Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 27: The Siege
La poussière du grenier dansait dans le rai de lumière qui filtrait par la lucarne. Gérard était accroupi derrière son émetteur, les écouteurs vissés sur les oreilles, le visage luisant de sueur malgré la fraîcheur de la nuit. Il griffonnait sur un bloc, traduisant en code les instructions que Londres lui murmurait.
Luc se tenait à la fenêtre, l'œil collé à l'interstice entre les planches condamnées. En bas, dans la rue, la Traction Avant noire était toujours là, moteur éteint, pare-brise reflétant la lune pâle. Trois silhouettes se découpaient contre le capot, immobiles comme des statues de cendre.
« Ils savent, murmura Sarah derrière lui.
— Pas encore. Ils attendent la confirmation. »
Il se retourna. Sarah se tenait près de l'échelle, son petit sac de nurse à la main, le regard aussi dur que l'acier de son stéthoscope. Elle avait refusé de partir quand Luc lui avait demandé, deux heures plus tôt, de quitter le grenier avant que tout ne bascule. Elle avait refusé tout court, d'ailleurs.
« Je reste, avait-elle dit. Pas pour toi. Pour lui. » Elle avait désigné Gérard. « S'il tombe, il faudra quelqu'un pour le panser. »
Luc avait cédé. Il regrettait à présent.
Un bruit. En bas. Une porte qui se referme avec un bruit sourd et mou, comme quelqu'un qui n'essaie pas de faire de bruit mais qui n'essaie pas non plus de ne pas en faire.
Gérard releva ses écouteurs d'un geste sec. « C'est fini », dit-il, la voix blanche. « Londres confirme la réception. Trente minutes complètes. Ils ont tout. » Il souffla. « On peut y aller. »
Luc ne répondit pas. Il écoutait.
Des pas. Multiplication de pas. Sur le pavé, dehors, des semelles qui craquent. Puis des ordres brefs, gutturaux, étouffés par les murs épais de l'immeuble.
« Ils arrivent », dit Luc.
Il n'avait pas fini sa phrase que la porte d'en bas vola en éclats. Le fracas roula dans la cage d'escalier comme un coup de tonnerre. Gérard se figea, une main sur son émetteur. Luc traversa le grenier d'un pas rapide et saisit Sarah par le bras.
« Maintenant. L'échelle. La ruelle derrière. Tu es une infirmière qui s'est perdue, tu cherchais le dispensaire de la rue Rambuteau. Tu n'as rien vu. »
Elle ouvrit la bouche pour protester. Il la poussa vers l'échelle déjà. « C'est un ordre. Va. »
Sarah hésita une seconde. Puis elle grimpa à l'échelle menant à la trappe du toit, ouvrit le battant, et disparut dans la nuit.
Luc se tourna vers Gérard. Le radio-opérateur avait mis le feu aux feuillets de code, qui noircissaient dans une bassine de cuivre. L'odeur de papier brûlé emplit le grenier.
« L'oscillateur », dit Gérard. Il n'avait pas besoin d'en dire plus. L'objet. Le cœur du réseau. Sans lui, plus de transmissions, plus de Londres, plus rien.
Luc sortit du papier au charbon de sa poche et commença à frotter les plus importantes des notes manuscrites que Gérard avait laissées près de l'émetteur. Les chiffres disparaissaient sous la pâte grise. Il bossa comme un automate, le bruit des pas en bas devenant plus fort, plus proche, mêlé de cliquetis métalliques — des ceinturons, des crosses, des chargeurs qu'on arme.
« Combien ils sont ? » demanda Gérard, la voix tremblante.
Luc vida sa poche et poussa la bassine de feu vers le coin où le plancher était le plus nu. « Combien ça fait ? » répondit-il. « Ça n'a plus d'importance. »
Il s'accroupit, sortit l'enveloppe de saillie de sa veste, en tira deux pages remplies de noms et les tendit au-dessus de la flamme. Les caractères noircirent en une seconde, se recroquevillèrent, devinrent cendre.
Les pas atteignirent le palier juste sous la trappe du grenier.
Luc regarda autour de lui. Il ne restait rien. Les codes étaient cendres. Les notes étaient invisibles. L'émetteur, Gérard l'avait rendu inutilisable — les tubes thermioniques étaient dans sa poche, dans son poing refermé comme une grenade.
« Il faut fuir », murmura Gérard. « Il y a la trappe sur le toit. »
Luc secoua la tête. « Trop tard. »
La trappe du grenier s'ouvrit d'un coup violent et trois silhouettes se déversèrent dans la pièce comme un flot de suie, des lampes torches balayant l'espace. Derrière elles montait le martèlement des bottes sur les marches de bois.
« Halt ! Keine Bewegung ! » La voix claquait, dure, impersonnelle. Un officier en manteau noir s'avança, son pistolet-mitrailleur braqué sur la poitrine de Gérard.
Gérard fit un pas en arrière, les mains en l'air, le regard cherchant celui de Luc. Quelque chose passa entre eux — une question, une réponse, un accord.
Le poing de Gérard s'ouvrit et les tubes thermioniques tombèrent. Ils heurtèrent le plancher et roulèrent vers la bassine, une sphère de verre sifflant près du cuivre. Un des hommes en uniforme pivota, presque par réflexe, suivit la trajectoire des tubes.
Dans cette seconde de distraction, Gérard bondit vers l'échelle du toit.
Les coups de feu partirent simultanément. Deux rafales, courtes, sèches. Gérard n'atteignit jamais l'échelle. Il s'effondra à mi-chemin, le dos ouvert, les bras tendus en avant comme s'il avait encore espéré saisir la trappe. Son corps heurta le plancher avec un bruit mou, et puis ce fut le silence.
Luc restait où il était, les mains levées. L'air sentait la poudre et le papier brûlé.
L'officier s'avança vers lui, poussa le corps de Gérard du bout de sa botte, indifférent. Puis il leva le canon de son arme vers le visage de Luc.
« Moreau », dit-il. Il prononçait le nom comme un mot connu. « Enfin. »
Luc ne répondit pas. Il regardait les tubes éparpillés, l'émetteur muet, les cendres qui viraient du noir au gris.
Des mains se saisirent de lui, le poussèrent contre le mur, lui cognèrent la tête contre la poutre. Une odeur de cuir, de tabac froid, de transpiration. Des menottes cliquetèrent autour de ses poignets, trop serrées, mordant la chair.
« Vous allez me suivre », dit l'officier. « Le capitaine Krueger vous attend depuis longtemps. »
Luc se laissa faire. Dehors, dans la rue, un camion moteur tournait, et ses phares éclairaient les façades d'un blanc aveuglant. Les mains le poussèrent dans la nuit, croisèrent des ruelles, le firent monter à l'arrière du véhicule. Des planches nues, un plancher métallique, deux soldats silencieux à côté de lui.
La porte se referma avec un bruit de métal qui sonna comme la fin du monde.
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