Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 28: Aftermath
La douleur arriva avant la lumière. Une lanterne balancée au-dessus de son visage, et Luc sentit ses poignets sciés par le métal des menottes, trop serrées depuis trop longtemps. Ses épaules hurlaient. Le plancher de bois de la camionnette vibrait sous ses genoux, et chaque cabot de la route parisienne lui rappelait que le corps de Gérard était resté là-haut, dans le grenier de la rue des Lombards, dans une flaque qui s'élargissait encore.
La camionnette s'arrêta. On le tira dehors par les bras, sans ménagement. Une cour pavée, une porte de fer, un escalier de pierre qui descendait, et l'air devint plus froid, plus humide. Le sous-sol de l'hôtel particulier de la Gestapo. Rue des Saussaies. Il avait entendu parler de cet endroit, comme tout résistant. On n'en revenait pas souvent.
La cellule était étroite, trois pas de long, deux de large. Un seau dans un coin. Une paillasse qui sentait le moisi. On lui retira les menottes pour le pousser à l'intérieur, et la porte claqua avec un bruit de sépulture.
Luc resta debout. Ses jambes le tenaient encore, c'était déjà ça. Il respira lentement, comptant les battements de son cœur. Dans sa tête, il récapitula ce qu'il savait, ce qu'il pouvait dire, ce qu'il ne dirait jamais. Les fréquences radio étaient gravées dans sa mémoire, mais elles s'effaceraient. Il les sentirait partir comme une marée qui se retire. Il suffisait de le vouloir.
On vint le chercher une heure plus tard, peut-être moins. Le temps n'avait plus la même texture ici. Deux hommes en imperméable le saisirent par les coudes et le firent monter un escalier, traverser un couloir où des portes laissaient filtrer des voix, puis le poussèrent dans un bureau.
Krueger était assis derrière un bureau d'acajou, les mains croisées devant lui. Il ressemblait à mille autres officiers allemands que Luc avait vus dans les rues de Paris : costume sombre, visage rasé de près, lunettes fines. Mais ses yeux, eux, étaient d'une couleur grise qui n'appartenait qu'à lui. Le gris de la Seine un jour d'hiver.
— Monsieur Moreau, dit Krueger en français, avec un accent à peine perceptible. Enfin. Nous nous rencontrons.
Luc resta debout devant le bureau, les mains ouvertes le long du corps. Deux gardes se tenaient derrière lui, il sentait leur présence dans son dos, dans la lourdeur de l'air.
— Asseyez-vous, je vous prie.
Luc ne bougea pas. Krueger haussa les sourcils, amusé, et fit un geste vague de la main.
— Comme vous voulez. Nous avons le temps, de toute façon.
Il ouvrit un dossier sur son bureau. Luc aperçut des photos, une fiche, une écriture serrée.
— Luc Moreau. Vingt-neuf ans. Réparateur de bicyclettes, onzième arrondissement. Un commerce hérité de votre père. Veuf de mère, un frère mort en quarante — résistant, d'après votre dossier. Cospirateur présumé dans la destruction d'un dépôt de carburant près de Saint-Denis, inculpation que nous n'avons jamais pu confirmer. Et maintenant — Krueger referma le dossier — et maintenant, transmetteur illégal à destination de Londres. Trois émissions, trois nuits consécutives. Vous êtes très occupé, monsieur Moreau.
Luc resta muet. Il regardait un point au-dessus de l'épaule de Krueger, la fenêtre aux volets clos, la pluie qui commençait à tambouriner contre les carreaux.
— Je connais votre réseau, poursuivit Krueger en se levant. J'en connais les membres. Vos agents de liaison. Vos planques. Votre façon de cacher les messages dans les pneus, les cadres, les sacoches. C'est charmant, d'une certaine manière. Très artisanal.
Il contourna le bureau et s'assit sur le rebord, les bras croisés.
— Mais nous savons tous les deux que vous ne me direz rien. Alors, si vous voulez être efficace, voici ma proposition : vous me donnez les fréquences, les noms, et je vous laisse vivre. Vous signerez une déclaration de collaboration, et vous disparaîtrez dans la population comme si vous n'aviez jamais existé. Ce sera presque vrai.
Luc baissa les yeux. Il voyait ses mains, ses doigts encore marqués par la graisse de vélo, les ongles cassés par des mois de travail manuel. Il pensa à sa mère, au livre qu'il avait brûlé, à la lettre qu'il n'aurait jamais le temps d'envoyer.
— Je ne sais rien, dit-il.
Krueger soupira, presque avec regret. Il fit un signe de tête, et le premier coup arriva sans prévenir, du côté droit, dans les côtes. Luc plia en avant, la bouche pleine de bile. Le deuxième coup, dans l'estomac, le fit tomber à genoux. Il resta là, la tête baissée, à respirer à petits coups.
— Je vais vous poser la question autrement, dit Krueger en revenant s'asseoir derrière son bureau. Qui est votre opérateur radio ?
— Je travaille seul.
— Votre contact à Londres ?
— Je n'ai aucun contact.
— Le nom du rémouleur.
Luc releva la tête. Son visage était rouge, mais ses yeux étaient calmes.
— Je ne sais pas qui vous voulez dire.
Krueger le regarda un long moment. Le silence du bureau était total — Luc entendait la pluie, un téléphone qui sonnait dans la pièce voisine, le crépitement d'une machine à écrire.
— Très bien, dit Krueger. Nous reprendrons cette conversation demain. Et après-demain. Et après-demain encore, si nécessaire. Vous avez des ressources, monsieur Moreau. Je suis certain que vous les épuiserez rapidement.
On le releva, on le traîna dans le couloir, on le fit redescendre dans l'escalier de pierre, on le poussa dans la cellule. Luc se laissa tomber sur la paillasse et resta immobile, les yeux grands ouverts dans le noir.
Il pensait à Gérard, au sang qui tachait le plancher du grenier. Il pensait à Marcel, dont le visage avait été celui d'un homme qui n'était plus lui-même, un homme qui se noyait. Il pensa aux tubes radio dans la boutique de Vautrin — Vautrin, qui le croyait déjà mort, qui avait pleuré sur sa tombe sans que Luc puisse le corriger. Et il pensa à Sarah, la jeune infirmière qu'il avait fait sortir par le toit. Sarah, avec son visage pâle et ses mains tremblantes, qui ne savait presque rien du réseau, qui était peut-être à l'heure qu'il est chez elle, une tasse de thé entre les mains, en train de prier pour lui.
Il la vit courir sur les toits de Paris, évitant les cheminées, sautant les interstices, son manteau clair comme un fantôme dans la nuit. Il la vit descendre par une lucarne, traverser une cour, disparaître dans la ville. Il voulut croire qu'elle était libre. Il avait besoin de le croire.
— Vous êtes nouveau.
La voix venait du fond de la cellule, presque à hauteur du sol. Luc se redressa sur un coude et distingua une forme sombre dans l'angle le plus éloigné, qu'il avait prise pour une pile de couvertures.
— Père Bernard, dit la forme en s'asseyant. Je partage votre logement depuis un mois, à ce que m'a dit le gardien. C'est un établissement de première qualité.
Un visage apparut dans la pénombre : un homme d'une soixantaine d'années, le crâne rasé, des yeux doux dans un visage tuméfié par les coups. Une soutane noire, déchirée à l'épaule.
— On m'a arrêté pour avoir caché des enfants juifs dans mon presbytère, dit le prêtre. Vous êtes résistant, je suppose.
Luc ne répondit pas. Le prêtre hocha la tête, comme si le silence était une réponse suffisante.
— C'est bien, dit-il doucement. Vous faites le travail que d'autres n'osent pas faire. Vous ne devez avoir honte de rien.
Luc s'allongea sur la paillasse, le visage tourné vers le mur. Ses côtes le lançaient ; chaque inspiration était un couteau planté entre les côtes.
— Je n'ai pas honte, murmura-t-il. J'ai peur.
Le prêtre ne rit pas. Dans le noir, sa voix prit un ton méditatif, comme un sermon qu'il se serait adressé à lui-même.
— La peur est une bonne chose, mon fils. Elle vous garde vivant. Le danger, c'est quand la peur s'en va et qu'il ne reste que l'habitude. Le jour où vous arrêtez d'avoir peur, vous arrêtez de vous méfier. Et c'est là que vous mourez.
Luc ferma les yeux. Il sentait le froid du ciment pénétrer sa chemise trempée de pluie et de sueur.
— Je l'ai vue s'enfuir, dit-il dans le noir. Une femme. Sur un toit. Elle s'en est sortie.
— Alors vous avez fait ce que vous deviez faire, dit le prêtre. Le reste, ce n'est pas à vous de le porter.
Luc ne répondit pas. Il écouta la pluie, qui tombait plus fort maintenant, des trombes d'eau sur Paris occupé. Il pensa à sa boutique, à l'odeur du caoutchouc et de l'huile, à l'établi où il avait passé tant d'heures, le tournevis entre les dents, les doigts noirs de graisse. Il pensa à la vieille bicyclette bleue qu'il avait gardée pour lui, celle de son père, qu'il n'utilisait jamais mais qui trônait devant son comptoir comme un monument.
Dans son rêve, il la chevauchait. Il filait sur les quais de la Seine désertés, entre les ponts et les arbres d'hiver, la Seine grise et luisante sous un ciel pâle. Le vent lui cinglait le visage et le faisait pleurer, mais il avait des jambes solides, et la machine répondait à chacune de ses pressions, parfaitement réglée, infatigable. Il roulait vers l'est, vers la lumière, vers un endroit où personne ne l'attendait.
Il pédala longtemps dans la nuit. Quand la pluie cessa, et que le gris du matin commença à filtrer par l'unique lucarne de la cellule, Luc ouvrit les yeux et demeura immobile un long moment. Il écouta sa respiration. Il compta ses côtes. La douleur, il l'accueillit.
Elle signifiait qu'il était vivant.
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