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Le Corsaire du Ciel

Lire le chapitre 6: The Hidden Letter

La cale sentait le bois humide et le vieux cuivre. Pip était à genoux devant le coffre ouvert, ses doigts tachés d’encre courant sur le double fond qu’elle venait de desceller. Elias se tenait derrière elle, la lampe tempête à la main, les mâchoires serrées.

— Il y a un compartiment caché, dit-elle sans lever les yeux. Sous les cartes. Quelqu’un l’a doublé avec du plomb — pour tromper les rayons X ou les sondes magnétiques.

— Et tu as trouvé ça comment ?

Elle haussa une épaule. Le geste était presque imperceptible, comme si elle regrettait d’avoir montré trop de compétence.

— Les Français doublent leurs coffres de mission de la même manière depuis la campagne des Indes. Je l’ai déjà vu.

Elias ne posa pas la question qui lui brûlait les lèvres. Il se contenta de tendre la main lorsqu’elle sortit une enveloppe de papier jauni, scellée d’un cachet de cire bleu nuit frappé d’une ancre et d’un lys entrelacés.

— C’est du papier de la Marine royale française, murmura Pip en le retournant. Mais le sceau… ce n’est pas un sceau officiel.

— Qu’est-ce que c’est, alors ?

Elle fronça les sourcils. Elle hésita une seconde de trop avant de répondre.

— Un sceau de la Direction des Études Spéciales. Un bureau qu’on prétend dissous depuis vingt ans.

Elias sentit un frisson lui courir le long de la nuque. La Direction des Études Spéciales. Il en avait entendu parler lors de son passage à l’Amirauté — des rumeurs de projets d’armes atmosphériques, de prototypes interdits par traités, d’ingénieurs disparus. Des rumeurs qu’on étouffait avec soin.

— Ouvre-la, dit-il.

Pip brisa la cire avec un couteau fin. Elle déplia une lettre manuscrite, l’écriture serrée et anguleuse, en français. Elias lut par-dessus son épaule, traduisant mentalement.

*Veuillez transmettre ces cartes au bureau de Rouen uniquement. La Route de l’Aiguille ne doit être franchie qu’après la mise en service du Protocole Éclair. Les essais prévus au-dessus du plateau de verre sont classés. Toute déviation sera considérée comme un acte de trahison.*

Elias relut le passage à voix haute. Pip resta muette. Le silence de la cale n’était troublé que par le grincement lointain des haubans et le ronronnement irrégulier du moteur qu’elle avait rafistolé la veille.

— Protocole Éclair, répéta Elias. Ça te dit quelque chose ?

Pip secoua la tête, mais ses yeux ne quittaient pas la lettre. Elle semblait parcourir les lignes avec une précision de déchiffreuse, mémorisant les mots, les tournures.

— Le plateau de verre, par contre… dit-elle lentement. J’ai entendu ce nom quand j’étais captive. Les officiers français en parlaient à voix basse. Une zone où la neige ne tombe jamais, où le ciel est toujours dégagé. Les équipages refusaient d’y voler.

— Pourquoi ?

— Parce que ceux qui y sont entrés n’en sont jamais ressortis.

Elias prit la lettre des mains de Pip et la replia avec soin. Son esprit travaillait déjà à toute vitesse. Une route secrète. Un protocole. Une zone interdite. Si le contenu de cette lettre tombait entre les mains de l’Amirauté, si Elias pouvait présenter des preuves concrètes d’un complot français — pas une simple cargaison de cartes, mais une opération armée cachée — son nom serait peut-être lavé. Les charges de désobéissance pourraient être levées. Il pourrait rentrer.

— Personne ne doit savoir, dit-il en glissant la lettre dans la poche intérieure de son manteau. Personne, Pip. Tu comprends ?

Elle le regarda, les yeux soudain plus durs.

— Même pas MacReady ? Même pas Sable ?

— Surtout pas Sable. Ni Mira quand elle montera à bord. Cette lettre est plus dangereuse que tout ce qu’on transporte.

Pip hésita, puis hocha lentement la tête.

— Je n’ai rien vu.

Il lui fit confiance. Pour l’instant, il le fallait bien.

Des pas retentirent sur l’échelle de coupée. MacReady passa la tête dans la trappe, son visage tanné barré d’une grimace.

— Capitaine. Un navire à tribord. Enseigne britannique. Il nous fait des signaux de semaphore.

Elias jura dans sa barbe. Il remonta sur le pont d’un mouvement souple, Pip sur ses talons. Le crépuscule tachait le ciel d’orange et de violet, et contre cette toile de fond, le profil de la corvette de patrouille était net et menaçant. Ses voiles étaient serrées, mais sa coque noire et ses canons rétractés parlaient clair : elle était en chasse.

— Ils nous demandent de nous identifier, dit Sable depuis le nid de pie, sa voix claire portée par le vent. Et ils n’ont pas l’air de vouloir accepter un refus.

Elias attrapa la longue-vue suspendue à la bastingage. La corvette arborait au mât le fanion de la division côtière de Douvres. Un navire de la Royal Navy. Officiellement, il n’était plus rien pour eux. Officiellement, il n’existait plus.

— MacReady, quel est notre papillon ?

— Le *Cormoran*, port de registre de Bristol, navire marchand affrété par la Compagnie du Levant.

— Et le manifeste ?

— Toiles de lin et machines à vapeur pour l’Égypte.

Elias remit la longue-vue en place. La corvette avait déployé son pavillon de signal et un homme montait sur la plateforme de projecteurs. Le semaphore clignotait : *Préparez-vous à être visités.*

— Ils veulent monter à bord, dit-il.

Sable descendit du mât avec la grâce d’un chat et atterrit près de lui.

— On peut fuir, dit-elle à voix basse. Avec le vent dans le bon sens, on les distance.

— Pas avec le moteur qu’on a, coupa Pip d’une voix tendue. Pas avant que j’aie réglé la détente de vapeur. Dix minutes, peut-être plus.

— Dix minutes qu’on n’a pas, dit Elias.

Il regarda le ciel. Les nuages s’accumulaient à l’ouest, loin encore, mais assez bas pour offrir un refuge éventuel. Assez bas… pour qu’une corvette de Sa Majesté s’imagine avoir affaire à un simple marchand.

— On reçoit la visite, décida-t-il.

Sable ouvrit la bouche pour protester. Il la coupa d’un geste.

— On est propres. Papiers en règle, pas de cargaison interdite — le coffre est vide maintenant, n’est-ce pas, Pip ?

— Vide comme une bouteille de rhum le lendemain d’une paye.

— Alors on les laisse monter, on leur offre du café, on boit à la santé du roi, et ils repartent avec leur rapport.

Il baissa la voix pour que seuls les deux femmes puissent l’entendre.

— Mais s’ils posent des questions sur notre route ou notre provenance, tout le monde s’en tient à l’histoire de Bristol. Sable, tu es la femme du capitaine. Pip, tu es la nièce malade qu’on ramène à Marseille. MacReady…

— Je reste dans la machine, grogna ce dernier depuis la trappe. Les mécaniciens, on parle à personne.

Quinze minutes plus tard, une barque accostait le flanc du *Vagabond*. Quatre hommes d’équipage en uniforme sombre, un lieutenant pâle et nerveux avec de fines moustaches blondes et des yeux qui fouillaient tout ce qu’ils regardaient. Il s’arrêta sur le pont, salua d’un geste sec, et parcourut la maigre foule réunie en cercle.

— Lieutenant Whitmore, division de Douvres. Permission de monter à bord, capitaine ?

Elias s’avança. Il hissa le masque du marin de Bristol comme on enfile un vieux manteau.

— Permission accordée, lieutenant. Je suis le capitaine John Barrett. Commerce avec l’Égypte, si les vents nous le permettent.

Whitmore parcourut les papiers de Mira avec une lenteur étudiée, puis leva les yeux.

— Vous venez de traverser la Manche ?

— Par Dunkerque, ouais. Chargement en retard à cause des douaniers français, dit Elias avec l’accent traînant des marins de l’Ouest qu’il avait appris adolescent, dans les ports. Toujours les mêmes retards.

— Et vous n’avez pas rencontré d’éléments suspects dans la zone ? Des navires français, des corsaires ?

Elias prit un air étonné.

— On a croisé un cotre français hier soir, mais il filait vers le sud. Rien qu’on n’ait pas vu cent fois.

Whitmore hocha la tête. Ses yeux s’attardèrent sur le coffre posé contre le cabestan. Pip, assise dessus, affectait une expression vague d’enfant qui s’ennuie.

— Ce coffre est joli, dit le lieutenant. Ouvragé.

— Souvenir de ma femme, répondit Elias avec un sourire niais. Elle aime les belles choses. Celui-ci en particulier.

Whitmore retint son regard une seconde de trop. Elias sentit son cœur battre un poil plus vite, mais il garda son masque placide. Le lieutenant fit un pas vers le coffre. Pip bâilla théâtralement.

— Ça vient de Marseille ? demanda Whitmore. Ce travail-là, je veux dire.

— Je crois, oui. Une friperie du vieux port. Vous connaissez ?

Le lieutenant hésita. Le vent s’était levé, sifflant dans les haubans, et Elias pria pour que ce léger changement de pression ne trahisse pas son anxiété.

— Non, dit enfin Whitmore en tournant les talons. Pas vraiment. Merci, capitaine. Bonne route vers l’Égypte.

Il redescendit dans sa barque avec ses hommes. Elias resta sur le pont jusqu’à ce que la corvette soit à une demi-lieue, silhouette sombre dans le soir tombant. Puis il expira lentement.

Sable s’approcha, les bras croisés.

— Il croyait à ton histoire de friperie, ce type ?

— Je m’en fous de ce qu’il croyait. Il repartira avec un rapport sans intérêt, et dans une heure on sera hors de sa zone.

— Et la lettre ? demanda Pip d’une voix douce qui fit sursauter Elias.

Il s’était presque oublié. Elle était là, dans sa poche, plus lourde qu’une ancre. Un protocole secret. Une route interdite. Une chance de laver son nom… à condition d’y survivre.

— La lettre, répéta-t-il en regardant l’horizon, là où les nuages s’amoncelaient à l’ouest. Elle change tout.

Il marqua une pause.

— Tenez le cap vers la Route de l’Aiguille.

Sable le dévisagea.

— La carte dit que c’est une route interdite, capitaine.

— Alors tant mieux, répondit Elias en se tournant vers le gouvernail. Personne n’aura l’idée d’y chercher un marchand de lin.