Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 16: Aftermath
La cave sentait la cendre froide et la lampe à pétrole presque vide. Marcel tournait autour de la table comme un fauve en cage, les mains plaquées contre ses tempes. Autour de lui, les visages étaient gris. Robert avait les lèvres pincées, Odette tenait son châle serré contre sa poitrine, et le vieux Félix n'arrêtait pas de reverser du vin dans un verre qu'il ne buvait pas.
Sarah était restée en haut, sous la garde de Juliette, dans la chambre qu'on utilisait pour les planques improvisées. Luc avait refusé de la regarder en la faisant monter. Il avait peur de ce qu'il aurait vu dans ses yeux.
« Il n'y a pas à discuter, dit Marcel en plantant ses deux poings sur la table. Elle a avoué. Elle a livré Yvette. Elle nous a livrés, tous, depuis des mois. Combien de camarades sont tombés parce qu'elle glissait nos plans aux Allemands ? Robert, ton frère. »
Robert baissa la tête.
« La sentence est claire. On ne garde pas une vipère dans son sein. »
Luc s'appuya contre le mur, les bras croisés. Il avait passé la nuit sans dormir. La colère était là, sous sa peau, comme un courant électrique qu'on n'ose pas toucher. Mais il y avait autre chose, plus froid, plus lent. Un calcul. Une mécanique qui tournait dans sa tête malgré lui.
« La tuer, c'est ce que Brandt espère, dit-il.
– Quoi ? »
Marcel se tourna vers lui, les yeux plissés.
« Réfléchis. Elle travaille pour eux depuis des mois. Elle connaît nos méthodes, nos routes, nos repères. Si elle disparaît, qu'est-ce que feront les Allemands ? Ils changeront de dispositif. Ils replanteront une taupe ailleurs. Et nous, qu'on aura perdu tout lien avec eux, on les cherchera pendant des mois. »
Odette intervint d'une voix fragile :
« Tu ne proposes quand même pas de la garder en vie après ce qu'elle a fait ?
– Je propose de l'utiliser. »
Un silence lourd s'abattit dans la cave. Félix reposa son verre sans le boire.
Luc poussa son corps contre le mur, sentant les briques froides traverser son pull.
« Yvette est vivante. Au 84 de la rue de la Pompe. C'est Sarah qui nous l'a dit. Pourquoi ? Parce qu'elle espère que ça lui achètera la vie. Et si on lui donne un motif d'espérer, elle peut nous acheter bien plus. Les noms de ses contacts, les habitudes de la Gestapo, le fonctionnement exact de leur réseau. »
Marcel resta immobile un long moment. Quand il rouvrit la bouche, sa voix était plus basse :
« Tu lui fais confiance ?
– Non. C'est pour ça que ça marchera. Je la surveillerai comme on surveille un explosif. Mais on a besoin d'elle. »
Le mot « besoin » lui resta dans la gorge. Il avait envie de vomir en le prononçant. Sarah avait conduit sa sœur à Fresnes. Elle avait conduit Yvette dans les griffes des bourreaux. Et pourtant, il fallait la garder. La logique était implacable, mais elle n'apaisait pas les muscles de sa mâchoire.
Robert releva la tête, une colère sourde au fond des yeux.
« Tu veux qu'on fasse confiance à cette… à cette salope qui préfère livrer ses camarades plutôt que de risquer sa peau ?
– Sa sœur », coupa Luc.
Robert le foudroya du regard.
« Sa sœur est à Fresnes, oui. Et chaque jour qu'on garde Sarah vivante, c'est un jour de plus où elle peut craquer. Elle a déjà craqué une fois. Pourquoi pas deux ?
– Parce que cette fois, dit Luc en détachant les syllabes, on connaît sa faiblesse. On la connaît, et elle le sait. Sa sœur est son point faible. Si nous pouvons faire croire aux Allemands que Jeanne n'est plus un otage utile... qu'elle est peut-être en sécurité, ou morte, ou passée de leur côté à eux... Sarah perdra leur confiance, et ils libéreront Jeanne ou la tueront. Dans les deux cas, Sarah n'aura plus de raison de leur obéir. »
Un frisson passa dans la cave, comme si le froid de l'hiver parisien avait trouvé une brèche sous la porte.
Marcel se frotta le menton, une habitude qu'il avait quand il pesait une décision qui le dépassait.
« Et comment ferais-tu croire une chose pareille à la Gestapo ? Brandt n'est pas idiot. Krüger non plus.
– Sarah connaît leurs procédures. Elle sait comment ils évaluent leurs agents. Si elle leur transmet un faux message — une erreur délibérée, goutte par goutte — ils commenceront à douter. Pas d'elle, d'abord. De leurs informateurs. De leurs circuits. Et pendant ce temps, on monte une opération pour sortir Yvette. »
Odette passa une main sur son front, visiblement épuisée.
« Et si la Gestapo comprend qu'on la retourne ? Ils la tueront. Et s'ils la torturent jusqu'à ce qu'elle crache nos vrais plans ?
– C'est pour ça, dit Luc, qu'elle ne saura pas tout. Je lui donnerai juste assez de vérité pour que ses mensonges paraissent vrais. Rien de plus. »
Robert ricana sans joie.
« Tu entends ce que tu dis, Luc ? Tu veux manipuler une manipulatrice. Tu penses vraiment que tu es de taille ? »
Luc soutint son regard longtemps. Il pensa à Yvette, dix-sept ans, qui faisait des claquettes dans l'arrière-boutique de son père quand elle croyait que personne ne la regardait. Il pensa à son vélo abandonné, roue pliée, au bord d'un quai de gare.
« Oui, dit-il simplement.
Marcel soupira, un son épuisé qui lui arracha quarante ans de vie.
« C'est la dernière fois que je tranche dans ce sens, Luc. Si elle joue double jeu, si un seul de nos hommes tombe à cause d'elle, tu seras tenu pour responsable. Pas elle — toi. »
Luc hocha la tête une seule fois.
« Je comprends. »
Il ne comprenait pas, en réalité. Il comprenait seulement que la haine qui grandissait dans sa poitrine était trop neuve pour savoir comment l'utiliser. La colère froide, qui ne faisait pas trembler ses mains mais qui glaçait l'intérieur de ses veines.
Marcel les congédia d'un geste las. Luc monta l'escalier derrière Odette, croisa le regard brillant de Juliette dans le couloir, et s'arrêta devant la porte de la chambre où on gardait Sarah.
Il ouvrit la porte sans frapper.
Elle était assise sur le bord du lit, poignets libres — on n'avait même pas pris la peine de l'attacher. Elle ne semblait pas avoir dormi, mais son visage ne montrait pas non plus la terreur qu'il aurait attendue. Elle le regarda entrer avec un calme presque surnaturel.
« Les hommes de Marcel sont descendus il y a une heure, dit-elle. J'ai cru que c'était pour m'emmener dans une cave quelque part. Je les ai entendus discuter. Je suppose que tu as gagné, non ? Je vois ça à ta façon de te tenir. »
Luc resta dans l'embrasure, ne voulant pas approcher.
« Tu sais que je voudrais te tuer, Sarah. »
Elle ne cilla pas.
« Je sais. »
« Ce soir, je vais monter une opération pour arracher Yvette au 84 de la rue de la Pompe. Ça va demander des semaines de préparation. Jusque-là, tu vas faire ce que je te dis. Tu vas écrire des messages à tes contacts, tu vas nous apprendre les procédures du Lieutenant Brandt, tu vas inventorier tout ce que tu sais sur le fonctionnement de la Gestapo dans l'ouest de la ville. Si tu nous trompes, une seule fois — même une hésitation — je te tuerai moi-même. Pas Marcel. Pas Robert. Moi. »
Sarah le dévisagea, et il lut dans son regard cette chose qu'il n'avait jamais vue chez elle : une ombre de frayeur qui essayait de se dissimuler.
« Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-elle d'une voix presque douce. Tu me hais. Pourquoi me garder vivante ? »
Luc ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains, ces mains de mécanicien, habituées à la graisse, capables de réparer un moyeu dans le noir.
« Parce que Yvette est vivante, finit-il par dire. Et tant qu'elle est vivante, il y a une chance. Toi, tu es le prix à payer pour cette chance. Mais je te jure que si elle meurt — si un seul cheveu de sa tête tombe par ta faute — je te ferai regretter de n'être jamais née. »
Il referma la porte derrière lui.
Dans le couloir, il s'adossa au mur, ferma les yeux. Son cœur battait la chamade, mais ses mains étaient parfaitement stables. C'était ça, la colère froide. Elle ne tremblait pas, ne criait pas, ne brûlait rien. Elle se contentait de serrer, doucement, comme un étau qu'on tourne.
Une à deux minutes. C'est tout ce qu'il se donnait.
Puis il descendit à la cave, où Marcel et les autres commençaient à étaler des plans de la rue de la Pompe sur la table.
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