Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 36: The Gift of the Chronometer
L’aube glissa sur l’eau grise, pâle comme une coquille d’huître. La coque de la *Tempête* gémissait doucement contre les remous, ses réparations provisoires tenues par de la toile goudronnée et de la bonne volonté. Elias était adossé au bastingage, une tasse de café froid dans les mains, lorsqu’un cri retentit depuis la cabine de navigation.
« Capitaine ! Capitaine, venez voir ! »
Pip jaillit sur le pont, les joues rouges, une boîte de laiton frottée entre ses mains comme s’il portait un nouveau-né. Le chronomètre. Le fichu chronomètre que personne n’avait pu réparer, que même Sable avait déclaré bon pour la ferraille.
« Il marche, capitaine. Il marche ! »
Elias posa sa tasse et s’approcha. Pip lui tendit l’appareil avec des précautions de chapelier. Le couvercle était ouvert, révélant un cadran de nacre et trois aiguilles qui tournaient avec une régularité hypnotique. Mais ce n’était pas la seule chose qui bougeait.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Elias en montrant une seconde lunette, plus petite, où une aiguille noire tremblait entre deux graduations cuivrées.
Pip rayonnait. « C’est un compas de nuée, capitaine. Je n’en avais jamais vu en vrai. Ma grand-mère m’en avait parlé — les vieux pilotes de la route de l’Est les utilisaient, avant que les cartes officielles ne remplacent tout. Regardez. » Il fit pivoter l’appareil doucement. L’aiguille noire bougea, se stabilisant vers l’ouest. « L’aiguille suit les courants atmosphériques. Les chemins de nuages stables. Avec ça, on peut traverser la mer de Brume sans carte, ou trouver un corridor sous un front orageux là où personne d’autre ne passerait. »
Elias regarda l’aiguille. Puis il regarda Pip. Le garçon — non, le jeune homme, pensa-t-il — avait les mains encore tachées d’huile, les ongles cassés, mais les yeux brillants d’une fierté simple. Il avait passé trois nuits à démonter et remonter ce mécanisme, refusant de manger à moitié, jurant que c’était une question de jeu dans l’engrenage principal.
« Pip. » Elias prit le chronomètre et le soupesa. Le laiton était chaud du corps du garçon. « Tu sais ce que tu tiens là ?
— Le meilleur chronomètre que j’aie jamais vu, capitaine. Je peux le garder encore un peu pour finir les réglages ? Il faut un étalonnage fin, je crois que le…
— Il est à toi. »
Pip cligna des yeux. « Capitaine ?
— C’est ta trouvaille. Ton travail. Tu l’as réparé en entier, avec des pièces que tu as fabriquées toi-même dans la forge de fortune. Sable m’a dit que c’était impossible. MacReady a dit que c’était de la sorcellerie. Toi, tu as juste dit “donnez-moi du temps”. » Elias lui tendit l’appareil. « Alors il est à toi. C’est un cadeau. Un vrai. »
Pip resta figé un long moment. Puis, lentement, il prit le chronomètre et le serra contre sa poitrine. Sa voix était bizarre, étranglée.
« Personne ne m’a jamais donné un cadeau. Pas depuis mon père. » Il releva la tête. « Je vous jure, capitaine. Je vous jure que je ne le perdrai pas. Et je jure que je vous mènerai n’importe où dans le ciel avec ça. Vous voudrez aller au bout du monde, je vous y emmènerai. »
Elias posa une main sur son épaule. « Bon. Mange quelque chose. Et range ce truc avant que MacReady décide de le vendre pour une bouteille de rhum. »
Pip éclata de rire et dévala l’échelle vers sa cabine. Elias resta seul sur le pont, les mains vides, le regard perdu vers l’ouest où le soleil commençait à percer.
Sable apparut sans bruit à sa droite, comme toujours. Elle tenait une feuille de papier pliée, le sceau de cire brisé.
« Le courrier tourier est passé pendant que vous dormiez. Ce message est venu par trois relais, priorité bleue. »
Elle lui tendit la feuille. Elias la déplia. C’était écrit dans une encre codée, mais Sable avait déjà traduit les notes en marge au crayon.
Le syndicat est dissous. La banque de Nuage-Clair a fermé ses portes. Le conseil de la Chambre a gelé les avoirs des figures connues, mais aucun procès n’a lieu en raison d’un manque de preuves. La plupart des dirigeants ont été localisés ; ils ont été libérés faute de charges. Opération sans suite notable.
Elias replia la feuille. Le papier était lisse entre ses doigts.
« Sans suite notable », répéta-t-il. Il sentit une ironie amère lui serrer la gorge. « Ils ont tué combien de gens ? Combien de villes ont perdu leurs marchandises, leurs navires, leurs pilotes ? Ils ont failli provoquer une guerre entre deux empires pour le contrôle d’une arme qui aurait effacé des villes des cartes. Et le conseil dit “sans suite notable”. »
Sable croisa les bras. « La loi a ses limites. Surtout quand elle a peur de regarder trop près. »
Elias hocha lentement la tête. Il resta silencieux un long moment, puis il se tourna vers elle.
« Et Amelia ? »
Sable tira un second papier de sa poche. « Elle a été arraisonnée à l’île de Selb, essayant de passer pour une marchande de soie. On l’a mise au secret douze heures après.
— Où ?
— Au vieux bastion de Port-Grim. »
Elias ferma les yeux. Il revit son visage dans la tempête de Kern, les yeux brûlants de fièvre et d’ambition, la main qui saisissait le fragment de météore sans hésiter. Elle avait voulu être plus grande que la guerre. Plus grande que la mort. Plus grande que tout le monde.
« Il faut que je voie le gouverneur de Port-Grim », dit-il.
Sable le regarda, la tête penchée. « Vous voulez témoigner contre elle.
— Je veux témoigner pour elle.
— Capitaine ?
— Écoute-moi. » Il se tourna vers elle, la voix soudain plus dure que l’acier. « Ce syndicat s’est caché derrière des lettres de noblesse et des comités de commerce. Grey le savait. Ash le savait. Mais Amelia — Amelia y croyait. Elle croyait que le météore lui donnerait le pouvoir de réparer les choses. Pour son père mort dans la boue du front. Pour son frère vendu comme mousse à douze ans. Elle s’est trompée sur les moyens, mais pas sur la douleur. La loi l’a attrapée parce qu’elle était l’exécutante. Mais les architectes, eux, sont libres. » Il montra la feuille. « On me dit que le syndicat est dissous. Mais dissous, ça veut dire renvoyés chez eux, avec leurs pensions et leurs bonnes adresses. Amelia ne pourra pas dire ça. »
Sable le dévisagea. Puis, lentement, un sourire passa — léger, presque invisible.
« Vous voulez qu’elle ait un procès juste parce que les autres ne l’auront pas. »
Elias ne sourit pas. « Je veux qu’elle ait un procès juste parce que c’est juste. C’est tout. Harry — » il prononça le nom de son ami mort comme une pierre dans une rivière — « Harry disait que la différence entre nous et eux, c’est qu’on ne choisit pas qui mérite de vivre une injustice. On choisit si on perpétue l’injustice ou si on la casse. Je ne peux pas effacer Kern. Mais je peux faire en sorte qu’un tribunal regarde — vraiment regarde — ce qu’elle a fait dans le cadre de ce qu’on lui a fait faire. Après ça, la loi décidera. Pas la peur. Pas la vengeance. Pas la politique. »
Il se tut. La mouette cria au-dessus d’eux.
Sable sortit un calepin de sa veste et nota quelque chose. « Je rédige la déposition de votre part. Faits, dates, témoins. Je vous donne raison sur le fond, mais je vous signalerai que le gouverneur de Port-Grim a un neveu qui a perdu un navire dans la bataille de Kern. Il vous écoutera pour l’histoire que vous représentez. Mais il a les mains liées par le sang. Il faudra des preuves écrites. »
« Vous les aurez. »
Le silence retomba. Elias regarda la mer. Quelque chose en lui, un nœud qu’il portait depuis Kern, se détendit d’un cran. Pas entièrement — jamais entièrement — mais assez pour respirer.
« Dis à MacReady de préparer le cap pour Port-Grim. Nous avons une traversée à faire. »
La soirée tomba comme une toile bleue sur le navire. Elias s’assit à l’avant de la proue, les jambes pendant dans le vide au-dessus de l’eau sombre. Le courrier tourier était parti vers le sud, portant sa déposition signée de sa main — quatorze pages d’écriture serrée, des faits, rien que des faits. Amelia aurait son procès. Le gouverneur avait juré, par écrit, qu’elle témoignerait devant une cour de pilotes et de capitaines, pas devant un comité de princes marchands.
Elias ne savait pas si elle serait condamnée. Il ne savait pas s’il le voulait. Il savait seulement que les machines de la justice étaient lentes et imparfaites, mais que c’était les seules machines qu’il acceptait de servir.
Il sortit de sa poche la lettre de Hale. Le papier était doux, presque usé aux plis. Il l’avait déjà lue vingt fois. Il la déplia encore et vit les dernières lignes à la lueur de la lune : « Tu auras des ennemis, mon garçon. Tous ceux qui font ce qui est juste en ont. Mais souviens-toi : un homme qui agit seul ne peut être acheté que par un seul prix. Un homme qui agit avec justice ne peut être acheté par rien. »
Elias remit la lettre dans sa poche et leva les yeux vers le ciel. Les étoiles étaient nettes comme du cristal noir. En dessous de lui, quelque part vers l’est, Grey naviguait peut-être encore. Quelque part, des hommes libres cherchaient comment remplir le vide du syndicat. Quelque part, une guerre se rallumait peut-être entre les empires, indifférente aux noms et aux causes.
Mais ici, sur ce pont bancal avec son équipage de fous et de fidèles, avec un chronomètre qui tournait dans la cabine d’un garçon qui avait perdu son père, avec une déposition qui pouvait sauver une vie ou la condamner, ici, Elias Thorne était libre.
Il se leva. Sa blessure tirait, mais il la sentait à peine. Il descendit vers la plage arrière où Sable et MacReady jouaient aux cartes autour d’une lanterne.
« MacReady, demain on met le cap sur Port-Grim. Ensuite… ensuite, tu me diras ce que tu veux faire de ta vie. Vraiment. »
MacReady leva les yeux, une carte entre les doigts, un sourire de fumée au coin des lèvres.
« Moi, capitaine ? Je pensais que vous le saviez déjà. Je vous suis. C’est tout ce que je sais faire. »
Elias secoua la tête. « Non. J’ai fini de prendre des décisions pour les autres. À Port-Grim, vous recevrez chacun votre part et vous choisirez. Pip gardera son chronomètre — c’est un fait accompli, qu’il aille au diable. » Il laissa presque un sourire paraître. « Mais pour le reste… le ciel est ouvert. Et ce soir, pour la première fois depuis longtemps, je crois que je peux dire que ça me va bien. »
Il posa la lanterne sur la table, s’assit à côté de Sable et jeta un regard à la mer. Quelque part, Amelia attendait son procès. Quelque part, Grey cherchait une vengeance. Mais ici, pour l’instant, il n’y avait que le roulis de l’eau, le frottement du bois, et une équipe qui, pour la première fois depuis des mois, dormait tranquille.
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