Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 15: The Alibi
La cave sentait le moisi et la bougie vacillante dessinait des ombres tremblantes sur les murs de pierre. Marcel avait choisi cet endroit, une ancienne cave à vin sous la boulangerie, pour sa discrétion absolue. Luc se tenait adossé à une étagère poussiéreuse, les bras croisés, tandis que Sarah était assise sur une caisse retournée, les mains posées sur les genoux, le visage pâle mais calme.
« Tu comprends pourquoi je t’ai convoquée, Sarah », dit Marcel, sa voix grave résonnant contre la voûte.
Sarah hocha la tête. « L’accusation de Luc. Je le savais. »
« Ce n’est pas une accusation », coupa Luc, la mâchoire serrée. « C’est une certitude. Je t’ai vue au café avec un officier allemand. Tu lui as remis le message destiné à Arthur. »
Sarah ne détourna pas le regard. Elle plongea la main dans son sac et en sortit un petit carnet à la couverture de cuir usé. Elle le tendit à Marcel.
« Mon journal. Je note tout, mes rendez-vous, mes prières, mes heures à l’église. Ce jour-là, à l’heure où Luc prétend m’avoir vue, j’étais à la chapelle Saint-Julien-le-Pauvre. Il y a une réunion de prière chaque mardi. Vous pouvez vérifier auprès du père Brachet. »
Marcel feuilleta les pages. Il s’arrêta sur une entrée à la date précise, écrite d’une encre bleue, serrée mais lisible : *Réunion de prière, chapelle Saint-Julien, 17h. Rentrée à 20h.*
Marcel releva les yeux vers Luc. « Ça correspond. »
Luc s’approcha, tendit la main. Marcel hésita, puis lui donna le carnet. Luc l’examina sous la flamme, comparant les pages. L’écriture était la même, régulière, les courbes identiques. Mais quelque chose le gênait. Il retourna le carnet, regarda la page de plus près, plissa les yeux. Près du bord supérieur, un petit trait de crayon à papier, presque invisible, gris pâle contre le papier jauni. Une marque de repère. Comme celle qu’on laisse pour trouver rapidement la bonne page.
Il leva la page vers la flamme. L’encre bleue était uniforme, mais le papier à cet endroit était légèrement plus frais, moins jauni que le reste du carnet. Luc approcha son visage. Il vit alors ce qu’il cherchait : une petite trace d’encre qui avait bavé au-delà de la ligne, formant une tache minuscule, presque imperceptible. Une tache qui contredisait l’écriture soignée du reste du journal.
« Cette entrée a été écrite plus tard », dit-il calmement, le doigt sur la tache. « L’encre a coulé là. Une plume sèche écrit mal. Mais la page entière est régulière, sauf ici. Et cette marque au crayon, en haut. C’est un repère. Vous saviez quelle page ouvrir pour la montrer. »
Sarah resta immobile, mais ses doigts se crispèrent légèrement sur ses genoux.
« Tu fabules », dit-elle d’une voix blanche.
« Non. » Luc posa le carnet sur une caisse et planta son regard dans celui de Sarah. « Je t’ai vue, Sarah. Je t’ai vue remettre le message au café. Je t’ai vue depuis le toit, pendant que tu croyais être seule. Je t’ai vue faire exactement ce qu’une taupe ferait. »
Silence. Le temps de la bougie sembla ralentir. Marcel regardait alternativement Luc et Sarah, les mâchoires serrées.
« Sarah », dit Marcel, un ordre muet dans le ton. « Réponds. »
Sarah baissa la tête. Un long moment s’écoula, puis ses épaules se mirent à trembler. Ce n’étaient pas des sanglots — c’était pire. C’était un rire étouffé, nerveux, presque hystérique.
« Vous voulez savoir la vérité ? » Sa voix se brisa. « La vérité, c’est que je suis une lâche. »
Elle releva la tête, et Luc vit ses yeux brillants de larmes contenues. Son visage s’affaissa, comme si un masque venait de tomber.
« Ils ont pris ma sœur, l’année dernière. Jeanne. Elle avait dix-neuf ans. Ils l’ont arrêtée pour avoir distribué des tracts. Ils me l’ont montrée, dans un interrogatoire. Le lieutenant Brandt. Il m’a dit qu’elle était vivante, mais que ça dépendait de moi. Un service de temps en temps. Rien de trop important, juste des informations qui ne mettaient personne en danger. C’est ce qu’il m’a promis. »
Sa voix trembla. « Ils m’ont dit qu’ils la relâcheraient après la guerre. Que je n’aurais qu’à donner des coups de main minimes. Mais chaque fois, c’était plus. Les points de contrôle, les itinéraires, les noms. »
Elle enfouit son visage dans ses mains. « Je n’ai jamais voulu ça. Je vous jure que je n’ai jamais voulu ça. »
Marcel resta immobile, son visage de pierre. « Robert. C’est toi qui l’as dénoncé ? »
Sarah hocha la tête, à peine. « Ils m’ont dit qu’ils le relâcheraient. Que c’était juste pour l’interroger. Je n’avais pas le choix. »
« Yvette », dit Luc, la voix dure. « Qu’ont-ils fait d’Yvette ? »
Sarah leva des yeux rougis. « Ils l’ont prise, oui. Ils m’ont demandé de lui signaler un itinéraire sûr pour un colis. Je ne savais pas qu’ils allaient l’arrêter. Je ne savais pas… »
« Tu savais qu’ils ne la laisseraient pas partir », la coupa Luc. « Tu savais où elle allait. Tu sais où ils l’emmènent. »
Sarah ouvrit la bouche, la referma. Puis, dans un souffle : « Ils la gardent au 84 de la rue de la Pompe. C’est un centre de tri, pas une prison officielle. Des interrogatoires rapides. Ils la garderont là deux ou trois jours avant de la transférer à Fresnes. »
Marcel s’approcha, se pencha vers elle. « Pourquoi nous dire ça maintenant ? »
Sarah le regarda, et pour la première fois, Luc vit de la peur nue dans ses yeux. « Parce que je viens de comprendre qu’ils ne rendront jamais ma sœur. Et qu’ils me tueront quand ils auront fini de se servir de moi. Je préfère mourir ici, avec vous, que là-bas, avec eux. »
La bougie cracha une fumée noire, réduisant son halo de lumière. Le silence retomba, lourd, sur les trois silhouettes dans la cave. Mais Luc ne regardait plus Sarah. Il regardait la tache sombre que la flamme dessinait sur le mur, et dans son esprit, une certitude froide s’était installée, une idée aussi nette que la lame d’un couteau.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.