Le Corsaire du Ciel
Lire le chapitre 8: Storm's Eye
La pluie ne tombait pas : elle frappait. Des lames d'eau horizontales cinglaient la coque du *Vagabond*, et chaque rafale faisait gémir les membrures comme un animal blessé. Elias était arc-bouté à la roue, les jointures blanches, le visage ruisselant. Autour de lui, le monde n'était qu'un chaos gris et rugissant, percé par intermittence d'éclairs qui révélaient des murailles de nuages à quelques encablures.
« Barre à tribord toute ! » hurla-t-il.
Pip, accrochée au bastingage, tira sur un jeu de poulies. La manœuvre arracha un craquement sinistre à l'aile de queue. Quelque chose venait de lâcher dans la mature.
« Capitaine ! » La voix de Sable montait du pont inférieur, couverte par le tonnerre. « On perd du gaz dans le ballon arrière ! »
Elias jura entre ses dents. Le *Vagabond* penchait déjà de trois degrés sur la gauche, et la dérive s'accentuait. Dans une tempête pareille, sans visibilité, sans repères, un atterrissage forcé était un pari contre la mort.
« On tient encore combien de temps ? »
Sable réapparut en haut de l'échelle de coupée, son œil vif scrutant les instruments. « Assez pour descendre. Pas assez pour traverser. »
Un éclair déchira le ciel, et dans sa lueur blafarde, Elias aperçut une silhouette massive : une masse rocheuse suspendue dans les nuages, couronnée d'une végétation en lambeaux. Une île flottante. Pas sur ses cartes — du moins, pas à cet endroit. Mais à cet instant, c'était la seule chose entre eux et le vide.
« On descend ! » cria-t-il. « Tout le monde à son poste d'atterrissage ! »
La manœuvre fut brutale. Elias largua la moitié du ballast restant d'un coup, et le *Vagabond* plongea comme une pierre. Le sol rocheux monta à leur rencontre à une vitesse qui fit hurler Pip. À la dernière seconde, Elias tira sur les gouvernes de profondeur, arrachant une plainte déchirante aux suspentes. L'impact ébranla tout l'équipage ; le navire glissa, rebondit, racla le sol sur une centaine de mètres avant de s'immobiliser dans un champ de roches noires striées de lichen jaune.
Le silence retomba, presque aussi assourdissant que le vacarme qui l'avait précédé. La pluie martelait encore le pont, mais plus faiblement. Elias s'extirpa de la roue, ses jambes en coton.
« État des lieux ! »
Pip apparut, trempée, une estafilade au front. « La coque est intacte. Le ballon arrière fuit mais on peut le réparer. La mature a perdu deux haubans... »
« On est coincés ici », l'interrompit Sable, déjà accroupie près d'une écoute, sondant une avarie invisible. « Pour quelques heures au moins. »
Le silence qui suivit fut troublé par un bruit inattendu. Une sorte de grincement régulier. Elias se figea. Il leva la main, ordonna le silence d'un geste.
Grincement. Roulement. Le bruit d'un chariot, ou d'une poulie, sur un sentier invisible.
« Quelqu'un vit ici », murmura Pip.
Ils suivirent le son — un chemin de pierre qui serpentait entre des rochers, bordé d'arbustes tordus par les vents d'altitude. Le bruit les mena à une cabane adossée à une falaise, construite en épaves de navires : un morceau de proue ici, une vergue là, des plaques de cuivre clouées en guise de toit.
Devant la porte, un vieil homme actionnait une meule à bras, affûtant une longue lame recourbée. Il ne leva pas les yeux à leur approche. Il continua son mouvement régulier, le métal contre la pierre, pendant qu'ils s'arrêtaient à quelques mètres.
« Les tempêtes ne respectent rien », dit-il enfin, d'une voix rauque qui semblait venir du fond d'une caverne. « Pas même les navires de Sa Majesté. Ou devrais-je dire les navires sans pavillon ? »
Elias ne répondit pas. Il observa l'homme : une barbe grise en bataille, des mains calleuses constellées de cicatrices anciennes. Et aux murs de sa cabane, des cartes. Partout. Des cartes marines, des cartes célestes, des cartes de courants aériens, certaines si anciennes que le parchemin jauni semblait sur le point de se réduire en poussière.
« Vous êtes cartographe », dit Pip, d'une voix étrangement tendue.
Le vieil homme la regarda, puis ses yeux se plissèrent. « J'ai été beaucoup de choses. Cartographe, explorateur, déserteur. » Il cessa de tourner la meule et se redressa. « Et vous êtes des naufragés. Allez-y, demandez ce que vous voulez. Le toit est solide, l'eau est douce. Mais je n'ai pas de gaz pour votre ballon. »
« Nous cherchons quelqu'un, dit Elias. Une femme. Amelia. Cartographe aussi. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le ciel. Le vieil homme fixa Elias, puis détourna les yeux vers l'horizon, où les nuages s'écartaient lentement, révélation d'un pâle soleil.
« Amelia, murmura-t-il. Il y a vingt ans qu'on ne m'a pas prononcé ce nom. »
Il se dirigea vers l'intérieur de la cabane. Elias fit un pas pour le suivre, mais le vieil homme leva une main sans se retourner. Un instant plus tard, il en ressortit, tenant un morceau de parchemin déchiré, aux bords brûlés, couvert d'une écriture fine et nerveuse.
« Elle est passée par ici, dit-il. Il y a onze ans. Elle cherchait quelque chose. Pas une route, pas une île. Une chose qui tombe. » Il tendit le parchemin à Elias. « Elle a laissé ça. Une carte. La première d'une série. Elle a dit que si quelqu'un venait un jour avec des questions, je devais donner cette pièce. Et que la personne qui la recevrait saurait quoi en faire. »
Elias prit le parchemin. Ses yeux parcoururent les lignes : une route tracée à l'encre, qui serpentait entre des îles flottantes, jusqu'à un point marqué d'un symbole qu'il ne connaissait pas. Pas un astre, pas une rose des vents. Quelque chose d'autre — une spirale, entrecoupée de traits.
« Elle cherchait une météorite », dit soudain Pip.
Le vieil homme la regarda, surpris. « Vous connaissez cette histoire ? »
Pip ne répondit pas tout de suite. Son regard était ailleurs, dans un passé que personne ne voyait. « La Direction des Études Spéciales en avait entendu parler. Un corps céleste qui... qui n'obéissait pas aux lois connues. Les Français avaient lancé des expéditions pour le récupérer. »
« Les Français », ricana le vieil homme. « Amelia les a semés. Elle a compris avant eux ce que cette chose pouvait faire. »
« Et c'est quoi ? » demanda Sable, d'une voix dure.
Le vieil homme la dévisagea longuement. « Une arme », dit-il enfin. « La plus grande jamais conçue. Si on peut la faire tomber là où on veut, plus aucune flotte, plus aucune nation ne pourra rien faire. Pas même la Royal Navy. »
Le silence retomba. Elias regarda le parchemin, puis Pip, dont le visage était devenu pâle. Il regarda l'île autour d'eux, la pluie qui cessait enfin, le *Vagabond* cabossé plus loin.
« Où est-elle maintenant, cette Amelia ? » demanda-t-il.
Le vieil homme sourit, un sourire édenté et triste.
« Je ne sais pas. Mais elle a laissé d'autres pièces. Et si vous voulez la trouver... il faut suivre la spirale. » Il pointa le symbole sur le parchemin. « Elle a dit que c'était la clé. La clé du ciel. »
Elias replia le parchemin avec soin et le glissa dans sa veste. Un autre mystère. Une autre route. Une autre dette.
Il se retourna vers son navire, où l'équipage s'affairait déjà aux réparations. Quelque part, dans le cliquetis des outils, une douleur sourde palpita dans sa poitrine. Il n'était qu'un capitaine sans lettres de marque, poursuivi par la marine de Sa Majesté, par les Français, par un syndicat dont il ignorait tout.
Et pourtant, il tenait dans sa poche une carte qui pouvait mener à la plus grande arme jamais conçue.
La spirale. La clé du ciel.
À quoi bon une clé, se demanda-t-il en montant à bord, si on ne savait pas quelle porte elle ouvrait ?