion, et les silhouettes des navires d’Ash se profilaient à l’horizon.
« On ne peut pas rentrer. Pas avec eux qui nous cherchent. »
Il se tourna vers MacReady. « Le module. Il porte les marques de New Hawke et du Conseil des Détroits, n’est-ce pas ? »
MacReady hocha la tête. « Et un code d’accès privé. J’ai vu ce genre de chose, une fois, dans les colonies. La guilde météorologique s’en servait pour sceller leurs archives les plus noires. »
Elias fixa le module, puis le syndicat brisé devant lui. Une idée émergea, froide et nette—une idée qui n’avait plus rien à voir avec la simple fuite.
« Voss parlait de dette », dit-il doucement. « Dans nos histoires, le débiteur finit toujours par payer, non ? »
Sable leva un sourcil interrogateur. « Thorne ? »
« Il y a une cache, plus loin sur la côte. Une vieille épave que j’ai réquisitionnée l’année de ma disgrâce. Des canons, des vivres, des voiles. Et un enregistrement que j’ai gardé—des conversations, des ordres, tout ce que j’ai pu compiler sur les activités de Voss depuis des années. »
Il rangea le module dans sa veste et sentit le poids froid du métal contre sa poitrine. « On ne peut pas fuir. On ne peut pas se cacher. Et on ne peut plus compter sur personne, ni la marine, ni les syndicats, ni les chiens du Conseil. »
MacReady le regarda, une lueur nouvelle dans l’œil. « On frappe. »
« On frappe. » Elias releva la tête, la fumée se mêlant à son souffle. « Et on coule le syndicat tout entier. »
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